Les uns et les autres se réunissent dans des temples, défendent la liberté de conscience et pensent que le travail est une vertu. Pour le reste, francs-maçons et protestants ne partagent pas grand-chose sur le fond et sont même en opposition sur la forme de leurs « pratiques » comme sur le fond de leurs « croyances ». Pourtant, nombreux sont ceux, dans leurs sphères respectives qui persistent à confondre leurs alliances de circonstance face au catholicisme avec une convergence de sens. Histoire d’un malentendu utile à la République.

« Je suis rentré en franc-maçonnerie parce que je pensais y retrouver les principes de liberté de pensée, de tolérance et d’ouverture aux autres que mon éducation protestante m’avait transmis. Instinctivement, mais sans le formuler très clairement, je pensais aussi que la franc-maçonnerie était ma famille naturelle parce que, comme les protestants, les francs-maçons avaient été en butte à des persécutions et des anathèmes de la part du catholicisme. Je ne doutais pas non plus de la rigueur morale et de l’honnêteté intellectuelle que j’allais trouver en loge. Or si sur les premiers points, je n’ai pas été déçu, ma première impression en loge fut de me sentir comme un diable dans un bénitier. L’atmosphère pompeuse me semblait grotesque et m’apparaissait clairement comme un ersatz des vieux rites catholiques à rebours de la rigueur protestante dont la réforme s’était débarrassée depuis près de cinq siècles. Quant à la rigueur morale et intellectuelle… »

Le regard que livre sur ses premières impressions maçonniques ce membre de longue date du Grand Orient de France (GODF) est partagé par plusieurs de ses frères, comme lui d’origine protestante, membres de la loge  Travail et Progrès de Sainte-Foy-la-Grande, en Gironde. Jadis surnommée la « Genève du Sud-Ouest », cette petite localité a toujours compté sur les colonnes de sa loge une forte proportion de protestants, dont quelques pasteurs. Ils y sont aujourd’hui minoritaires et s’ils n’y assurent pas une présence culturelle homogène, du moins se pensent ils en héritiers d’un certain esprit protestant protestataire dont la plus éclatante figure fut le géographe anarchiste Élysée Reclus, icône rêvée d’un protestantisme libertaire relooké aux couleurs de l’humanisme maçonnique. Or ce fils de pasteur né en 1830 à Sainte-Foy-la-Grande, qui fut initié en 1868 aux Émules d’Hiram du GODF à Paris, incarne plutôt les contradictions, les antinomies et les malentendus qui hantent encore aujourd’hui la relation protestantisme-franc-maçonnerie. Pour ce qui est du protestantisme, Elisée Reclus l’abandonna très jeune, pour un athéisme teinté de panthéisme et de « spiritualité » sociale. Pour ce qui est de la franc-maçonnerie, même s’il en fut proche sur la fin de sa vie en Belgique, il s’en détourna à peine initié, ne comprenant ni ne voulant se soumettre à des rites qui à l’époque corsetaient dans les codes d’une libre pensée doctrinaire une pensée qu’il voulait libre.

 « Je ne comprends pas qu’il y ait autant de protestants en franc-maçonnerie », s’étonne l’historien du protestantisme Patrick Cabanel, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse, lui-même actif protestant d’origine cévenole. Pour lui, la franc-maçonnerie joue le même rôle que la psychanalyse qui « a été inventée par un juif pour permettre aux protestants de se confesser comme les catholiques ». « Comme il nous est interdit d’aller nous décharger de nos fardeaux devant un tiers, la franc-maçonnerie permet à certains qui ne peuvent ou ne veulent pas être catholiques, de bénéficier d’une sociabilité indulgente, du plaisir du rituel catholique, de son spectacle et de la scénographie que le calvinisme non seulement ne permet pas, mais exècre. »

Et si, pour un protestant, la franc-maçonnerie était tout compte fait, une façon de s’encanailler ? Pratiquer de manière détournée le culte des « images taillées » tout en le parant de vertus empruntées à un chatoyant bric-à-brac de pastiches hébraïques, égyptiens, chrétiens, alchimiques et républicains. Sans doute. Mais pas seulement.

Méprise sur les origines

Car le malentendu remonte aux origines mêmes de la franc-maçonnerie. C’est en effet le pasteur presbytérien écossais James Anderson (1678-1739) qui établit les règles de la franc-maçonnerie spéculative moderne et c’est Jean-Théophile Desaguiliers (1683-1744) fils de pasteur d’origine française, devenu lui-même prêtre anglican, qui paracheva ces « constitutions ». Premier malentendu : la franc-maçonnerie qui est née en milieu anglican pour servir la cause de la Grande-Bretagne face à une Europe continentale majoritairement dominée par la puissance romaine, est d’essence chrétienne, mais n’a rien de spécifiquement protestant sur le plan doctrinal. On a trop souvent tendance à confondre, en effet, l’esprit théologique du protestantisme avec la place que celui-ci occupe dans les rouages sociaux. En d’autres termes, les protestantismes — car ils sont nombreux — ne sont pas intrinsèquement tolérants. Ils ne se convertissent à la liberté religieuse et n’intègrent la tolérance dans leur positionnement culturel que pour défendre d’abord leur propre liberté. En témoigne le passage le plus controversé des constitutions d’Anderson : « Un Maçon est obligé de par son Titre d’obéir à la Loi Morale et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un Athée stupide ni un Libertin irréligieux. Mais bien que dans les Temps Anciens les Maçons fussent obligés dans chaque pays d’appartenir à la Religion de ce Pays ou de cette Nation, quelle qu’elle fût, il est maintenant considéré comme plus opportun de seulement les soumettre à cette Religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, qui consiste à être des Hommes Bons et Honnêtes ou Hommes d’Honneur et de Sincérité, quelles que soient les Dénominations ou Croyances qui puissent les distinguer ; ainsi, la Maçonnerie devient le Centre d’Union et le Moyen de concilier une véritable Amitié parmi des Personnes qui auraient dû rester perpétuellement éloignées. » C’est le deuxième malentendu, à l’origine du schisme qui jusqu’à nos jours oppose, bien au-delà de la sphère maçonnique les pensées anglo-saxonne et « continentale » en matière de liberté de conscience. De l’autre côté de la Manche comme de l’Atlantique, la liberté est d’abord religieuse : chaque communauté a le droit de pratiquer la religion de son choix. Mais en France, la liberté consiste à croire ou à ne pas croire. Ces deux visions du monde traversent non seulement la maçonnerie, mais aussi le protestantisme. Et d’abord de quel protestantisme parle-t-on ? Des anglicans dont le pape est le souverain anglais ? De Luther qui s’affranchit de la tutelle de l’église pour mieux renforcer celle des princes allemands ? L’univers anglican comme l’univers luthérien sont tout sauf laïques. La rigueur doctrinale y est d’essence profondément conservatrice, enracinée dans la tradition parce que l’institution de l’église y est consubstantielle à celle de l’autorité politique.

Culture d’opposition

À l’opposé, le protestantisme français s’il ne s’enracine pas, à l’origine, dans une culture d’opposition — la réforme touche d’abord la noblesse et les princes de sang — va, face à la toute-puissance catholique et aux persécutions qu’il subit, s’« enkyster » dans une attitude protestataire. Allant parfois jusqu’à confondre protestantisme et protestation sociale, liberté de conscience et libre arbitre. La encore, énorme malentendu. Car la doctrine de Calvin d’où est issue la religion réformée, et pour laquelle le théologien Karl Barth et bien des pasteurs ont sué à grosses gouttes en tentant d’en atténuer la rigueur, repose sur une vision irrémédiablement pessimiste de l’homme. Intrinsèquement corrompu par le pêché, celui-ci est incapable de libre arbitre. C’est en vain qu’il recherche les signes d’une grâce à laquelle Dieu prédestine de toute éternité ses élus sans considération pour leurs œuvres, ni même — à contrario de ce que proclame Luther — pour leur foi. Les unes et l’autre n’étant pas cause, mais conséquence du salut. Pas grand-chose à voir, avec la « foi maçonnique » qui établit tous les hommes, indépendamment des signes possibles de la grâce-richesse, titres, pouvoir, intelligence — comme acteurs de leur accomplissement personnel et du salut du monde par l’effet de leur vertu et de leur volonté.

 Que des protestants aient vu dans l’initiation maçonnique le signe d’une élection est possible. Mais en France, la convergence entre protestantisme et franc-maçonnerie repose bien davantage sur l’attrait de la philosophie des lumières et ses conséquences politiques que sur des causes théologiques. « Au XVIIIe siècle, les loges sont les seuls lieux où les élites protestantes ont la liberté de débattre, y compris en présence des élites catholiques comme à La Rochelle où l’intendant du roi est membre de la loge, de même que plusieurs ecclésiastiques. Dans une société encore très intolérante, il faut, pour qu’un tel voisinage soit possible, un lieu fermé où ceux qui sont présents se retrouvent sur un pied d’égalité. À cette époque, les métaux sont les appartenances religieuses. Le rituel maçon est un moyen d’inclusion dans une société qui exclue » souligne Didier Poton de Xaintrailles, historien du protestantisme, professeur à l’université de La Rochelle. Que l’esprit des lumières ait séduit de manière concomitante avec la franc-maçonnerie les élites protestantes ne fait aucun doute. À Marseille, Sedan, La Rochelle, Montauban, Bordeaux, les protestants sont parfois majoritaires sur les colonnes à la fin du XVIIIe siècle. Pourtant, même si l’on compte sept francs-maçons parmi les 17 pasteurs siégeant à la Constituante la Révolution française ne sera ni l’œuvre des protestants ni celle des francs-maçons. Ce n’est que deux générations plus tard que les uns et les autres se retrouveront dans l’idéal Républicain tant pour ce qu’il comporte d’universel dans ses principes que pour la liberté particulière qu’il leur offre.

Valeurs partagées et « Anti-France »

 Ainsi, tout au long du XIXe siècle et jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, protestants, francs-maçons, mais aussi juifs libéraux et catholiques laïcisés, si différents par ce qui fonde leurs doctrines respectives, vont se croire indéfectiblement unis devant l’histoire par un même idéal de vie commune, de valeurs partagées, et surtout face à une même détestation de la part d’un nationalisme catholique conservateur qui voit dans cette alliance de circonstance l’« Anti-France » qui prendra notamment la défense du capitaine Dreyfus. C’est peu dire que c’est avec enthousiasme que les uns et les autres vont s’identifier au mythe républicain forgé par les ennemis de la République. De la même manière que les francs-maçons vont adhérer à l’opinion de l’abbé Barruel qui les accusait d’être les révolutionnaires de 89 fossoyeurs de l’ordre naturel, les protestants vont finir par se rêver eux-mêmes sinon en sans-culotte, du moins en gardiens du temple républicain. Qu’ils le fussent réellement pour bon nombre d’entre eux, francs-maçons de surcroît, ne fait aucun doute (voir encadré). Qu’ils l’aient été pour des raisons objectivement liées à leur foi protestante est beaucoup moins certain. Cela vaut aussi pour l’attitude qu’ils adoptèrent sous Vichy. Prétendre que des protestants furent résistants parce qu’ils étaient protestants, ou que des francs-maçons le furent parce qu’ils étaient francs-maçons relève d’un certain… angélisme. Il y eut des protestants profondément vichystes, propagandistes de la Révolution nationale comme le pasteur Marc Boegner, par ailleurs infatigable avocat des juifs auprès du maréchal… surtout lorsqu’ils étaient français. Il y eut, comme le montre excellemment l’historien Simon Epstein 1  nombre d’anciens francs-maçons, dreyfusards et philosémites avérés parmi les plus acharnés partisans de la collaboration avec l’Allemagne.

Ambigüité des Libéraux

Rien n’est plus étranger à un franc-maçon adogmatique qu’un franc-maçon « régulier » qui fonde le sens de l’initiation sur la croyance au dieu révélé de la bible. Chacun prêche pour sa paroisse. Chacun justifie et adapte sa croyance à son vécu personnel, à ce qui l’arrange. Aucune idée n’est mieux partagée que celle consistant à penser que les effets induits par l’Histoire et les circonstances personnelles ont une portée universelle. Sauf à s’enfermer dans le déni, force est pourtant de constater que malgré des doctrines opposées, personne n’est plus protestant dans l’acception française, qu’un catholique anglais : même sentiment d’appartenance minoritaire, même mémoire de la persécution, même culture d’opposition, même attachement à la liberté de culte, même non-conformisme intellectuel. De même rien ne fut plus opposé à l’esprit d’un protestant cévenol, que ces descendants de huguenots persécutés qui, au nom de la même religion comptèrent en Allemagne parmi les plus acharnés des nazis et furent en Afrique du Sud les inventeurs de l’apartheid. Pour Claude-Jean Lenoir, membre du GODF qui fut longtemps pasteur à Genève, l’ennemi serait le fondamentalisme : » au-delà de leurs échecs ou de la difficulté de réaliser le projet qu’elles portaient en elles-mêmes, la franc-maçonnerie libérale et le protestantisme libéral, dégagés de l’archaïsme religieux, voire d’une certaine philosophie, peuvent être encore des modèles pour l’homme d’aujourd’hui s’ils ont pour but la promotion d’un humanisme critique, fondé sur une raison critique. Je citerai à titre d’exemple cet extrait du préambule à la Constitution de l’Église nationale protestante de Genève : « L’Église Nationale Protestante fait un devoir à chacun de ses membres de se former des convictions personnelles et réfléchies. Elle place à la base de don enseignement la Bible – librement étudiée à la lumière de la science et de la conscience ». Ce préambule reflétait l’état d’esprit des membres de cette Église qui fut celle de Calvin, mais dont, au XIXe siècle, les pasteurs et les étudiants en théologie étaient presque tous membres de la Franc-maçonnerie, notamment de l’Union des Cœurs ». On aimerait que les choses soient aussi évidentes. Mais ce serait faire bon compte du fait que dans l’Allemagne nazie, les protestants évangélistes que d’aucuns qualifient de fondamentalistes furent hermétiques à la doctrine nationale-socialiste et se regroupèrent, avec Detrich Bonhoeffer, autour de l’église confessante opposée à Hitler. À l’inverse, la plupart des libéraux rationalistes, qui mettaient en cause les fondements de la foi, le Credo, la Résurrection, la Cène et la divinité du Christ à la lumière de l’analyse historico-critique de la bible eurent une attitude beaucoup plus ambigüe et furent souvent les premiers à rejoindre les « Chrétiens Allemands » de l’Église Protestante du Reich qui, dépouillée de l’Ancien Testament juif professait un antisémitisme militant, allant jusqu’à affirmer l’aryanité de Jésus. Rien de tel ne se produisit du côté catholique.

Aujourd’hui tout est différent. Même si certains universitaires comme Yves Hivert-Messeca considèrent que les protestants sont surreprésentés dans les loges, les relations entre franc-maçonnerie et protestantisme ont bien changé. En France tout au moins. Le protestant franc-maçon est le plus souvent un protestant de culture bourgeoise qui oscille entre la foi personnelle de l’« agnostique croyant » et un athéisme teinté de morale chrétienne qu’il se plait à croire laïque. Il s’enracine dans une culture laïque qu’il croit être consubstantielle au protestantisme, alors que l’évangélisme, de loin la tendance sinon la plus nombreuse, du moins la plus active au sein de la trentaine d’églises qui composent la Fédération Protestante de France, se positionne sur l’idée d’une laïcité « ouverte » revendiquant une plus grande visibilité dans la société. « (…) certains commentateurs, peu rigoureux ou mal intentionnés, laissent entendre que la laïcité consiste à séparer la société et les religions, celles-ci étant alors invitées à se recroqueviller dans la sphère privée de l’intimité et de la conviction personnelle… La loi de 1905 précise bien que l’activité cultuelle est publique, et prend ainsi acte du caractère public des religions. Il serait donc abusif, au nom même de la loi de 1905, d’opposer espace public et religion, » déplore la Fédération protestante sur son site internet. Une position fort éloignée de la vision de la laïcité que se font beaucoup de francs-maçons, y compris protestants, pour qui la religion doit demeurer une affaire strictement personnelle et se cantonner à la sphère privée. Sur cette question comme sur d’autres, il n’existe pas à vrai dire de parole protestante « autorisée ». Ce à quoi l’on est peu habitué dans un pays marqué par une église catholique où la pertinence du jugement se fonde sur l’autorité hiérarchique. C’est bien là, sans doute, ce qui rapproche le plus francs-maçons et protestants. « Dans la franc-maçonnerie on ne rend pas compte à une autorité. Dans le protestantisme non plus. Les deux sont des lieux de contention de la personne et de sa parole dans un esprit de responsabilité, pas des lieux de contrainte. Les seules choses auxquelles les uns et les autres sont tenus, c’est l’action et la responsabilité ». Jean-Luc de la Poyade, vénérable de la loge Travail et Progrès, lui même de culture protestante se rapproche d’une Vérité que fonde le doute, tant pour le maçon que pour le protestant, mais qui les dépasse tous deux.

Du légitimisme à l’anticléricalisme

Avec l’édit de Tolérance de 1787 qui rétablit les protestants dans les droits civils dont les avait privés un siècle plus tôt la révocation de l’édit de Nantes, les protestants passent du statut de rebelles à celui de légitimistes. Rien ne leur est, dès lors, plus étranger que le désordre, facteur de trouble et d’injustice. « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre », proclamera même l’anarchiste fils de pasteur Elisée Reclus. La loge, qui fut légitimiste sous tous les régimes — à l’exception de la fin du Second Empire — passe aux yeux des élites protestantes, non seulement comme un lieu d’émancipation, mais aussi comme la famille élective où la philanthropie et le progrès humain peuvent sagement se concevoir dans l’atmosphère stable que garantit l’observance d’un rituel immuable. L’influence de la maçonnerie sur le protestantisme est alors d’autant plus grande que les pasteurs formés à Lausanne qui s’installent dans les paroisses à l’époque du réveil protestant au début du 19e siècle sont souvent francs-maçons. Incarnation du légitimisme protestant qui défend l’ordre pour assurer le progrès, François Guizot (1787-1874) est le fils d’un pasteur qui prêcha clandestinement dans le « Désert » cévenol et fut exécuté sous la terreur. Initié en 1836, il fut, dans sa jeunesse un libéral modéré et bien qu’évoluant inexorablement vers le conservatisme bourgeois que caractérise son fameux « Enrichissez-vous ! » il consacra son action politique en tant que ministre de Louis Philippe au rapprochement avec l’Angleterre et posa les premiers jalons de l’instruction publique, faisant passer le nombre d’écoles primaires de dix-mille à vingt-trois mille. Rien n’incarne mieux le légitimisme protestant que la figure du marquis François de Jaucourt (1757-1852) dont la longue carrière vaut bien celle d’un Talleyrand dont il fut proche. Ce militaire de l’ancien régime se rallia à la révolution sous la bannière du constitutionnalisme monarchiste, s’exila durant la terreur en Suisse où il devin franc-maçon, avant de rejoindre Napoléon qui le fit comte d’Empire. Fervent soutien de Louis XVIII, il devint pair de France sous la restauration puis partisan de la monarchie de juillet et vécut assez vieux pour approuver le coup d’État de Louis Napoléon le 2 décembre 1851. Toute sa vie ce fut un inlassable défenseur des droits de la religion réformée auprès de tous ses « protecteurs ». 

Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle que vont se développer les thèses du protestantisme libéral qui, s’appuyant sur la science et une lecture historico-critique, réduit la bible à un récit mythologique et à un livre de morale. Ce courant doit beaucoup à Antoine Court de Gébelin (1719-1784) fils d’un pasteur du « Désert » qui s’exila en Suisse pour y fonder le séminaire protestant de Lausanne. Rationaliste scientiste, il considère que le protestantisme est une religion « qui n’admet rien que l’on ne puisse comprendre ou que l’on ne puisse démontrer ». Antoine Court de Gébelin s’installe à Paris dans les années 1760 où il devient membre de la prestigieuse loge des Neuf Soeurs. Il consacre sa vie à la défense de la liberté religieuse et rédige en neuf volumes une somme intitulée « Le monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne » dans laquelle cherche à démontrer l’unicité primitive de l’humanité dans un langage et une écriture commune. Il fut membre de la loge des philalètes proche du courant martiniste.

Jules Steeg (1836-1898) est l’un des plus illustres représentants de ce protestantisme libéral qui se reconnut dans la franc-maçonnerie pour faire triompher ses idées républicaines. Formé en Suisse, ce fils d’immigré allemand devint le premier pasteur de Libourne (Gironde). À partir de 1859 il s’y illustre comme ardent républicain, anticlérical, opposant à Napoléon III. Élu député de la Gironde, il est appelé au cabinet Jules Ferry pour participer à la mise en place de l’école républicaine, laïque, publique, gratuite et obligatoire aux côtés de ses amis protestants et francs-maçons Félix Pécaut et Ferdinand Buisson. Il sera rapporteur de la proposition de loi sur l’abrogation du Concordat et de la loi de Jules Ferry sur la laïcité de l’enseignement.

Eugène Réveillaud

À l’opposé du protestantisme libéral et pourtant tout aussi républicain et anticlérical, 

Eugène Réveillaud (1857-1937) originaire de Charente est un catholique qui se convertit au protestantisme en même temps qu’il rentre en franc-maçonnerie. Fervent croyant évangélique, il écrit en 1878 « La question religieuse et la solution protestante » où tout en défendant la séparation des églises et de l’état, il voit dans le protestantisme la religion la mieux adaptée à la République. Il s’impliquera activement toute sa vie dans différentes œuvres de charité et d’entraide tout en étant tour à tour député puis sénateur de la Charente-Maritime. 

Frédéric Desmons (1832-1910) est l’homme qui incarne le mieux la symbiose historique entre protestantisme libéral et franc-maçonnerie dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Ce protestant cévenol acquiert sa formation pastorale à Genève avant d’exercer son ministère dans le Gard et en Ardèche. Initié en 1863 à la loge l’Écho du GODF à Nîmes, il en est élu conseiller de l’ordre en 1873 alors qu’il est toujours pasteur. Lors du convent de 1877, il est nommé rapporteur du vœu exprimé par une loge de Villefranche-sur-Saône de supprimer du règlement du Grand Orient la référence au Grand Architecte de l’Univers. Dans son discours, Frédéric Desmons déclare : « « (…) Nous demandons la suppression de cette formule parce que, embarrassante pour les Vénérables et les Loges, elle ne l’est pas moins pour bien des profanes qui, animés du sincère désir de faire partie de notre grande et belle Institution qu’on leur a dépeinte, à bon droit, comme une Institution large et progressive, se voient tout à coup arrêtés par cette barrière dogmatique que leur conscience ne leur permet pas de franchir (…). Le vœu sera adopté à une large majorité. Démissionnant à regret de sa charge de pasteur en 1880 face aux critiques dont cette fonction fait l’objet dans le camp républicain, il sera tour à tour député puis sénateur radical du Gard de 1889 à 1909. Durant la même période, il a été élu cinq fois à la présidence du conseil de l’ordre du GODF, record inégalé à ce jour. Frédéric Desmons n’a jamais renié sa foi protestante. 

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