Depuis plus de deux siècles, les Illuminaten, d’origine bavaroise, devenus Illuminati sous la plume d’auteurs britanniques, et Illuminés de Bavière dans les écrits de l’abbé Barruel sont de toutes les théories conspirationnistes. Les Preuves d’une conspiration contre toutes les religions et les gouvernements d’Europe fomentée dans les assemblées secrètes des francs-maçons et des illuminés publiées en 1797 par le savant écossais John Robison, membre de la Royal Society d’Édimbourg et professeur de sciences naturelles ont marqué les esprits. À Londres, l’ouvrage est même évoqué lors des débats du Parlement en vue de l’adoption d’une loi contre les sociétés secrètes dont certaines dispositions resteront en vigueur jusque dans les années 1960. Robison envoie même son livre à George Washington, franc-maçon notoire et président des Etats-Unis d’Amérique jusqu’en cette même année 1797, qui s’empresse de lui répondre que les Illuminati n’ont pas pris pied outre-Atlantique. Pourtant, deux siècles plus tard, l’actualité éditoriale et cinématographique des Illuminati ne fait aucun doute. Dans le film Lara Croft : Tomb Raider (2003), Angelina Jolie cherche à déjouer les plans machiavéliques d’une société secrète, les Illuminati. Dans Anges et Démons, livre à succès de Dan Brown, Robert Langdon, professeur à Harvard – joué à l’écran par Tom Hanks en 2009 –, qui avait démasqué la sombre conspiration tramée par les membres de l’Opus Dei dans le Da Vinci Code, doit désormais, combattre le projet meurtrier de leur double inversé, les Illuminati. Ils font les beaux jours d’Internet avec plus de 43 millions d’occurrences.

Une utopie intérieure pour contrer les jésuites et les anti-Lumières
Mais les Illuminati ne sont pas qu’un fantasme, ils ont bel et bien existé et leur histoire s’entrecroise avec celle de la franc-maçonnerie des Lumières, sans se confondre avec elle. C’est un universitaire bavarois, Johann Adam Weishaupt (1748-1830) – voir encadré : Le fondateur : Adam Weishaupt, nom d’ordre Spartacus –  qui est à l’origine de leur création en 1776. Fort d’une conception laïque et radicale des Lumières, il entend propager ses idées parmi les étudiants, les professeurs, les cadres politiques et administratifs et les princes éclairés pour s’opposer aux jésuites – dont la Bavière a été l’un des fiefs – qu’il accuse de comploter pour ramener l’Europe dans les ténèbres de l’obscurantisme depuis qu’ils ont été interdits dans plusieurs États catholiques dont la France au cours des années 1760 et supprimés par le pape en 1773.
Le choix d’Ingolstadt, où Weishaupt enseigne, comme centre des Illuminaten est tout un symbole, car cette cité bavaroise était au cœur du dispositif de la contre-réforme catholique lancée par les Jésuites au début du XVIIe siècle. Il veut recruter les futurs serviteurs de l’État pendant leurs études en leur proposant une véritable utopie intérieure et éducative, bien dans l’esprit des Lumières. La première classe de l’ordre met ainsi l’accent sur la formation avec les grades de Novice, Minerval et Illuminatus Minor et dans la géographie des Illuminaten, Munich devient Athènes, Ingolstadt, siège de l’Aréopage, est renommée Éleusis, la Bavière devient la Grèce. Les novices forment une « colonie » et le futur Minerval est soumis à des épreuves qui imitent les rites d’initiation antiques. Weishaupt choisit significativement pour nom d’ordre : Spartacus. Mais dans le même temps, très marqué par son éducation jésuite, malgré sa rupture avec la Société, Weishaupt se proclame général d’un Ordre où l’instruction des recrues de la Première classe est calquée sur celle des novices et profès jésuites…
À cette étape du projet, Weishaupt n’a pas encore pris la mesure des possibilités offertes par la franc-maçonnerie en termes de recrutement : l’Allemagne compte 18 500 membres en Allemagne en 1780, et lui-même ne devient franc-maçon qu’en février 1777 au sein de la loge munichoise A la Prudence, de la Stricte Observance Templière, c’est-à-dire d’une franc-maçonnerie chrétienne et mystique très éloignée de son anticléricalisme militant. Weishaupt pense le recrutement de son ordre en termes de prosélytisme, non d’entrisme et de noyautage, qu’on associe pourtant traditionnellement aux manœuvres des Illuminaten. Son action comporte clairement des faiblesses et présente des contradictions : s’il est conscient qu’une course de vitesse est engagée avec les anti-Lumières, il choisit toutefois de se lancer dans une épreuve de fond, en proposant de recruter des étudiants qui ne parviendront au sommet de l’appareil d’État que dans plusieurs décennies. Significativement, Weishaupt ne réunit autour de lui qu’une poignée d’anciens élèves. L’ordre peine encore à décoller.

L’essor fulgurant d’une société secrète
Celui qui va donner aux Illuminaten une impulsion décisive, quitte à contrarier le fondateur, et à rompre finalement avec lui en 1784, ne les a pas encore rejoints. Il s’agit du baron Adolf von Knigge qui adhère à l’ordre en 1780, sous le nom de Philo, et qui devait connaître une célébrité européenne avec Du commerce avec les Hommes (1788), véritable bréviaire de la vie de société et de l’homme de goût. Knigge modifie profondément le projet de Weishaupt. Les loges maçonniques qui recrutent au sein des élites deviennent des viviers indispensables à la réussite de l’opération. Knigge recrute prioritairement des francs-maçons qui sont déjà solidement établis dans l’appareil d’État. Il mise sur des hommes arrivés et non pas sur des étudiants en devenir. À l’excellence académique succède la réussite sociale comme critère de sélection. En quelques mois, il recrute en Bavière et en Allemagne occidentale plusieurs centaines de membres.
Knigge ne professe pas l’anticléricalisme radical d’un Weishaupt qui heurte nombre de francs-maçons et empêche leur ralliement. Il privilégie le noyautage de loges existantes, afin de recruter tous azimuts. La croissance des effectifs de l’ordre et l’élargissement de son implantation géographique sont spectaculaires, avec plus de 1 500 membres identifiés. La réussite des Illuminaten est sans égale, d’autant qu’il s’agit d’une société secrète. Knigge a clairement compris que si la franc-maçonnerie est une société à secrets initiatiques, apolitique, elle cultive la discrétion, la cohésion, l’obéissance volontaire à la loi commune. La loge peut dès lors fort bien servir de couverture à d’autres activités animées de l’intérieur par un groupe de francs-maçons qui tiennent secrète leur appartenance à l’Ordre, et pilotées de l’extérieur par la direction clandestine des Illuminaten. 

Main basse sur la franc-maçonnerie 
Knigge veut profiter d’une conjoncture maçonnique particulièrement favorable : l’effondrement de la Stricte Observance Templière alors que la franc-maçonnerie atteint une implantation et des effectifs records. Il décide donc de coiffer la première classe, d’une seconde, dénommée la « pépinière », divisée en trois grades : franc-maçon – lui-même subdivisé classiquement en apprenti, compagnon et maître –, Illuminatus major, et Illuminatus dirigens. Knigge intègre ainsi le cursus maçonnique au cœur du projet des Illuminaten. C’est un coup de maître, car en un siècle où les systèmes de hauts grades fleurissent de toutes parts et rencontrent un exceptionnel succès, Knigge donne à l’ordre des Illuminaten l’apparence d’une superstructure maçonnique avec des grades maçonniques symboliques coiffés, comme dans tout système de hauts grades, par des grades dits écossais. Les grades « illuminés » de la deuxième classe ont une équivalence ou traduction « écossaise » : Illuminatus major ou Novice écossais ; Illuminatus dirigens ou Chevalier écossais. Knigge donne ainsi une grande lisibilité maçonnique à l’ordre, tout en dissimulant son projet réel. Il peut ainsi attirer à lui des francs-maçons en quête de nouveaux grades, et désemparés par l’effondrement de leur régime maçonnique, non seulement individuellement, mais par loges entières. Il développe une stratégie qui privilégie l’entrisme et le noyautage de loges existantes, afin d’atteindre rapidement une masse critique et une couverture élargie. Knigge ne cache pas sa volonté de mettre la main sur des loges maçonniques au fonctionnement éprouvé et aux effectifs assurés. Et s’il crée des succursales, il s’agit davantage de nouveaux ateliers maçonniques destinés à devenir des pépinières pour Illuminaten, que des églises minervales voulues par Weishaupt pour former les recrues de l’Ordre. Le déséquilibre entre les deux classes est saisissant : la première qui porte le projet éducatif et utopique de Weishaupt totalise sur toute la période d’existence de l’Ordre  196 membres, tandis que la seconde, voulue par Knigge, atteint en une poignée d’années 630 individus. La distribution entre les grades est encore plus frappante puisque le grade de « franc-maçon » représente à lui seul 575 membres.
Au total, les Illuminaten comptent plus de 1 400 membres identifiés à ce jour parmi lesquels environ 40 % sont francs-maçons. La plupart ont été recrutés entre 1780 et 1785 – date du début des interdictions et persécutions. On est bien loin des 10 recrues faites par Weishaupt en deux ans, de 1776 à 1778. Il s’agit d’un véritable phénomène de masse, relativement aux effectifs maçonniques de l’époque – moins de 20 000 frères – et compte tenu du caractère secret et subversif de l’Ordre.

Une persécution d’État
Les premières attaques datent de 1782, lorsqu’une Grande Loge berlinoise dénonce publiquement l’infiltration des Illuminaten dans les loges maçonniques. Mais le coup décisif est porté en Bavière, leur fief historique. L’affaire a été soigneusement mise en scène. Elle s’apparente au dévoilement d’un complot contre l’État aux multiples ramifications, sur la base duquel, le 2 mars 1785, le duc de Bavière régnant, Charles Théodore, interdit l’ordre et ordonne de poursuivre ses membres. La surprise est totale : l’ambassadeur britannique à Munich, Thomas Walpole, comte d’Oxford, avait par exemple été reçu dans l’ordre à peine un mois plus tôt. La poursuite tourne parfois à la persécution : les listes des Illuminaten sont divulguées, Weishaupt doit fuir – le duc de Saxe-Gotha lui accorde sa protection – et l’ordre se mettre en sommeil. Se pose alors la question de son devenir en tant que société secrète et au-delà de la pérennité de son projet radical. En effet, le noyautage des loges maçonniques, le prosélytisme en direction des élites et l’engagement militant en faveur des Lumières induisaient une certaine clandestinité, mais en aucune manière une culture de la subversion.
La condamnation du projet des Illuminaten comme entreprise conspiratrice modifie radicalement l’engagement de ses membres. S’ils choisissent de poursuivre, ils se mettent hors la loi. Le retrait d’un grand nombre d’entre eux est immédiat. La condamnation, en forme de dédouanement personnel, est fréquente. Goethe déclare ainsi en 1786, trois ans après avoir été reçu dans l’ordre : « Que toutes les associations secrètes soient éradiquées ; qu’importe ce qui en résultera ! » Certains ne renoncent pas, comme Johann Joachim Christoph Bode, journaliste, traducteur et homme de théâtre, qui cherche à relever l’édifice à terre, notamment en gagnant de nouvelles recrues lors d’un voyage qu’il effectue en France en 1787, voyage qui permet à l’abbé Barruel de dénoncer dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1798-1799) l’implantation de cellules secrètes des Illuminaten dans le royaume, qui s’activeront en 1789 pour précipiter la chute de la monarchie française et ouvrir un boulevard au jacobinisme. Le nom de l’ancien jésuite, –  juste retour des choses en quelque sorte –, sera ainsi attaché à la dénonciation du complot des « Illuminés de Bavière ».
Mais l’effondrement brutal des Illuminaten ne doit pas masquer l’essentiel. Toute une génération des élites a été séduite par le projet d’une réforme volontariste et radicale de l’État et de la société. Les plus audacieux – les moins nombreux –  se retrouvent au sein des sociétés de lecture et des clubs patriotiques qui s’enthousiasment pour la Révolution française en 1789-1790, sur le Rhin, mais aussi en Hongrie, en Pologne et jusque dans les provinces baltes de l’Empire russe. L’ordre des Illuminaten a bien été pour eux une « pépinière », selon l’expression de Knigge, permettant aux tenants de la thèse du complot de s’en donner à cœur joie pour expliquer aussi bien le sens caché des symboles présents sur le billet d’un dollar américain que l’effondrement de l’Empire soviétique.

Encadrés :

Le fondateur : Adam Weishaupt, nom d’ordre Spartacus 
Elève des jésuites, Adam Weishaupt (1748-1830) étudie l’histoire, le droit, la philosophie et les sciences politiques à l’université d’Ingolstadt, avant d’y enseigner à son tour le droit canon à partir de 1772. Weishaupt agit dans l’urgence pour contrer le projet d’une société secrète conservatrice, les Rose-Croix d’or, d’implanter un « cercle » dans la cité bavaroise. D’emblée, l’histoire des Illuminaten s’inscrit dans la lutte des Lumières radicales contre les anti-Lumières, et dans le combat des forces du progrès et de l’éducation contre les forces de l’obscurantisme et du fanatisme. Pour Weishaupt, il ne faut pas relâcher la lutte après les revers essuyés par les jésuites. Au contraire, le danger est plus sérieux que jamais, car ils dissimulent désormais leur entreprise criminelle.
Plus de la moitié de la vie de Weishaupt se déroule après la proscription des Illuminaten et son exil à Gotha où il bénéficie de la protection du duc régnant Ernest II, noms d’ordre Timoleon et Quintus Severus. Si Weishaupt commence par publier une Apologie des Illuminaten (1786), il est également l’auteur d’ouvrages philosophiques. Il y critique notamment les thèses de Kant et défend l’idée que l’homme se construit tout entier par l’expérience. Il publie également un ouvrage qui mériterait d’être réédité, Pythagoras oder Betrachtungen über die geheime Welt- und Regierungs-Kunst  -Pythagore ou Réflexions sur le monde secret et l’art du gouvernement- (1790 et 1795), dont l’habituelle traduction française en Pythagore ou l’Art secret de gouverner les peuples est à l’origine de nombreuses erreurs. Notons enfin que le 31 janvier 1800, le futur président américain Thomas Jefferson prend la défense de Weishaupt, dans une lettre à l’évêque James Madison. Après avoir indiqué que Weishaupt lui semblait un « philanthrope enthousiaste », et avoir critiqué les thèses de l’abbé Barruel sur la « conspiration antisociale », Jefferson écrit : « Comme Weishaupt a vécu sous la tyrannie d’un despote et des prêtres, il savait qu’il fallait être prudent même dans la diffusion d’informations et de principes de pure morale. Il a donc proposé aux francs- maçons de rechercher comme but la diffusion de la science et de la vertu. Il a proposé d’intégrer de nouveaux membres dans son ordre selon un système de grades en rapport avec ses craintes des foudres de la tyrannie. Cela a donné à son projet un air de mystère qui est à l’origine de son bannissement, de l’effondrement de l’ordre maçonnique, et des délires de Robinson, Barruel et Morse à son encontre ». 

Qui peut prétendre devenir Illuminati ?
Voici le profil du candidat idéal tel que le décrit Adam Weishaupt : « Celui qui ne ferme pas ses oreilles aux lamentations des miséreux, ni son cœur à la pitié ; celui qui est l’ami et le frère de l’infortuné ; celui qui a un cœur capable d’amour et d’amitié ; celui qui est tenace dans l’adversité… ; celui qui ne se moque pas du faible ; celui dont l’âme est susceptible de concevoir de grands desseins, désireux de s’élever au-dessus des basses motivations et de distinguer par lui-même ses actes ; celui qui ne considère aucune connaissance comme inessentielle, considérant la connaissance de l’humanité comme son étude d’élection ; celui qui, lorsque la vérité et la vertu sont mises en doute, rejette l’approbation de la multitude, est assez courageux pour suivre ce que lui dicte son propre cœur, celui-là est le candidat approprié. » Ce sont donc bien des variations sur un thème moral auxquelles tout un chacun peut adhérer sans réserves… 

Les Illuminati au cœur du complot
Les Illuminati sont omniprésents sur Internet… à leur corps défendant. Il ne s’agit plus seulement de les démasquer derrière leurs noms d’ordre comme en 1785, mais de proposer des récits d’inspiration complotiste qui vont révéler au public ce que les Supérieurs inconnus qui gouvernent le monde cherchent à cacher. C’est particulièrement vrai aux Etats-Unis où deux symboles majeurs, la statue de la Liberté et le billet d’un dollar font l’objet d’une déconstruction symbolique systématique dans de prétendus « documentaires » réalisés par des code breakers. Ils sont largement diffusés sur Youtube et sur des sites dédiés. Concernant le cadeau de la France à la République américaine, on souligne que le franc-maçon Bartholdi est lui-même un membre des Illuminati, qu’il aurait tout d’abord proposé son édifice au gouvernement égyptien, et qu’il aurait caché dans les proportions de la statue des messages secrets. Sur le billet vert, les Illuminati, arrogants et sûrs de leur impunité, n’ont même pas chercher à cacher leurs symboles et partant leur emprise sur le capitalisme américain à la conquête du monde : « une pyramide dont le sommet (l’Elite) est éclairé par l’œil de la conscience et domine une base aveugle, faite de briques identiques (la population). Les deux mentions en latin sont très significatives. “NOVUS ORDO SECLORUM” signifie “nouvel ordre pour les siècles”. En d’autres termes : nouvel ordre mondial. Et “ANNUIT CŒPTIS” signifie : “notre projet sera couronné de succès” ». Des organigrammes complexes sont même présentés qui obéissent aux mêmes règles que jadis l’araignée et la pieuvre : dévoiler les connexions occultes de ces sociétés qui nous manipulent. Celui présenté sur le site http://stopmensonges.com/ montre même francs-maçons et Illuminati obéir aux « chefs suprêmes » : « l’Ordre des Jésuites occulte du Vatican ». Le président Obama et le pape François, ancien Jésuite, seraient eux-mêmes membres de l’ordre. On ne prête qu’aux puissants… de vouloir être plus puissants encore.

article écrit par Yves Beaurepaire pour https://www.fm-mag.fr/

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