S’il est un aspect de la symbolique maçonnique qui est peu traité, c’est celui de son bestiaire, entre aigle et coq, lion et chien, phénix ou serpent, pour ne citer que ceux-là. Or au sein de ce bestiaire, il est une créature qui, pour insignifiante qu’elle puisse paraître, n’en était pas moins omniprésente dans la symbolique maçonnique du XVIIIe siècle et une partie du XIXe siècle (avant d’être victime de sa récupération impériale qui signera en partie sa perte) : il s’agit de l’abeille indissociable ici de son logis, la ruche. Au cours de cette période, nombreux étaient les tabliers et les blasons de loges arborant une ruche (il suffit de penser au célèbre tablier d’Helvétius, dit de Voltaire). 

Alphabétiquement aidant, le Jungien Michel Cazenave ouvrait son Encyclopédie des Symboles par l’abeille et sa première phrase était : « Peu d’animaux ont un rôle aussi important en symbolique » . Pour certains, l’abeille et la ruche symboliseront la perfection et le travail, pour d’autres l’immortalité et la résurrection, pour d’autres encore la pureté, l’éloquence, l’or ou la sauvegarde de l’humanité. Tous les peuples l’ont connu et honoré depuis des temps immémoriaux. Très tôt, l’homme s’est rendu compte des qualités des abeilles et de leur travail. Dès 2600 av. J.-C. on sait qu’il existait des apiculteurs en Égypte et la cire issue du travail de l’abeille participait au processus d’embaumement et de momification en scellant ou bouchant ce qui avait lieu de l’être. En Chine aussi, dans les mêmes dates et peut-être même encore auparavant, l’apiculture était connue et développée et les vertus de l’abeille célébrée. 


Dans le monde classique, on se souviendra notamment qu’à Éleusis et Éphèse, les prêtresses de Déméter et d’Artémis portaient le nom d’« abeilles » et que des abeilles, prétend-on, se seraient posées sur les lèvres de Platon et de Pindare (mais aussi de saint Ambroise) au berceau et que ce serait là la source de leur éloquence. 


Mais cessons de butiner et, après cette introduction forcément trop rapide, abordons plus avant le symbolisme spécifiquement maçonnique de l’abeille. 
    
Une place majeure
Comme le rappelait Marius Lepage, « il est un vieux symbole maçonnique que connaissaient bien nos Frères du XVIIIe siècle, et qui est souvent reproduit sur les diplômes et Tabliers de l’époque : celui de la Ruche. En plus de son sens ésotérique, il avait pour eux un sens exotérique qu’ils mettaient toujours en pratique. Lorsqu’un Atelier devenait trop important, il s’en formait un autre, par essaimage. Mais, l’essaim demeurait toujours attaché à la ruche par des liens affectueux. C’est le modèle dont, actuellement, nous devrions nous inspirer. »  On le voit : même la terminologie de notre maçonnerie moderne a conservé certains souvenirs de cette place majeure de l’abeille à travers des termes comme l’essaimage.
De nos jours, il n’y a plus guère que le rite d’York pour entretenir encore de manière vivace la mémoire de la ruche dans son rituel. Ainsi dans l’instruction symbolique de son rituel de maître que « la ruche est le symbole du labeur et elle enseigne à tous les hommes à cultiver cette vertu. À notre entrée dans le monde, nous devons, en tant qu’êtres rationnels et intelligents, nous montrer laborieux, à son image, ne jamais nous complaire dans l’oisiveté, alors que nos semblables sont dans le besoin, s’il est en notre pouvoir et les secourir. » 


Incontestablement, donc, l’abeille a occupé une place majeure dans toute la symbolique maçonnique des premiers siècles de l’Ordre. Dès 1724, on en trouve de nombreuses mentions dans les premiers textes maçonniques, notamment en Irlande. Les premiers catéchismes maçonniques disent notamment que l’abeille « a été, dans tous les temps et toutes les nations, le grand hiéroglyphe de la maçonnerie, parce qu’elle dépasse toutes les autres créatures vivantes par l’ingéniosité et la commodité de sa demeure ou ruche ».


De fait, la symbolique maçonnique de l’abeille et de la ruche englobe l’essence même de ce qu’est le maçon. Comme le résume Guy Chassagnard dans son petit dictionnaire de la franc-maçonnerie : « Laborieuse, organisée, infatigable, l’abeille est, d’une façon générale, le symbole de l’humanité soumise à la loi de Dieu. Elle est aussi la représentation de la régénération de l’espèce humaine qui, de génération en génération, œuvre sans discontinuer sur le chemin infini de l’existence collective. » 


Dans l’idée de labeur, on reconnaît bien évidemment au sens propre l’ouvrier franc-maçon laborieux, mais aussi persévérant et vigilant comme l’abeille gardienne guettant les menaces ou les ouvrières repérant un champ idoine à distance. Et en France, dans le Grand Orient du XIXe siècle, l’abeille ou la ruche étaient souvent associées à une devise : « Le travail vient à bout de tout ». Quiconque a observé le manège perpétuel des infatigables abeilles autour d’une ruche, l’image de la continuité du travail, n’a pu qu’être fasciné par l’organisation rigoureuse de l’essaim, avec ses ouvrières, ses gardiennes attaquant les intrus et donnant le signal du début et de la fin du travail. Oserions-nous dire que ses mystérieux signes qu’elles échangent et que les entomologistes ont appris à décrypter feraient presque écho aux signes de reconnaissance des maçons ?

Le dard et le maillet
Dans les infinies associations entre l’abeille et la maçonnerie, il nous faudrait approfondir le rapport symbolique du dard et du maillet. Le dard – écho traditionnel d’une flèche ou d’une lance – nous renverrait à l’image de nombreux personnages mythiques foudroyés, transpercés, dans leur rayonnante splendeur, de saint Sébastien et du dieu Balder tué par une branche de gui au Christ percé par la lance de Longinus à la Belle au bois dormant piquée par la pointe du rouet. Mais d’un point de vue maçonnique, on ne pourra que remarquer que ce dard-pointe est objet de châtiment et de miséricorde. Comme le marteau, il détruit et crée (quiconque ayant été piqué par une abeille sait que le choc peut ressembler à un petit coup de marteau). Les associations ne sont pas fortuites. 
Graphiquement, relevons rapidement que si, en maçonnerie, c’était généralement la ruche elle-même qui était représentée, lorsque l’abeille l’était, on la montrait de dos sous la forme d’un quasi-triangle.


Mais il est temps d’aborder la dimension collective de cette symbolique apicole. Collectivement la ruche est organisation et architecture. Elle est un modèle d’organisation avec une reine à sa tête comme la loge a un maître pour diriger ses travaux. Et c’est une reine, un personnage royal, intermédiaire volant entre ciel et terre, comme l’Ordre avait un roi – ou des rois – à leur tête qu’ils soient mythiques comme Salomon et Hiram de Tyr ou plus réels, notamment dans ses premiers temps, avec des souverains ou des princes pour grands maîtres.
Au demeurant, dans cette logique royale, on ne peut manquer de souligner l’association de l’abeille à celui qui fut le roi des animaux bien avant le lion, à savoir l’ours (qui, en celtique, a donné le nom royal Arthur). Et la seule gourmandise du plantigrade à l’endroit du miel ne suffit pas à circonscrire tout ce qui relie l’ours à l’abeille. Sur ce seul sujet, il y aurait matière à travail, mais nous nous contenterons ici d’une réflexion : pensons que l’ours est le nom d’une constellation dynamique, liée à la flamboyante étoile polaire fixe, comptant sept étoiles comme on représentait jadis en héraldique les abeilles généralement au nombre de sept.

La ruche : une société parfaite
Mais poursuivons avec la ruche proprement dite. Collectivement, l’essaim est un modèle de société parfaite telle que pourrait vouloir la mettre en place, de manière utopique, la maçonnerie. Ainsi, dans De la Biologie à la Culture (1976), Jacques Ruffié écrivait-il : « La société des abeilles est plus parfaite que la société humaine ; elle ne peut commettre aucune erreur. Mais elle n’a pas progressé depuis des millions d’années et ne variera sans doute jamais plus. » (Avant qu’elle ne disparaisse prématurément par la faute de l’homme ?)
Rassurante, organisée, protectrice, la ruche est la maison des abeilles, mais par métonymie et pour le sujet maçonnicosymbolique qui nous occupe, elle est aussi le symbole des abeilles en général, de la collectivité innombrable et laborieuse ; une union « fraternelle » appliquée, rigoureuse, qui apaise (qui donne, littéralement, la paix). Mais, au-delà de son organisation parfaite, l’image de la ruche, c’est naturellement son architecture admirable, la perfection de ses alvéoles, de sa mise en forme. 


À l’image de la lumière solaire que figurait aussi la robe fauve de l’abeille, avec ses alvéoles gorgées de miel blond, l’intérieur de la ruche est comme un palais doré ou un athanor dans lequel s’élabore et se transmute le plus beau des trésors, la vie. Ainsi, à l’époque où la ruche était encore le symbole majeur de la maçonnerie qu’elle n’aurait dû cesser d’être, on disait qu’elle symbolisait le temple futur de l’humanité auquel œuvrent les abeilles pour qu’il en sorte du miel. Cette transmutation du pollen en miel est bien évidemment le reflet du processus de création de l’or alchimique. En termes maçonniques, elle peut faire comprendre que l’action de la lumière initiatrice solaire fait passer l’âme humaine de la vaine dissipation mondaine (le butinage de fleur en fleur) au travail et à la transmutation centrée, la concentration mystique, le « miel », en permettant au sujet d’entrevoir le divin.


Et pour finir, à l’aune de la symbolique géométricomaçonnique, contentons-nous de mentionner aussi ici la relation de la ruche avec toute sorte de données mathématiques, à commencer par le nombre d’or (un terme approprié) ou les suites de Fibonacci. Mais le développement de cet aspect nous entraînerait assurément fort loin du cadre du présent article.
Ainsi, au terme d’un trop bref survol de cette symbolique apicolomaçonnique et à l’heure où l’abeille, la vraie, est menacée, n’est-il pas temps de redonner à son symbole une place digne de sa grandeur passée et des messages exemplaires qu’elle a à dispenser au sein de la maçonnerie ? 

Article écrit par Francis Moray pour https://www.fm-mag.fr/

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