S’il est souvent quelque peu ardu de définir ce qu’est la franc-maçonnerie, de s’entendre sur ses tenants et ses aboutissants, au moins s’accorde-t-on généralement sur le fait qu’il s’agit d’un « Ordre initiatique ». Au-delà même du concept d’« Ordre » que doit-on entendre par « initiatique » ? Qu’est-ce que l’initiation ? Peut-on parvenir à une définition unique ? Et plus spécifiquement encore, qu’est-ce que l’initiation maçonnique ? Est-ce que cette initiation maçonnique crée des « initiés » ? Tout ce qui relève de l’initiatique passe-t-il par une initiation et vice-versa (l’initiation n’engendrerait-elle que des expériences véritablement initiatiques) ? Assurément, chercher ce qu’est l’initiation est en soi une quête.

Les questions qui se posent sont nombreuses et nous amènent par nécessité à nous interroger sur l’histoire, l’origine des initiations et l’inscription de l’initiation maçonnique dans l’ensemble. Traditionnellement – et Irène Mainguy nous en aura entretenu parallèlement –, les sociologues s’entendent pour distinguer les initiations tribales, religieuses et magiques ; celles-ci visant à l’acquisition d’un nouveau statut particulier, par l’appartenance à une communauté et/ou l’acquisition d’une nouvelle connaissance. Or, selon les rites, notamment, l’initiation maçonnique pourrait rentrer dans l’une ou l’autre catégorie. Donc, encore une fois, dès lors que l’on a dit que la franc-maçonnerie était un ordre maçonnique, on n’a presque rien dit tant la définition de l’initiation peut varier d’un rite à l’autre, voire d’une obédience à l’autre, sans aller jusqu’à dire d’un individu à l’autre.

Double initiation
Mais d’emblée, mettons en perspective une question qui a pu troubler bon nombre de cheminants sur la voie de la maçonnerie et qui peut nous amener à nous interroger sur la légitimité d’une initiation. Ainsi considère-t-on ordinairement en maçonnerie que l’on ne peut être initié deux fois. On ne pourrait « recevoir la lumière » qu’une fois. Assurément, la chose est juste. Mais somme toute, à l’aune d’une initiation « tribale », qu’est-ce qui l’empêcherait fondamentalement ? D’ailleurs certaines obédiences ne se privent pas toujours de « réinitier » certains qui n’auraient pas été reçus dans la même « régularité » qu’elles. Mais laissons de côté cette question formelle pour s’intéresser plus précisément au fond qui nous amène à nous interroger sur la nature de l’initiation. Ainsi, disait-on, on ne pourrait vivre deux initiations maçonniques. Et même en changeant de rite, on ne procède pas à nouveau théoriquement à une initiation complète. Ainsi, un frère du Régime écossais rectifié (RER) passant au Rite écossais ancien et accepté (REAA) ou au Rite français (RF) ne sera pas réinitié et vice-versa (tout juste connaîtra-t-on éventuellement un bref cérémonial d’intégration ou de rectification). Cette circonstance pose déjà une question terminologique essentielle, dans la mesure où, pour la cérémonie d’entrée d’un profane en maçonnerie, là où le REAA ou le RF parlent d’initiation, le RER ne parle, à l’instar des rites anglo-saxons, que de réception (Le RER conservant la notion d’initiation pour le terme de son parcours de perfectionnement ; alors l’initiation, fin ou commencement ? Et fin ou commencement de quoi ?). De fait, qu’il s’agisse de réception ou d’initiation, le maçon déjà entré ne devrait pas revivre sa cérémonie d’introduction dans l’Ordre – alors même que, d’un rite à l’autre, les cérémonies peuvent différer considérablement (même si elles déclinent toutes peu ou prou l’idée de restauration de la lumière après un parcours de ténèbres). 
Mais là où la question peut interpeller, sur le plan de l’« expérience initiatique » (dans le sens d’une éventuelle transformation de soi qui ne pourrait être reproduite une seconde fois), c’est que si, d’aventure, un profane se présentant à la porte du temple de la maçonnerie de la pierre a déjà eu un parcours dans la maçonnerie du bois (maçonnerie forestière) ou le néo-druidisme, celui-ci ne sera pas considéré comme déjà initié. Pourtant forestiers et néo-druides s’inscrivent dans une logique parfaitement maçonnique et une pratique structurellement née dans les mêmes temps au début du XVIIIe siècle – et souvent les mêmes lieux et avec les mêmes acteurs – que la franc-maçonnerie traditionnelle. Cela pose la question de ce qui fonde l’impossibilité supposée d’une réinitiation surtout au sein des obédiences accordant peu ou pas de place à la spiritualité. Et au-delà, cela peut presque nous interroger sur ce qui caractérise la structure maçonnique.
Certes, à l’instar d’un René Guénon, on pourra avancer les théories sur la différence entre initiatique et cérémoniel. L’initiatique supposant une suite ininterrompue de transmissions d’initiés à initiés. Et le cérémoniel étant en somme la même transmission sans garantie d’une infaillibilité parfaite de successions initiatiques, mais se concentrant sur la seule perfection tangible du cérémonial. En somme, on opposerait là « légitimité » et « efficacité » : légitimité d’une transmission initiatique ou efficacité du travail accompli. Mais on sait que ces hypothèses ont été battues en brèche depuis longtemps et que si elles conviennent d’un point de vue structurello-maçonnique (notamment pour valider le « sérieux » d’un parcours), elles sont peu satisfaisantes d’un point de vue initiatico-maçonnique. Et, beaucoup pourraient paraphraser un Gérald Suster  parlant de la différence entre les magies cérémonielle et initiatique : si un groupe fait un bon travail, il n’a pas besoin de patente ; s’il n’en fait pas, aucune patente ne le sauvera. 
Ainsi, alors même que certaines initiations dites « de marge » (druidique, forestière, pythagoricienne… Et je n’ose même pas dire ici égyptienne) pourront parfois sembler plus scrupuleusement et rigoureusement faites – et souvent par des maçons par ailleurs « réguliers » – que certaines cérémonies en loge traditionnelle, on comprend que la cérémonie de l’initiation, aussi « régulière » soit-elle, ne suffit pas à faire l’initiation et entraîner que des « frères se reconnaissent pour tels ». De là, comment caractériser cette expérience de l’initiation qu’un Alain Bauer, pour ne citer que lui en l’espèce, se plait à présenter comme une « expérience intime »,  « le seul secret qui existe chez nous »   ?

D’un état à un autre
Or si l’initiation doit être vraiment une expérience intime, une forme de libération intérieure, ne faut-il pas qu’elle soit bien autre chose qu’une simple intégration au sein d’une communauté ? Alors quels sont les critères d’un concept recouvrant une réalité bien différente selon les époques et les lieux et qui n’apparait – comme on l’a dit – que tardivement en maçonnerie même (et qui ne lui est donc assurément pas inhérent) ?
Si l’initiation n’était censée que créer des initiés – au sens d’accession à une conscience ultime élevée, comme dans le bouddhisme –, il est manifeste que les initiations relèvent plus fréquemment de simples rites de passage (ce qui est plus conforme à son étymologie ; « initier » voulant dire « commencer »). Comme le dit Mircea Eliade, l’initiation est généralement entendue comme « un ensemble de rites et d’enseignement oraux qui poursuit la modification radicale du statut religieux et social du sujet à initier. » (Initiations, rites, sociétés secrètes, 1976). En somme, il s’agit dans tous les cas d’un passage d’un état ou d’un statut à un autre d’où procèdent deux formes d’initiation traditionnelle : l’acquisition d’un nouveau statut par l’acquisition d’une nouvelle connaissance ou un rite de passage pour un nouveau statut sur l’échelle initiatique. L’initiation maçonnique participe quelque peu des deux avec des nuances selon les rites et les obédiences. Il y a là l’essence de la distinction entre initiation tribale et spirituelle. Et c’est là que le problème déjà évoqué se pose : dans le cadre d’une initiation purement tribale, on peut supposer la possibilité d’une réinitiation dans une nouvelle structure ; moins dans l’hypothèse d’une initiation spirituelle relevant, elle, proprement de l’expérience intime libératoire. Au sein de toutes les variantes d’initiation, il y a, pourrait-on dire, une récurrence absolue : la mort. Cette mort peut être allégorique, littérale, ou s’apparenter à une forme de simple séparation-dissociation, à laquelle succèderont des épreuves-sacrifices en vue d’une réintégration. On a là les étapes du Grand Œuvre alchimique : œuvres au noir (putréfaction-séparation), au blanc (purification-transformation), puis au rouge (rubification-transmutation). 

Mythes modernes
On pourrait déplorer que l’initiation ait disparu des sociétés modernes, notamment occidentales, où seuls les baptêmes religieux feraient encore vaguement office d’initiation tribale. Toutefois, dans ces sociétés sécularisées et déspiritualisées, on peut aussi observer, comme Claude Levi-Strauss, la mise en place de formes substituées (dont les bizutages estudiantins…) à apprécier à leur mesure comme un moyen d’entretenir la flamme initiatique vacillante des « Petits Mystères » (en attendant de retrouver la voie des « Grands Mystères »). Levi-Strauss, justement, s’est particulièrement intéressé à une forme de rituélie initiatique « laïque » (ou de sécularisation religieuse) qui nous ramène aux origines même du concept du prêtre-sorcier (déjà présents sur les peintures rupestres). Et aussi curieux que cela paraisse, il s’agit de la figure du père Noël. « Dans la mesure, écrit Lévi-Strauss dans son père Noël Supplicié, où les rites et les croyances liées au Père Noël relèvent d’une sociologie initiatique (et cela n’est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l’opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants. »  Nous aurions peut-être affaire ici à une non-initiation : les « initiables » (les enfants) étant déjà initiés – parce qu’ils ont accès à une réalité à laquelle les adultes n’ont plus accès – et les « initiateurs » (les adultes) ne pouvant plus revenir en arrière pour être initiés. Or, Lévi-Strauss redéfinit dans un sens positif le contenu de cette « non-initiation » qui ne serait pas une privation, mais une relation positive entre les deux groupes symbolisant donc pour l’un les morts et pour l’autre les vivants. Il y a peut-être là de quoi reconsidérer avec un œil neuf des pratiques inoffensives – mais éclairantes et nécessaires dans un sens de rite de passage éducatif – parfois disqualifiées.
Qu’est-ce que l’initiation, nous demandions-nous liminairement ? Difficile de définir cette « expérience intime » dans ses effets. Mais il ne fait guère de doute qu’elle vise à éclairer autant que faire se peut la grande question éternelle du « Connais-toi toi-même », que René Guénon mettait en parallèle avec le swadharma hindou, « l’accomplissement par chaque être d’une activité conforme à sa nature propre ». Le vécu demeure l’ingrédient indispensable pour pénétrer ce mystère, le « seul secret véritable de la maçonnerie ». Alors qu’Oswald Wirth estimait que « Penser par soi-même est le grand art des Initiés » (Les Mystères de l’Art royal), d’une manière ou d’une autre, tous les systèmes et processus initiatiques ont, au moins, visé à permettre de retrouver sa place dans le microcosme et le macrocosme et de se confronter à l’image que nous renvoyons dans le miroir pérenne de l’initiation. 

article écrit par Francis Moray pour https://www.fm-mag.fr/

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