La Franc-maçonnerie française semble en 1939 en relative bonne santé avec des chiffres stabilisés d’environ 47.000 membres, un programme mis en application par le Front populaire, un appui sur nombre d’associations et une presse amie. L’environnement international est pourtant désastreux. Les loges sont fermées dans tous les pays totalitaires et les Frères réfugiés espagnols affluent avec leurs familles. Influencée par le pacifisme ambiant, elle sous-estime le risque de guerre et la vitalité des forces qui lui sont hostiles : la hiérarchie de l’Église catholique, une extrême droite haineuse et revigorée par l’affaire Stavisky, une opinion publique en voie de droitisation et d’autant plus défiante à son égard.  

La défaite militaire ne pouvait que lui être fatale. Les pleins pouvoirs sont remis au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940. 284 parlementaires socialistes et radicaux présents ont voté pour, 64, contre, et 9 se sont abstenus. Les élus maçons, tous de gauche, ne se sont pas singularisés : 64 pour, 19, contre, huit abstentions. Il est vrai que plusieurs d’entre eux, tel Pierre Mendès-France sont sur le Massilia pour poursuivre la lutte et que d’autres vont se racheter dans la Résistance. Ce vote scelle le sort de la Maçonnerie, comme le montre ce dialogue entre Camille Chautemps, seul ministre maçon du gouvernement Pétain et Ramadier  qui lui demande : « Et la Maçonnerie qu’allez-vous en faire ? ». Chautemps lui répond : « Elle sera dissoute. D’ailleurs peu m’importe. Je lui ai donné plus qu’elle ne m’a apporté ».

Pétain, hostile à la franc-maçonnerie
Pétain déteste la Maçonnerie attribuant à l’affaire des fiches son retard dans l’avancement et ses propos ont été maintes fois rapportés : elle est « la principale responsable de nos malheurs » ; « un juif n’est jamais responsable de ses origines, un franc-maçon l’est toujours de son choix ». Chautemps prévient Arthur Groussier, Grand Maître du Grand Orient de France qui, prenant les devants, adresse à Pétain le 7 août une lettre lui faisant savoir que l’obédience s’est dissoute, espérant ainsi éviter des représailles. C’était faire fi de son désir de revanche et de la « maçonnophobie » de son entourage. La loi du 13 août 1940, préparée par le ministre de la Justice Raphaël Alibert, interdit les « sociétés secrètes » ultérieurement définies : les obédiences maçonniques, le Bnai-Brith, des cercles spiritualistes comme la Société Théosophique et l’Ordre martiniste. Leurs biens mobiliers et immobiliers, dont l’Orphelinat et la maison de retraite d’Aulnay, sont mis sous séquestre et confiés  en un premier temps à l’administration de l’Enregistrement chargé de les gérer puis de les vendre. Le produit devait revenir à Paris à l’assistance publique et ailleurs, aux bureaux de bienfaisance, mais des locaux ont déjà été saccagés et des biens volés ou vendus aux enchères. Les fonctionnaires et assimilés sont obligés de signer un engagement d’honneur de ne pas avoir appartenu à une société secrète ou d’avoir rompu toute attache avec elle et de ne pas y adhérer si elle se reconstituait. Des peines de prison, des amendes, des exclusions de la fonction publique sont prévues pour fausse déclaration ou reconstitution de société dissoute.  Il ne se trouva pas beaucoup de Français en août 1940 pour plaindre les Maçons écrira Henry Coston, un de leurs ennemis les plus acharnés.
Face à la montée du mécontentement, le gouvernement de Vichy devient plus répressif. D’où une seconde loi antimaçonnique, le 11 août 1941. Les noms des dignitaires sont publiés dans le Journal officiel pour les stigmatiser, faciliter leur surveillance et empêcher la reconstitution de loges. Est considéré comme dignitaire tout maçon qui a exercé une fonction élective, y compris comme adjoint, dans une loge, un congrès régional ou un convent ainsi que tout maître honoraire ou membre d’un atelier supérieur. L’accès aux fonctions publiques et aux mandats énumérés par la loi du 2 juin 1941 portant statut des juifs leur est interdit et les fonctionnaires et agents civils ou militaires sont déclarés démissionnaires d’office. Les publications des noms sont quotidiennes à partir du 12 août puis épisodiques jusqu’en 1944. Les révocations seront d’autant plus mal ressenties dans l’opinion publique qu’elles touchent des personnes de milieu populaire, estimées par leur entourage et scandaleusement privées de leur gagne-pain. Des dérogations vont s’ensuivre en faveur de ceux qui se sont mis au service de Vichy. En novembre 1941 une commission spéciale est créée qui donne son avis sur toutes les demandes de dérogation. D’abord sévère, elle s’assouplit à la demande de Laval.

La répression s’organise
Le gouvernement, pour conserver les archives en France et organiser la lutte antimaçonnique, nomme le 6 août 1940 l’historien Bernard Faÿ administrateur de la Bibliothèque Nationale. Les nazis mettent à sa disposition l’immeuble de la rue Cadet et il peut organiser, sous la surveillance du Lieutenant Moritz, un Service des Sociétés Secrètes (SSS), un musée, organiser des conférences, abriter le Centre d’Études judéomaçonniques et un Service d’Histoire contemporaine qui émigrera rue Copernic en décembre 1942.
Le SSS voit le jour en avril 1941 en zone sud, avec pour appui une police supplétive, composée d’anciens cagoulards, chargée de réprimer les menées antinationales. Dissoute en décembre 1940, mais toujours active, elle est remplacée en décembre 1941 par un Service de police des sociétés secrètes, rattaché au ministère de l’Intérieur. Il est dirigé en zone sud par Robert Labat  et en zone occupée c’est un ancien maçon, Jean-Marie Marquès-Rivière, lavé de cette appartenance par un exorcisme, qui en est le principal responsable au grand dam de Bernard Faÿ qui aurait voulu le contrôler. Il s’installe en avril 1942 au 5, rue Greffulhe, où se trouvent déjà les polices anticommuniste et antijuive. Pierre Laval de retour au pouvoir charge du dossier maçonnique le vice-amiral Platon, pour qui « la franc-maçonnerie est le lieu géométrique de tout de ce qui s’oppose à la Révolution nationale ». Il s’efforcera ensuite de freiner l’action de ce fanatique qui sera abattu par la Résistance. 
À Paris, la Préfecture de Police, à la demande des autorités allemandes et en accord avec Bernard Faÿ, crée, le 1er avril 1941 le Service Spécial des Associations Dissoutes, n’ayant juridiction que dans le département de la Seine, sous l’autorité de l’inspecteur Moerschell. Il s’installe au siège de la Société Théosophique, au 4, square Rapp, disposant, sous le contrôle de la Gestapo, d’une trentaine de policiers. Ses dossiers, à la différence de ceux des autres services, n’ont pas été détruits à la Libération, d’où une exploitation possible. Les enquêteurs s’intéressent plus spécifiquement aux juifs surtout s’ils ne se sont pas déclarés comme tels, aux hommes politiques, aux journalistes mêmes ralliés à « l’Europe nouvelle », aux exilés russes, italiens, allemands, aux militaires, aux kabbalistes (dans le cadre d’une enquête sur la synarchie), aux loges à composante britannique, aux dignitaires, aux vénérables et principaux officiers de tous les ateliers. Des filatures de personnalités comme Maurice Violette et des perquisitions précèdent souvent les convocations et permettent d’obtenir un riche butin. Les maçons sont interrogés square Rapp sur leurs parcours maçonniques, les activités de leur loge, l’état de ses finances, le nom des membres, d’où des refus de réponse ou des amnésies, mais aussi hélas des lâchetés. Ils doivent signer leurs déclarations qui sont ensuite transmises à la Gestapo. Si le SPAD se limite à des enquêtes maçonniques qui, pour des juifs, ont conduit à des arrestations, les services de police du SSS ont une activité encore plus nocive se chargeant de contrôler les déclarations des fonctionnaires, de recueillir les délations, de retrouver des maçons en fuite, de vérifier l’activité de ceux qui sont fichés et ils élargissent leur champ d’action à la recherche des juifs, des gaullistes ou des communistes, au marché noir puis à la situation des maquis. Leurs correspondants régionaux et locaux, en 1944, sont souvent des membres du Service d’Ordre Légionnaire puis de la Milice où on s’engage à combattre « contre la franc-maçonnerie païenne, pour la civilisation chrétienne ». 

Propagande antimaçonnique
Les archives maçonniques sont peu à peu centralisées rue Cadet. Il s’agit, pour le SSS de classer la documentation, de reconstituer la liste des maçons de 1900 à 1939, car les obédiences ont détruit leurs listings pendant la débâcle et les loges, caché ou détruit leurs livres d’architecture. Son personnel à l’origine de 45 personnes devient ensuite pléthorique. Des tableaux de loge, annuaires, bulletins, procès-verbaux de tenues, dossiers individuels, les uns déjà collationnés par les mouvements antimaçonniques avant-guerre ou résultants de saisies, de dénonciations, d’interrogatoires permettent d’établir des fiches. Elles comprennent les coordonnées de la personne, son cursus maçonnique et profane, mais la mention « Juif », pourtant prévue, n’est pas remplie. Les 170 000 fiches établies concernent souvent des maçons démissionnaires, radiés ou décédés, voire des profanes qui comme Laval avaient été invités à faire des conférences en loge, ce qui les rend suspects et seule la moitié des Frères en activité en 1939 ont été fichés. Le SSS a pu ainsi répondre à toute question sur des individus ou des fraternelles.
 Le département Études et Production du SSS publie, sous contrôle allemand, la revue Documents Maçonniques parue d’octobre 1941 à juin 1944. Elle présente des dossiers sur les leaders républicains maçons et si possible juifs comme Jean Zay, traite de l’influence maçonnique en politique étrangère, accuse la Maçonnerie d’avoir affaibli la France, favorisé la jouissance, le népotisme, l’anticléricalisme et dénonce la présence des Frères au sein d’associations comme la Libre-Pensée, les Ligues de l’Enseignement et des Droits de l’Homme, La Ligue Internationale contre l’Antisémitisme, le Rotary, le mouvement mutualiste et les syndicats.  
 Son département Propagande publie des affiches, organise des conférences, des expositions, anime des émissions radio et suscite des articles dans la presse collaborationniste. Le Parti Populaire Français de Doriot et autres groupes se déchaînent, renchérissant sur le thème anti-judéomaçonnique. Ainsi le journal L’Appel, dans son premier numéro demande que les maçons soient « mis en pleine lumière et marqués d’un signe infamant » ; il est question d’arrestations massives et de port d’un brassard. Seul le Rassemblement National Populaire fondé par Déat et des ex-socialistes reste en retrait, mais il est alors attaqué comme un refuge d’anciens maçons dont la sincérité du ralliement à « l’Europe nouvelle » est mise en doute. 
 Bernard Faÿ charge Jacques Boistel de préparer un film antimaçonnique. Ce sera Forces Occultes conçu par deux anciens maçons : Marquès-Rivière et Paul Riche, Vénérable en 1939 de la Loge Ernest Renan, devenu hitlérien, traumatisé par la débâcle. 
Henry Coston, pour sa part, installe rue Puteaux au siège de la Grande Loge de France son Centre d’Action et de Documentation, financé par le SSS et les nazis, pour « démasquer les juifs camouflés et leurs complices francs-maçons ». Il constitue son propre fichier, publie des brochures et des revues, bénéficie d’un réseau d’agents, membres du PPF. Les Services des Sociétés Secrètes, le Service Spécial des Associations Dissoutes et le Centre d’Action et de Documentation travaillent sous contrôle du SD et même s’ils se jalousent, échangent des informations. 
À la Libération, Moershell, Faÿ, Labat et Coston sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité, moins pour leurs actions antimaçonniques que pour des dénonciations, d’autres à des peines de prison. Le bilan de la répression antimaçonnique doit être nuancé. Les maçons fusillés ou morts en déportation l’ont généralement été pour des raisons politiques ou raciales, mais l’appartenance maçonnique a pesé dans les dossiers d’accusation ou a été à l’origine d’arrestations. Parmi les exemples contraires, ceux de maçons pris comme otages ou l’inoffensif Constant Chevillon, Grand-Maître de Memphis-Misraïm, exécuté par des miliciens.

Le mondaine Bernard Faÿ (1893-1978)
Docteur ès lettres, professeur à l’Université de Columbia puis au Collège de France, proustien, ami de Gide, Cocteau, Gertrude Stein… le mondain Bernard Faÿ est aussi royaliste, catholique intégriste et anti-maçon. Son livre érudit, mais partial : La Franc-maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIII° siècle (1935) en porte témoignage. D’où sa nomination par Pétain, le 6 août 1940 à la tête de la Bibliothèque Nationale et le 27 août à celle du musée des sociétés secrètes rue Cadet qu’il gère assisté de son factotum et compagnon Gueydan de Roussel. Homme lige du Maréchal, contrôlé par la Gestapo, trouvant la loi du 11 août 1941 insuffisante, il veut interdire aux maçons l’exercice des professions libérales. Son étoile pâlit avec le retour de Laval. Condamné aux T.F. à perpétuité, il s’évade en 1951, est gracié en 1959.

Le zélé Henry Coston (1910-2001)
Disciple de Drumont, fondateur en 1930 des Jeunesses antijuives, candidat antijuif d’union latine à Alger en 1936, Coston est aussi un éditeur et un essayiste antimaçonnique. Vice président de l’association des journalistes antijuifs sous l’Occupation, secrétaire de rédaction de la France au Travail, décoré de la Francisque, doriotiste, il dirige en outre le C.A.D. installé au siège de la GLDF. Condamné aux T.F. à perpétuité, gracié en 1955, il reprend une activité de journaliste (Présent, National Hebdo), fonde en 1957 avec Pierre-Antoine Cousteau, la maison d’édition Lectures Françaises, est l’auteur de « La République du Grand Orient » (1964) et d’un Dictionnaire de la politique française.

Article écrit par André Combes pour https://www.fm-mag.fr/

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