Kabbale, alchimie, rose-croix…

Parce qu’elle repose sur une initiation, la franc-maçonnerie est par définition élitiste. Mais l’idée que cette initiation consiste à accéder à un savoir caché, peut aussi bien s’inscrire dans une recherche spirituelle et humaniste… qu’être prétexte à diverses supercheries.

Dès son origine, dans les dernières années du XVIIe siècle, la franc-maçonnerie qui s’appuyait sur une prétendue antiquité de son origine s’affirma comme une nouvelle aristocratie. Le port de l’épée et d’insignes rappelant ceux de la noblesse et la pompe du rituel conféraient tout naturellement les attributs de l’aristocratie à une bourgeoisie avide de se faire une place. De son côté, une noblesse éclairée prenait plaisir à ce jeu de rôle égalitariste qui ne dépassait généralement pas la durée des réunions. La loge était une société d’autant plus attrayante qu’on y retrouvait des personnes de commerce agréable, qu’on y donnait des fêtes et que les tenues se prolongeaient en banquets. Le secret dont on affirmait s’entourer enorgueillissait ceux à qui l’on faisait l’honneur d’en être les dépositaires et l’on ne dédaignait pas, entre initiés de créer d’utiles relations au nom de l’entraide et de la philanthropie.
Pour autant, les petites faiblesses et les travers humains qui habitaient pour partie les frères, n’empêchaient pas, en bien des loges, le goût de l’étude et la croyance largement répandue en l’existence d’une tradition ésotérique jusque-là révélée à quelques initiés. C’est donc l’idée que la franc-maçonnerie proposait un parcours pour accéder à ces secrets, qui très vite conduisit les francs-maçons à se croire élus à la connaissance de mystérieuses sagesses antiques. De rationaliste et libérale qu’elle fut à ses débuts sur le sol britannique, la franc-maçonnerie devint rapidement le repaire autant que repère pour tous ceux qui, en Europe, voulurent voir dans cette société l’héritière du pythagorisme, de la gnose, du néoplatonisme, de la Kabbale, des systèmes théosophiques et des spéculations alchimistes. À ces courants s’ajoutèrent les différentes variantes d’un ésotérisme chrétien affirmant que la doctrine chrétienne avait été trahie par l’Église et qu’il appartenait à ceux qui en comprenaient le sens véritable de lui redonner sa pureté originelle. L’accès à la Connaissance par d’autres voies que celles proposées par l’Église explique pour l’essentiel l’hostilité que Rome afficha dès l’origine envers l’Ordre. 
C’est surtout en Allemagne, où les loges pullulèrent dès le début du XVIIIe siècle, que la maçonnerie trouva tout naturellement un terrain propice à une certaine exaltation ésotérique. « (…) en pénétrant sur le sol de l’Allemagne, l’esprit de la franc-maçonnerie anglaise subit une complète métamorphose. Il fut comme submergé par les eaux profondes du mysticisme allemand (…) il existait en effet un certain nombre de points communs entre les loges proprement dites et les diverses sectes occultistes : d’abord une même atmosphère de sentimentalisme humanitaire, un même idéal de fraternité, un même rêve de bonheur idyllique ; (…) que cette foi chiliaste reposât sur l’optimisme rationaliste des unes ou sur l’irrationalisme mystique des autres. »  
Quoique moins accentuée, cette tendance se manifesta également en France avant que les loges françaises à leur tour n’exercent une forte influence sur leurs sœurs européennes. Ce qui s’explique par l’influence culturelle que jouait alors la France, mais aussi par une série d’aménagements apportés par les loges françaises : le cérémonial des rituels devint plus élaboré et plus pompeux, le temple de Salomon et la légende d’Hiram s’imposèrent comme référence fondatrice et la direction de la loge, confiée à l’origine au maître en chaire et aux deux surveillants, fut complétée par le frère terrible, chargé d’introduire les récipiendaires épée en main, auquel s’ajoutèrent l’orateur, le trésorier et le secrétaire. Mais surtout, aux deux premiers puis aux trois grades d’origine furent ajoutés d’autres grades dont le nombre varia sous l’effet d’une fertile imagination et d’un ardent désir de renforcer le côté « magique » de la franc-maçonnerie. Tout en excitant chez les frères un bien humain et fort naïf désir de se croire grandi par des titres pompeux. Il n’est du reste pas inutile de rappeler que si la franc-maçonnerie anglaise originelle s’était lancée la première dans la création de hauts grades, ceux-ci ne furent pas reconnus par les Constitutions d’Anderson. Et leur pratique demeura confinée à un petit nombre de loges dites « Jacobites » fréquentées par les partisans des Stuart catholiques. Ce qui alimente l’hypothèse, jamais confirmée, mais souvent évoquée, d’une tentative de « catholiciser », voire de « jésuitiser » par le système des hauts grades, une maçonnerie d’essence protestante.

L’influence décisive de Ramsay
Plus certainement, c’est à un relâchement et à un manque de rigueur dans la doctrine maçonnique et la multiplicité de ses interprétations qu’il faut attribuer l’influence décisive qu’eut pour l’ordre tout entier, le fameux discours du chevalier de Ramsay. Cet Écossais grandi dans le protestantisme avant de se convertir au catholicisme ne fut franc-maçon que très peu de temps. Mais en affirmant une origine croisée et chevaleresque à la franc-maçonnerie (voir encadré), le discours qu’il prononça en 1736 eut une influence considérable sur la création des hauts grades dans toutes les obédiences. Il s’en suivit un net renforcement de la dimension ésotérique de la franc-maçonnerie. Et le discours de Ramsay fut désormais adjoint aux diverses éditions des constitutions d’Anderson, comme s’il en était le complément naturel. Dès lors, la légende des origines chevaleresques de la franc-maçonnerie s’insinua autant dans les livres que dans les esprits et donna lieu à une prolifération de récits divers dont le plus prospère fut celui des origines templières.
Dès 1740, la création d’un quatrième grade dit « Maître écossais » permit d’introduire dans un ordre jugé par certains décadent, l’idée d’une maçonnerie plus pure et plus élitiste dont les titulaires n’étaient plus seulement animés par le désir de servir une humanité appelée à se réconcilier avec elle-même, mais à suivre la trace laissée par des Croisés écossais maniant truelle et épée, qui avaient retrouvé une certaine « parole perdue », autrement dit la pure doctrine maçonnique, dans les ruines du temple de Salomon. Cependant, loin d’atteindre le but qui avait été le sien : retrouver le sens d’une maçonnerie plus spirituelle et plus proche des ésotérismes anciens, l’écossisme eut rapidement l’effet inverse. Plutôt que de créer une sélection, il ne fit que propager le goût des distinctions et des titres, tout en répandant toutes sortes de légendes teintées de secret. Or comme un secret partagé par des milliers de gens n’en est plus un, la diffusion de ces glorieuses légendes dans la société « profane » eut de graves conséquences. Ainsi, la légende de neuf chevaliers vengeurs s’étant donné pour mission de retrouver les meurtriers de Maître Hiram, elle-même transplantée dans la légende templière, contribua à faire croire que la franc-maçonnerie avait préparé la Révolution française dans le secret des loges afin de venger la mort de Jacques de Molay, Grand Maître de l’Ordre templier brûlé sur ordre du roi Philippe le Bel. Dès lors l’internement de la famille royale à la prison du Temple, où cinq siècles et demi plus tôt avait été enfermé Jacques de Molay avant son exécution, n’était plus une coïncidence pour le monde « profane » ni pour certains maçons persuadés d’être élus à l’héritage templier.

Chevaliers, mages et alchimistes
Parallèlement aux grades inspirés par la légende templière, les grades chevaleresques qui se multiplièrent à partir de 1750 accentuèrent le caractère aristocratique de la franc-maçonnerie. Aux assertions de Ramsay faisant descendre la maçonnerie des Croisés s’agrégèrent d’autres légendes la faisant héritière des ordres chevaleresques créés à la suite des croisades. On vit alors apparaître des chevaliers à l’Épée, des chevaliers d’Orient, des chevaliers d’Occident, s’inscrivant dans une perspective nettement chrétienne, voire strictement catholique. Ce que corroborait la rumeur selon laquelle la maçonnerie était l’instrument politique des très catholiques Stuart, voire de l’ordre des Jésuites. 
Durant la seconde moitié du XVIIIe et la première moitié du XIXe siècle, la maçonnerie héritière des corporations de tailleurs de pierre se réclamant des antiques traditions de l’Art Royal, dériva du symbolisme vers l’ésotérisme, de l’ésotérisme vers l’hermétisme et de l’hermétisme vers l’occultisme. 
Les éditions successives des Constitutions d’Anderson s’enrichirent d’assertions de plus en plus précises sur les origines antiques de la franc-maçonnerie. Si l’édition de 1723 citait Pythagore, « élève des Égyptiens », les « prêtres et mathématiciens connus sous le nom de Chaldéens et de Mages », et les « Juifs instruits de Babylone », celle de 1730 ajoutait Zoroastre et ses disciples, et celle de 1738 plaçait le berceau de l’Ordre en Orient « pays très célèbre, à cause de ses sciences symboliques et tenues secrètes ». Elle affirmait en outre son étroite parenté avec les mystères égyptiens, le druidisme, la Kabbale et les Esséniens. Les éditions de 1756, 1767 et 1784 reproduisirent la « copie » d’un prétendu manuscrit attribué à Henri VI d’Angleterre réaffirmant que la franc-maçonnerie était née en Orient. Il y était dit qu’afin que certaines connaissances ne tombassent pas entre des mains indignes, la franc-maçonnerie avait recueilli les connaissances secrètes les plus utiles comme la langue universelle, l’art de découvrir de nouvelles industries, de rendre les secrets inviolables, de prévoir l’avenir, de faire des miracles, d’atteindre la perfection et, bien sûr aussi, de transmuer les métaux. 
Escrocs à la franc-maçonnerie
Devant un tel programme, beaucoup de frères s’interrogeaient, parfois doutaient. Mais, leur assurait-on, s’ils faisaient preuve d’un zèle suffisant, tous avaient le pouvoir d’acquérir les connaissances ésotériques se profilant à l’horizon de leur initiation.
Les rituels, rites, emblèmes, décors cérémoniaux et symboles auxquels beaucoup ne comprenaient pas grand-chose, étaient prétextes à toutes sortes d’interprétation qui rajoutaient aux mystères autant qu’au désir de les percer. Des rudiments de gnose, d’hermétisme, d’alchimie et de Kabbale, opportunément avancés par certains, passant pour plus instruits que d’autres, confortaient les frères dans l’idée qu’en se montrant assidus dans l’étude autant que respectueux — et parfois généreux — envers leurs instituteurs, ils finiraient eux aussi par acquérir des connaissances, et pourquoi pas des richesses terrestres, valant mille fois plus que l’énergie dépensée à les acquérir.
Ce qu’il faut bien appeler de la naïveté fut pain bénit pour de nombreux escrocs. On connait l’histoire du comte de Saint-Germain, aventurier introduit à la cour de Louis XV, qui se faisant passer pour immortel, fit commerce d’un « élixir de longue vie » qu’il prétendait fabriquer dans un laboratoire alchimique installé au château de Chambord. Finalement accusé d’être un espion à la solde de la Prusse, Saint-Germain dut s’enfuir et finit ses jours en Allemagne. Avait-il été initié ? Albert Lantoine, qui fut bibliothécaire à la Grande Loge de France, affirmait que l’aventurier avait créé une loge mixte à Ermenonville. Le fait est que Saint-Germain affirmait posséder les plus hauts grades de la franc-maçonnerie. Si sa qualité maçonnique fait encore débat, il eut cependant une influence indirecte sur la franc-maçonnerie des « trinosophes » (voir encadré).
Cagliostro est la plus fameuse figure des escrocs à la franc-maçonnerie qui jalonnent le XVIIIe siècle. Pourvu d’une multitude d’identités dont la plus fameuse, popularisée par Alexandre Dumas, est celle de Joseph Balsamo, il visita Rome, Londres Strasbourg, Saint-Pétersbourg, Bâle Bordeaux, Lyon où chaque fois il s’introduisit auprès de personnages puissants qu’il séduisait et abusait en faisant miroiter ses prétendus dons d’alchimiste et de magicien. Installé à Paris en 1785, il fut mêlé à l’affaire du collier de la reine, mais en ressortit blanchi. Il reprit ensuite une errance à travers l’Europe avec sa compagne Lorenza, qui le ramena à Rome où il fut arrêté en 1787 sous le chef de magie, d’hérésie et de franc-maçonnerie. Il mourut en prison en 1795. Fut-il, comme d’aucuns l’affirment, initié à Londres en 1777 ? Sa réception attestée dans de nombreuses loges européennes témoigne au moins qu’il était parfaitement au fait des usages maçonniques. Son souvenir reste attaché à la création d’un rite dit « Égyptien » dont il fut « Grand Cophte », titre repris par Goethe pour l’une de ses pièces.
Il n’est sans doute pas fortuit que des origines juives fussent imputées à Cagliostro comme à Saint-Germain. L’évocation d’une telle origine en des temps où la Kabbale était à la mode pouvait être un utile laissez-passer. Bien réelle fut cependant la judéité d’une autre figure maçonnique moins connue. Dans les années 1760, Schlom Leucht, juif polonais passé à la postérité sous le nom de Johnson, se faisait également appeler Becker, Despacher, Bousch, Sonnery, Scheel, Johann-Samuel Leuchten, Martin. Il avait été reçu en 1752 à la loge des « Trois étoiles » de Prague. Se disant alchimiste et magicien, il voyageait de loge en loge où il se présentait en qualité d’émissaire de « Supérieurs Inconnus ». Informé de la création de Hauts Grades de chevalerie dans la loge française de Clermont, il s’associa avec le capitaine Franz de Prangen pour créer un nouveau système templier. Arrivé à Iéna en 1763, il prétendit être un seigneur anglais, Grand Prieur de l’Ordre Supérieur des Templiers de Jérusalem. Venu, disait-il pour réformer la maçonnerie dans le rite templier, seul rite authentique, il affirma que rien d’important ne se passait dans le monde qui ne soit l’œuvre des supérieurs inconnus de l’ordre. Ils avaient, disait-il, fait dissoudre la Société de Jésus, disposaient de la flotte anglaise sur le point d’attaquer Chypre, avaient 26 000 hommes à leur service et possédaient une immense fortune répartie entre la Chine et la Savoie… Parvenant à réunir différents chapitres en 1864, les frères allemands donnèrent foi à ces calembredaines et Johnson, s’étant fait remettre les archives de leurs loges, les fit brûler en grande pompe le 23 décembre 1764. Cependant, certaines questions posées à Johnson étant restées sans réponse, certains frères un peu moins naïfs, sen ouvrirent au baron Carl-Gothelf Von Hund qui formait le dessein de créer sa propre obédience templière. Confondu, Johnson s’enfuit à Wartbourg où il mourut en prison dix ans plus tard. Von Hund n’eut alors qu’à ramasser les dépouilles laissées par Johnson pour créer à son tour, au nom de l’authenticité templière, la Stricte Observance Templière — voir Franc-maçonnerie magazine n° 66 — dont on sait qu’elle aussi termina ses jours dans une déconfiture autant spirituelle que financière. 

Occultistes et Rose-Croix
Une abondante littérature témoigne de la passion des frères de cette époque pour l’occultisme. Dès 1740 en Angleterre, le grade de Royal Arch reposait sur la légende biblique selon laquelle, les Juifs, lors du retour de leur exil à Babylone entreprirent la construction d’un second temple sous l’égide du grand prêtre Zorobabel. En explorant les ruines de l’ancien temple érigé par Salomon ils y auraient découvert un passage souterrain contenant des plaquettes sur lesquelles avaient été gravées les lois divines. Y étaient également inscrits les noms des trois maîtres d’œuvre, constructeurs du premier temple, ainsi que le mot ineffable, perdu depuis, symbolisant la puissance créatrice du Verbe. 
Il est possible aussi que les alchimistes, encore présents en Europe au XVIIIe siècle, furent admis dans les loges et qu’ils y apportèrent leur bagage hermétique. Il en va de même pour les Rose-croix, courant protéiforme de l’ésotérisme chrétien qui hantait l’Europe, et singulièrement l’Allemagne depuis le début XVIe siècle. La légende de Christian Rosenkreutz, propagée dans la Fama fraternitatis des löblichen Ordens des Rose-Croix — Échos de la fraternité du très louable ordre de la Rose-Croix – se propageait en Allemagne depuis 1614. Elle narrait les voyages que Rosenkreutz avait prétendument effectués en Orient, Égypte, Arabie, Maroc, Espagne, au XIVe siècle. Sa doctrine fut propagée par une confrérie se proposant d’établir la paix universelle par le moyen d’une réforme politique, intellectuelle et morale, thème que l’on retrouve un siècle plus tard dans le discours de Ramsay. 
Après une éclipse de plusieurs décennies, le rosicrucianisme ressurgit effectivement sous divers avatars aussi bien en tant qu’Ordre particulier sous la forme de la Rose-Croix d’Or que sous différents habillages dont le moindre n’est pas la franc-maçonnerie. C’est dans le régime écossais rectifié, devenu Rite écossais rectifié que l’influence rose-croix fut la plus importante. Jean-Baptiste Vuillermoz, lui-même affilié à des loges rose-croix, intégra à l’obédience un empilement de références templières, chevaleresques, chrétiennes et alchimiques provenant pour partie de la Stricte Observance Templière et de l’Ordre des Élus Coëns de l’Univers de Claude de Saint-Martin, où le grade suprême est celui de Réau-Croix.
Au XIXe siècle, le rosicrucianisme connut une prospérité sans pareille, aussi bien à l’intérieur qu’en marge de la franc-maçonnerie. En France son plus ardent propagateur fut l’occultiste et ancien séminariste Alphonse Louis Constant, alias Éliphas Lévi (1810-1875), initié maçon en 1861 par la loge parisienne La Rose du parfait silence dont le titre distinctif trahit l’origine. Dans la mouvance d’Éliphas Lévi, on vit naître dans les années 1860 tout un mouvement occultiste se réclamant de la Rose-Croix au sein desquels émergent les figures du docteur Gérard d’Encausse, Alias Papus (1840-1916) à côté de celles du poète Stanislas de Gaita et du « Sâr » Joséphin Péladan. Tous trois furent à l’origine d’un Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix qui connut son heure de gloire à l’occasion notamment de plusieurs salons artistiques où furent présentés des œuvres de peintres se réclamant de la spiritualité Rose-Croix, parmi lesquels le Belge Fernand Khnopff. On y trouvait aussi les compositeurs Érik Satie et Claude Debussy. Aucun de ces personnages ne fut franc-maçon, à l’exception de Papus. Celui-ci après avoir rénové l’ordre Martiniste demanda, en vain, son admission au Grand Orient et à la Grande loge. Contournant l’obstacle, il obtint en 1908 de l’Allemand Théodor Reuss, lui-même membre d’une Rosicruciana societas in Anglia, une patente pour ouvrir la loge Humanidad qui devint l’Antique et Primitif Rite Oriental de Memphis-Misraïm en France. 
Dans la première moitié du XXe siècle, la grande figure de l’ésotérisme fut René Guénon, dont les rapports avec la franc-maçonnerie furent pour le moins compliqués (voir encadré). Sur le plan plus strictement maçonnique, ce sont les contributions d’Oswald Wirth (1860-1943) qui eurent l’influence la plus directe. Ce Suisse alémanique, initié en 1884 à la Bienfaisance châlonnaise de Châlons-sur-Marne fut l’élève et le secrétaire de l’occultiste Stanislas de Gaita, avec lequel il travailla à une interprétation des tarots. Astrologue, magnétiseur, auteur d’un Formulaire de Haute Magie, martiniste et rosicrucien, Wirth intégra la Grande Loge de France après avoir appartenu à la Grande loge symbolique écossaise qui fut autant portée sur l’ésotérisme que sur l’émancipation sociale en général et celle des femmes en particulier. C’est en effet pour partie de cette obédience éphémère que sont issus Georges Martin et Maria Deraismes, les fondateurs historiques du Droit Humain. C’est donc sur l’alliance d’apparence contradictoire, entre un substrat ésotérique d’essence traditionaliste et une dynamique humaniste progressiste que repose l’identité de cette obédience, la seule à affirmer une progression initiatique continue entre les trente-trois degrés du rite écossais ancien et accepté.
 Yvette Ramon qui fut Grand Maître du Droit Humain international de 2012 à 2017 assume cet héritage et donne à l’ésotérisme maçonnique la place qui, selon elle, lui revient dans la maçonnerie contemporaine « La démarche maçonnique relève avant tout de l’intime. L’ésotérisme en maçonnerie ne peut relever du secret, car si c’était vraiment le cas nous ne pourrions rien partager. C’est le travail maçonnique qui constitue la véritable initiation. Nos rituels sont certes fondés sur des mythes dont il serait hypocrite de ne pas voir l’inspiration chrétienne et templière. Mais en aucun cas ces mythes ne doivent être prétextes à des doctrines, et encore moins à des dogmes. La continuité des degrés au Droit Humain ne fait que donner à des esprits curieux la possibilité de préciser leur recherche dans le registre de la spiritualité et de l’humanisme ».

Le discours de Ramsay
Un parti pris universaliste et légendaire 
Dans son discours de Lunéville le 26 décembre 1736, le chevalier de Ramsay adopte un point de vue résolument universaliste « L’amour de la Patrie mal entendu et poussé à l’excès détruisait souvent (…) l’amour et l’Humanité en général. (…) Le monde entier n’est qu’une grande République, dont chaque Nation est une famille (…) » 
Mais cette affirmation s’appuie sur une légende fondatrice « Nos ancêtres, les Croisés, rassemblés de toutes les parties de la Chrétienté dans la Terre Sainte, voulurent réunir ainsi dans une seule Confraternité les particuliers de toutes les Nations »
Mais pour Ramsay cette paternité ne suffit pas. Il faut, à l’idéal ancien une permanence s’appuyant sur des secrets « Nous avons des secrets : ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées qui composent un langage tantôt muet tantôt très éloquent pour le communiquer à la plus grande distance et pour reconnaître nos confrères de quelque langue qu’ils soient. C’étaient les mots de guerre que les Croisés se donnaient les uns aux autres pour se garantir des surprises des Sarrazins qui se glissent souvent parmi eux afin de les égorger. » Au secret et à la tradition s’ajoute aussi une morale qui justifie l’exclusion des femmes. Évoquant les mystères antiques, Ramsay analyse les causes de leur dégénérescence : « La source de ces intempérances fut l’admission des personnes de l’un et l’autre sexe (…) c’est pour prévenir de tels abus que les femmes sont exclues de notre Ordre. » Enfin,  les fondateurs de l’Ordre, ne furent pas, selon Ramsay « de simples ouvriers en pierre ». « Ils étaient non seulement d’habiles architectes (…), mais aussi des Princes religieux et guerriers qui voulurent éclairer, édifier et protéger des Temples vivants du Très Haut. » 

Prospérité de la « trinosophie »
La très Sainte Trinosophie est un ouvrage ésotérique et alchimiste publié au XVIIIe siècle, dont la paternité est attribuée au comte de Saint-Germain, mais qui pourrait aussi être l’œuvre de Cagliostro. 
L’ouvrage, très abscons et peu compréhensible est conservé à la bibliothèque de Troyes. Le terme de « Trinosophe » qui peut aussi bien signifier trois fois sage ou faire référence à trois sagesses, fut repris sous l’empire par Jean-Marie Ragon, fondateur de la loge Les Vrais Amis, transformée en Loge chapitrale et aéropagiste française et écossaise Les Trinosophes.  Ragon, prolifique auteur qui prétendait faire de sa loge « l’école normale de la franc-maçonnerie », voulait voir dans la trinosophie une référence aux trois premiers grades. Ragon fut en effet pendant un temps grand contempteur des hauts grades dans lesquels il ne voulait voir que superstition. Puis il finit par les posséder tous, dans tous les rites, y compris égyptien…
Il exista à Paris au 19e siècle une loge  Les Trinosophes de Bercy  dont les membres, se prétendant adorateurs de Noé étaient presque tous marchands de vin…

René Guénon et la franc-maçonnerie :
 « Je t’aime, moi non plus »

René Guénon (1886-1951) passe pour être le principal « ésotéricien » du 20e siècle. C’est Oswald Wirth qui permit à Guénon d’intégrer la loge Thébah de la Grande Loge de France vers 1910. Après une contribution à l’étude du symbolisme publiée en 1912 dans « La Gnose » de Wirth, Guénon se détacha de la maçonnerie dont il fut radié dès 1913. Il maintiendra cependant que la franc-maçonnerie est le seul ordre initiatique authentique d’occident, tout en affirmant qu’elle a trahi ses origines. Après avoir fréquenté les milieux occultistes autour de Papus et manifesté un attrait croissant pour le soufisme, Guénon va se rapprocher des milieux catholiques ultras au point de se mettre à écrire dans la « La France antimaçonnique » revue publiée par Abel Clarin de Rive. Des articles publiés sous le pseudonyme de Sphynx, il ressort que Guénon fit preuve d’un antimaçonnisme que l’on peu d’une certaine manière qualifier d’« ésotérique ». De même que de nombreux maçons anticléricaux voulaient voir dans l’Église catholique l’instrument de la trahison du christianisme des origines, Guénon, fin connaisseur des rites et des Hauts grades, s’attacha à en défendre le sens tout en en condamnant l’emploi dans le cadre de l’institution maçonnique. Dans « Aperçus sur l’Initiation », recueil d’articles publiés en 1946, il reprend l’idée selon laquelle la maçonnerie doit retrouver son sens origine en se rapprochant des traditions chrétienne et orientale. Car pour l’auteur, l’initiation est avant tout affaire de transmission au fil d’une chaine initiatique ininterrompue depuis une origine non humaine et transcendante.

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