Lorsqu’on entre en loge, impossible de ne pas remarquer à l’Orient la lune à gauche et le soleil à droite. Pourtant, loin d’avoir toujours occupé cette position, les deux lumignons célestes ont migré au gré des décennies : la maçonnerie n’est pas une religion révélée, elle s’inscrit dans l’Histoire et ses symboles comme ses rituels sont le fruit des hommes et ont suivi les modes…

À l’aube de la maçonnerie spéculative moderne, durant toute la première moitié du XVIIIe siècle, point de loge au sens où nous l’entendons aujourd’hui : les frères se réunissaient dans les salles de tavernes ou dans une pièce mise à leur disposition dans la demeure d’un membre. Ces locaux ne bénéficiaient pas d’une décoration permanente comme celle de nos modernes « ateliers » : l’affichage des symboles était dévolu au tapis ou tableau de loge, déroulé au milieu de la pièce pour la cérémonie et replié à la fin, voire simplement dessiné à même le sol de terre battue.

Les premiers tabliers étaient de simples peaux non décorées rappelant le tablier de travail des tailleurs de pierre opératifs. Puis, très vite, les Maîtres maçons les ont décorés en s’inspirant des tapis de loge. Les tabliers peints, brodés, cousus de fils d’or et d’argent des XVIIIe et XIXe siècles sont de véritables miniatures qui témoignent de la structuration spatiale des temples, de la disposition des différents symboles et de leur évolution, de leurs migrations, de leurs apparitions et disparitions tout au long de l’histoire de l’Ordre. La décoration de la vaisselle a suivi la même voie : autant de témoignages qui complètent les gravures illustrant les nombreuses divulgations publiées au XVIIIe siècle.

Nous disposons ainsi de témoignages qui s’ajoutent aux premiers rituels « officiels » dont le modèle le plus connu est le Régulateur de 1785 et son édition de 1801. Ces rituels ne cesseront ensuite d’évoluer depuis l’Empire et jusqu’aux versions actuelles en passant par les rédactions Murat (1858), Amiable (1887, en plein positivisme) et Groussier (1938).

Les trois Grandes Lumières

Aux débuts de la maçonnerie en Angleterre puis sur le Continent, il n’y avait qu’une pratique rituelle (les Anglais disent un « making », une manière de procéder). Ce rituel originel, celui des « Moderns », se fondait sur trois grandes Lumières : les deux grands lumignons célestes, soleil et lune, et le Maître de la loge, le « Vénérable ».

Soleil et lune figurent ainsi dès l’origine sur les tapis de loge, toujours « en haut » du tableau, à l’endroit qui symbolise l’Orient, le lieu d’où apparaît la lumière de l’aube au lever du soleil, mais leur côté n’est pas fixé : la lune est certes plus souvent à gauche, au Septentrion, mais cela n’a rien de systématique. Nombre de faïences, de tapis et de tabliers (qui sont en ce temps-là des créations toutes personnelles et témoignent donc de la représentation mentale de la loge), montrent au contraire la lune à droite et le soleil à gauche.

Au fil du XVIIIe siècle, les assemblées maçonniques s’installent progressivement dans des locaux dédiés. Dès lors, une décoration permanente peut être installée : la loge s’orne du soleil et de la lune à l’Orient et des colonnes J et B à l’Occident ; des flambeaux de grande taille sont disposés « à la française » autour du tapis de loge qui demeure le point focal et sert, comme le dit joliment Ludovic Marcos, de « modèle de projection » pour l’aménagement du local. Durant tout le XVIIIe siècle, soleil et lune jouent ainsi à saute-mouton à l’Orient. Ce qui importe aux frères en ce temps-là est manifestement le rappel d’une « architecture du monde » fondée sur le mouvement conjugué des grands luminaires autour du point fixe que représente la troisième grande lumière : le Vénérable Maître. L’Orient ainsi décoré par les trois Grandes Lumières devient le nouveau point focal de la loge, particulièrement pour l’impétrant à qui l’on ôte le bandeau.

Les textes des Divulgations comme ceux du Régulateur indiquent que les maçons différencient les Luminaires en fonction de leur rôle pour éclairer le jour (soleil) et la nuit (lune), ce qui est astronomiquement faux (1), mais symboliquement fort comme nous l’avons déjà rappelé : « Qu’avez-vous vu lorsqu’on vous a donné la Lumière ? Trois Grandes Lumières, le soleil, la lune et le très Vénérable (ou selon les versions, « Le Maître de la Loge ») – Pourquoi cela ? De même que le soleil préside au jour, la lune à la nuit, le Vénérable éclaire et instruit la Loge ».

Les luminaires vont connaître au XIXe siècle un dernier bouleversement en s’installant sur la voûte étoilée, devenue l’un des ornements habituels des loges : le soleil couronnant le Vénérable Maître à l’Orient, la lune au-dessus de la porte d’Occident. On en a deux beaux exemples rue Cadet avec les temples N° 3 (Max Marchand) et 4 (Johannis Corneloup), situés dans la partie historique du siège du Grand Orient : ces temples, parmi d’autres, sont l’objet de visites guidées par les conférenciers du Musée. Bien vite pourtant, la disposition des Luminaires à l’Orient redeviendra la norme, à tel point que, dans certains cas, sans effacer ceux ornant la Voûte étoilée, on a rajouté – comme c’est le cas du temple Max Marchand – un soleil et une lune à l’Orient. Les voici donc bien fixés à leur place actuelle — lune à gauche, soleil à droite — après de nombreux voyages.

Le moment était venu de leur greffer une légende à laquelle la plupart des maçons d’aujourd’hui sont attachés comme à une vérité éternelle, oublieux de leur histoire et de ses vicissitudes : la maçonnerie n’est pas sortie toute armée de la cuisse du Grand Architecte, elle est le fruit d’une Histoire bien humaine !

Et voici la légende dorée…

Les « anciens » le répètent à l’envi aux apprentis : ils sont sur la Colonne du Nord, car leur inexpérience leur interdit d’être soumis directement à la vive lumière du Soleil. Les voici donc cantonnés au Nord, seulement éclairés par la lumière indirecte réfléchie par le Lune.

Bien entendu, cette légende est de facture récente. Elle relève probablement de la déformation des propos d’Oswald Wirth (2), un maçon qui a pris beaucoup de libertés avec l’Histoire pour mieux valoriser sa conception quelque peu débridée du symbolisme. Dans sa « somme théologique » si souvent proposée aux Apprentis comme ouvrage de réflexion fondamental sur le symbolisme (La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes), Oswald Wirth avait développé une réflexion sur la lumière et mis en évidence le rôle passif de la lune, miroir dépoli se bornant à nous renvoyer une faible part du rayonnement solaire.

Jusque-là, rien à redire à une réflexion qui ne fait que reprendre l’enseignement des anciens rituels… Ses thuriféraires, eux, n’ont pas hésité à extrapoler sa pensée pour en tirer des concepts qui ne résistent pas à l’analyse historique.

Ainsi s’est forgée la légende selon laquelle les apprentis sont cantonnés à la colonne du Nord, car, située face à la Lune, elle n’en reçoit qu’une lumière atténuée.

Cette interprétation fait peu de cas de la réalité historique puisque, nous l’avons vu, la position actuelle des luminaires à l’Orient ne s’est définitivement fixée que tardivement, au cours du XIXe siècle.

En outre, la Lune suit exactement la même trajectoire que le Soleil. Dans notre hémisphère, elle se lève à l’Est, culmine au Sud et se couche à l’Ouest. Jamais, au grand jamais, n’est-elle visible au Nord ! Ni d’un point de vue historique, ni pour l’astronome ou plus simplement pour le banal observateur de la nature, la lune ne saurait donc être associée au Nord.

Dans la « vraie vie », le nord d’une habitation est simplement moins éclairé que la façade sud. Plutôt qu’un principe de précaution à l’égard des « jeunes », leur installation sur la colonne du Nord a ainsi pour objet de leur rappeler qu’ils ont encore beaucoup de travail à accomplir pour être autorisé à rejoindre les Compagnons dans la pleine lumière, celle qui leur permettra de ciseler finement leur œuvre, puis de la faire admirer au reste de la loge.

Osons suggérer cette piste de réflexion pour échapper au dogmatisme symbolâtre qui, trop souvent, règne en loge comme une chape de plomb et bride l’imaginaire en interdisant la véritable expression d’un symbolisme créatif, fructueux, poétique, dans la veine bachelardienne.

Notes :

1 : Durant la deuxième moitié de son cycle, entre la Pleine Lune et la Nouvelle Lune, « l’Astre de Nuit » est en fait visible en même temps que le Soleil, en pleine journée donc !

2 : Oswald Wirth, secrétaire de Stanislas de Guaïta ; 5 août 1860 à Brienz, en Suisse ; 9 mars 1943 à Mouterre-sur-Blourde au sud du Poitou.

Article écrit par Ronan Loaec pour https://www.fm-mag.fr/

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