Pour cette 33e chronique dans Franc-maçonnerie Magazine, évoquons un épisode pittoresque lié à l’aura de ce nombre éminent et mystérieux de la symbolique occidentale et de la franc-maçonnerie. Le Rite Écossais Ancien et Accepté avec ses trente-trois grades reste le système maçonnique le plus pratiqué au monde. En France, il a même longtemps constitué la seule voie des hauts grades. Aussi, dans notre culture maçonnique, le terme de « 33e » est presque synonyme de « Nec plus ultra », rien au-delà, c’est l’aboutissement et le sommet de l’initiation maçonnique ! A pourtant existé, quelques années, au début du XIXe siècle, une tentative de « 34e » grade : le Pacificateur Américain Prince des Tropiques. Relatons les circonstances singulières de la naissance de cette curiosité maçonnique oubliée.

À part la géographie, le Saint-Domingue du XVIIIe siècle n’a pas grand-chose à voir avec le Haïti que nous connaissons, c’est-à-dire un petit bout d’île qui survit à l’écart de tout. L’ancêtre du pays le plus pauvre du monde est un eldorado. Au Siècle des Lumières, « la perle des Antilles » est au centre d’un commerce international supérieur à celui des États-Unis. Avec son système de plantations, basé sur 500 000 esclaves, cruel, mais efficace, Saint-Domingue est le plus gros producteur de sucre et de café du monde. Ce sont à l’époque des denrées chères et l’île exporte aussi du cacao, de l’indigo et du coton. En métropole, les richesses produites par Saint-Domingue font vivre un million de Français dans le négoce ou les ateliers de transformation. À la veille de la Révolution, la franc-maçonnerie y est très active puisque l’île ne compte pas moins de vingt Loges… qui ne recrutent, bien sûr, qu’au sein des 30 000 colons blancs (il y eut sans doute quelques exceptions parmi les 30 000 « libres de couleurs », dont certains étaient des notables).

Après quinze ans de guerre civile, d’exils et de retours finalement provisoires, des milliers d’anciens colons de Saint-Domingue arrivent à Paris en 1804. Beaucoup sont Maçons et ils rapportent dans leur valise le Rite Écossais Ancien Accepté, un système maçonnique en 33 grades amené de Paris par un des leurs, Étienne Morin, en 1761. Mais assez vite le « Suprême Conseil du 33e degré » qu’ils avaient créé va être récupéré par les grands dignitaires de l’Empire. Ainsi, Cambacérès en devient « Grand Commandeur » en 1806. Le Secrétaire général Pyron va s’attacher à marginaliser les « Américains ». En 1813, le Suprême Conseil ne compte plus qu’un ancien colon de Saint-Domingue, le Frère Germain Hacquet. En réaction, ceux-ci vont essayer de maintenir un « Suprême Conseil de Saint-Domingue » en exil à Paris et ils ajoutent à la série des trente-trois degrés un grade secret qui se veut un cercle interne au Suprême Conseil.

L’« Ordre Illustre et Militaire des Pacificateurs Américains Chevaliers Princes des Tropiques » est fondé le 12 janvier 1813 par sept Souverains Grands Inspecteurs du 33e degré, l’âme en est le Frère de La Hogue, beau-père d’Auguste de Grasse-Tilly alors prisonnier des Anglais. Il faut être « 33e » pour pouvoir être reçu Pacificateur Américain. Les anciens colons vivent dans le souvenir du paradis perdu et « l’Ordre n’a d’autre but que le rétablissement de la colonie de Saint-Domingue, le retour de l’autorité légitime et l’installation de chaque propriétaire colon sur son habitation » (l’« habitation » est le terme utilisé pour désigner une ferme ou un domaine agricole dans la culture créole, les colons sont des « habitants »). L’Ordre doit fournir des cadres à l’armée qui partira à la reconquête de Saint-Domingue. Selon leur office, les Pacificateurs Américains Chevaliers Princes des Tropiques auront rang de colonel, de lieutenant-colonel ou de capitaine dans l’armée de reconquête. Ils se voient confier la mission de diriger des troupes qui, pour l’une, doit « pénétrer par le Nord, chef-lieu du Cap Français » et pour l’autre, doit « agir dans le Sud, chef-lieu de Port-au-Prince ».

En attendant la reconquête… l’« Ordre Illustre et Militaire des Pacificateurs Américains Chevaliers Princes des Tropiques » tient ses travaux dans un local « représentant la salle du conseil d’un vaisseau de guerre ». Les Pacificateurs portent en cordon « un ruban noir moiré très large avec un petit liseré rouge de deux lignes bordées d’un galon d’argent de même largeur, au bas une frange à torsade en argent, et au milieu, sur le devant, est brodé un soleil en or, avec un triangle en argent portant dans son intérieur le nom de l’Éternel ; au-dessous, deux épées en croix, lame d’argent, poignée d’or. Le soleil est entouré d’un ruban sur lequel est tracée la devise Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor [« Que puisse un jour sortir de nos os un vengeur ˮ !, c’est un vers de l’Énéide de Virgile]. Tout le ruban est parsemé d’étoiles d’argent au nombre de quatre-vingt-dix-neuf, elles sont brodées et placées au-dessus et au-dessous du soleil et de son entourage ». Les mots de passe se donnent ainsi, le premier dit « Haïti », le second répond « 1813 », ils disent ensuite ensemble « Pacification ». Les travaux de l’Ordre se ferment par l’acclamation « Gloire éternelle aux illustres vengeurs du Nouveau Monde ! ».

Fort heureusement pour l’histoire de l’humanité – et probablement pour eux, car ils auraient été taillés en pièces par l’armée d’Henri 1er d’Haïti –, les Pacificateurs Américains Chevaliers Princes des Tropiques ne quittèrent jamais Paris et se contentèrent de se réunir en Conseil – et en décors ! – pour évoquer leur jeunesse perdue dans « la perle des Antilles ». Quand tous eurent rejoint l’Orient éternel, le « 34e grade » disparut à jamais dans les ténèbres de l’oubli.

Article écrit par Pierre Mollier pour https://www.fm-mag.fr/

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