Les plus anciens exemples d’art visuel – ceux que nous a laissés l’homme préhistorique sur les parois des cavernes – visaient à fixer des images fugitives de manière à pouvoir créer un lien avec celle-ci. Ultérieurement, l’homme apprit à exprimer dans de semblables images des éléments immatériels de son existence, à représenter des qualités telles que le bien et le mal, des émotions comme la souffrance ou la joie, l’amour, la peur, la passion ou la bonté. Il découvrit quelle valeur il pouvait tirer du fait de tracer pour lui-même une image d’un quelconque projet, de communiquer ses idées à ses compagnons en langage graphique…
 

À un niveau spirituel aussi, l’homme apprit à produire, sous forme de sculpture ou de peinture compréhensible par ses semblables, des représentations qui allaient l’aider dans sa dévotion au divin. Il créa ainsi des images saisissantes et poignantes d’êtres sacrés, hommes ou femmes, de toutes les religions, des sages, des saints, voire Dieu lui-même, et il se mit à représenter ces visions d’une manière qui lui permettait de concentrer sa piété et ainsi de l’aider à accéder aux royaumes célestes et, in fine, à la divinité elle-même. Les statues et icônes du christianisme ou les mandalas des religions hindouistes et bouddhistes en sont de parfaits exemples. Si les francs-maçons sont très fiers de leur rituel, ce dernier consiste en mots or, bien souvent les mots ne suffisent pas pour communiquer une idée. Nous avons besoin d’allégories, qui nous permettent de donner toute leur force à des concepts par définition abstraits. Tous les meilleurs auteurs de fiction l’ont bien compris et utilisent ce procédé. Au cinéma, les protagonistes d’une histoire d’amour qui viennent juste de se rencontrer commencent par échanger des remarques polies et se comportent comme s’il n’y avait rien entre eux. Puis, un peu plus tard dans le film, nous voyons l’homme regarder la femme plus intensément. Alors elle se tourne vers lui avec une étincelle semblable dans les yeux. Et vous et moi, le public, captons immédiatement qu’ils sont en train de tomber amoureux. Le réalisateur n’a pas besoin de sortir un grand panneau : « Ils sont amoureux ! » et aucun des acteurs du film ne nous dit qu’ils le sont. Ce n’est pas nécessaire. Nous, le public, le savons déjà, par le pouvoir de l’allégorie.

Ce que nous dit le tableau de loge
L’environnement de la franc-maçonnerie est empli de semblables allégories. Pour cela, nous utilisons la musique et le motif de celle-ci est approprié au degré travaillé. Nous avons aussi recours à des moyens « techniques » pour exposer au candidat, d’une manière concrète, une situation difficilement exprimable par la parole. C’est dans la représentation visuelle des symboles que se manifeste l’utilisation la plus riche de l’allégorie. Les tableaux de loge ont sont une illustration parfaite. Mais les loges n’ont pas toujours été dotées de tels supports visuels élaborés. Au XVIIIe siècle, les francs-maçons avaient recours à la pratique du traçage des symboles sur le sol de la loge. Dans une publication anglaise de 1762, Jachin and Boaz, nous lisons la chose suivante : « On enseigne aussi au candidat le Pas ou Comment avancer vers le Maître par-dessus le Dessin sur le Sol, qui, dans certaines loges, ressemble au Grand Édifice appelé Palais mosaïque et qui est décrit avec la plus parfaite exactitude. Ils tracent aussi d’autres motifs, dont l’un est appelé la Houppe dentelée et l’autre le Trône entouré d’étoiles… » Et le passage s’achève ainsi : « La cérémonie étant maintenant terminée, il est ordonné au nouveau membre de prendre une serpillère dans un seau d’eau apporté à cette fin, et il efface le dessin s’il est tracé à la craie ou au charbon de bois… » Le passage ci-dessus nous rappelle à quel point les premiers maçons, déjà, furent attentifs au fait que leurs symboles ne soient pas vus par le monde profane.
De toute évidence ces mêmes maçons trouvèrent rapidement fastidieux d’avoir à redessiner les symboles chaque fois qu’ils ouvraient la loge. Au gré du temps, d’autres façons de représenter les symboles dans la loge furent tentées, comme les tapis de sol peints ou tissés et les tableaux peints ; autant de moyens susceptibles de conserver les symboles de manière permanente. C’est ce qui conduisit à l’élaboration et au développement des planches tracées ou tableaux de loge, d’abord sous la forme de dessins au trait monochromes, puis sous celle de peintures à l’huile sur bois richement colorées, devenant de véritables œuvres d’art en propre.

L’illustration 1 présente un exemple très précoce d’un de ces dessins au trait monochrome. Il s’agit du frontispice de Mahhabone, publié en Angleterre en 1766. Il est ostensible que cette panoplie de symboles entendait présenter tous ceux des trois degrés. Les principaux symboles que nous voyons ici sont le soleil et la lune, l’étoile flamboyante, l’équerre, le niveau, le fil à plomb (perpendiculaire) et le compas, les trois lumières à l’Orient, à l’Occident et au Midi, la pierre brute et la pierre cubique à pointe, une règle (jauge) à 24 pouces, un marteau et un maillet, les piliers Jakin et Boaz, le pavé mosaïque, une corde à nœuds, une Bible, un cercueil et une branche d’acacia. Il est intéressant de noter que, si elle a survécu dans le rituel français, la pierre cubique à pointe a été remplacée dans les rituels anglo-saxons par un cube parfait, c’est-à-dire à six faces. 

Les planches tracées ou tableaux de loge français se développèrent en parallèle. Imitant la pratique des dessins monochromes sur le sol, les planches tracées françaises du XVIIIe siècle ressemblaient souvent au modèle présenté ici. Elles montraient l’éclairage de la loge sous la forme de trois fenêtres et marquaient clairement les positions des symboles allégoriques de la Sagesse, de la Force et de la Beauté. Le soleil, la lune et l’étoile flamboyante s’y distinguaient particulièrement comme les bijoux, les piliers Jakin et Boaz et d’autres outils. 
C’est après cette période seulement que se développa une nouvelle pratique : celle d’avoir une planche tracée différente pour chacun des trois degrés symboliques. On en a un exemple avec les tableaux conçus par John Cole, en Angleterre, dont les gravures apparurent en 1801. Dans son tableau du premier degré, nous voyons les symboles présents dans Mahhabone avec, en plus, les sept étoiles, l’échelle de Jacob, les trois piliers soutenant la loge, le point dans le cercle cerné par deux tangentes, une bordure bien définie avec quatre glands traduisant les valeurs de tempérance, de courage, de prudence et de justice. Le motif proéminent du tableau du deuxième degré de Cole est l’escalier tournant, et celui du troisième degré est le cercueil et les symboles qui lui sont associés. 

Néanmoins, toutes les représentations d’allégories et de symboles dans les loges n’ont pas adopté la forme de tableaux peints. En Allemagne, particulièrement au XIXe siècle, on utilisa des tapis tissés et la complexité des motifs réclamait un talent et une inventivité considérables de la part des tisseurs. [Ill. 4] Certains artistes utilisaient de très grandes pièces de tissu sur lesquelles les symboles étaient peints. Et certains tissus étaient si grands qu’ils devaient être suspendus au mur de la loge pour être suffisamment visibles de tous les membres présents. (+ PHOTO GERMAN CARPET)

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, quand la franc-maçonnerie traversa l’Atlantique, de nombreuses idées pour des tableaux ou des tapis de loge furent empruntées aux versions anglaises existantes. Ce tapis de loge de Caroline du Nord daté entre 1764 et 1777 fut probablement réalisé en Angleterre et emporté outre-Atlantique. Mais après cette date, le rituel américain commença à diverger de ce qui était originellement pratiqué par les immigrants en Amérique du Nord et, dans une certaine mesure, il s’enrichit avec l’introduction de nouveaux symboles, comme la ruche, le pot d’encens, l’épée pointée vers un cœur et le sablier ailé. Ces apports réclamèrent de la part des concepteurs américains toujours plus de créativité. Il n’est que de voir l’huile sur carton toilé de la Western Star Lodge de Bridgewater de New York réalisé vers 1810.     

À un certain moment du XIXe siècle, les loges nord-américaines se mirent à adopter l’idée de projeter des images à l’aide de lanternes magiques. Ces dernières étaient alimentées par des lampes à huile ou une simple bougie. Les plaques illustrées étaient projetées sur le mur de la loge ou sur un écran spécialement dressé à cette fin et permettaient de visualiser soit des images spécifiques, soit plusieurs symboles simultanément. Les loges américaines utilisèrent de plusieurs manières différentes ce procédé, qui élargit l’éventail des possibilités au-delà des simples représentations graphiques offertes par les tableaux de loge (par exemple, en permettant d’intégrer des scènes et des personnages bibliques et historiques). Les frères se servirent donc des plaques de lanternes magiques tant pour visualiser des représentations graphiques simples [comme sur les illustrations 12 à 14] que pour illustrer des concepts plus complexes [Ill. 15 à 18]. Nombre de ces plaques représentaient des scènes historiques [comme sur les illustrations 19 à 21] ou de pures représentations allégoriques [Ill. 22 à 24]. Et certaines endossèrent tout simplement la fonction du tableau de loge traditionnel [comme les plaques des illustrations 25 à 27]. On peut regretter que ces images ne soient plus utilisées de nos jours. 

Aujourd’hui, on continue de développer des tableaux de loge et des planches tracées aux motifs novateurs qui manifestent une riche diversité de formes artistiques. Attestant de l’importance immense que les francs-maçons de tous les siècles ont accordée au pouvoir de l’allégorie, de nombreuses planches tracées réalisées au cours des 250 dernières années sont de véritables œuvres d’art. De fait, l’art maçonnique témoigne des efforts du franc-maçon pour rendre compréhensibles des concepts importants d’une manière que les mots ne pourraient restituer.

Article écrit par Julian Rees pour https://www.fm-mag.fr/

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