Bartholdi : sculpteur et messager de la liberté

Originaire d’une famille protestante de Colmar en Alsace, Frédéric-Auguste Bartholdi (1834-1904) fait partie de cette génération dramatiquement marquée par la défaite de la guerre de 1870 où sa région natale est annexée par la Prusse. Il perd son père en bas âge. Sa mère vient s’installer avec lui et son frère à Paris.

Il fréquente irrégulièrement le lycée Louis-le-Grand, davantage motivé pour étudier l’architecture. Après avoir fréquenté l’atelier du peintre Ary Scheffer et sur ses conseils, il laissera les crayons et les pinceaux pour le ciseau et le maillet. Il est l’élève du sculpteur Soitoux, lui-même disciple de David d’Angers. Sculpteur d’œuvres monumentales, Bartholdi recevra sa première commande de Colmar. Il s’agit d’une statue de presque huit mètres de hauteur représentant le Général Rapp, héros de Dantzig, également originaire de sa ville natale. Par la suite, il va sculpter d’autres personnages historiques qui ont le point commun d’être francs-maçons : Diderot à Langres, le monument à Lafayette et Washington à Paris, Lafayette à New York, Rouget-de-Lisle à Lons-le-Saunier, Paul Bert à Auxerre, Léon Gambetta à Sèvres et surtout la Statue de la Liberté, qui s’élève majestueuse à l’entrée de New York.

Parmi les œuvres majeures ayant contribué à la notoriété de Bartholdi, on retiendra le lion de Belfort, fabriqué en pierres taillées. Cette œuvre réalisée en 1880 mesure 24 mètres de long et 16 mètres de haut. On trouve une réplique de cette sculpture, réduite au quart, érigée à Paris en 1878, place Denfert — Rochereau. Il a exécuté un lion colossal, harcelé et terrible dans sa fureur, pour glorifier l’héroïque résistance de la ville des Belfortins assiégés.

Âgé de 36 ans, à la déclaration de guerre, le 19 juillet 1870, Bartholdi se fait enrôler dans La Garde nationale. Il est chargé d’organiser la défense de Colmar. Après la chute de la ville, il devient l’aide de camps de Garibaldi, célèbre franc-maçon. Ce vaillant militant de la liberté italienne est venu au secours de la République française. Le 10 mai 1871, c’est la signature du traité de Versailles qui abandonne les provinces françaises de l’Alsace et de la Lorraine à la Prusse. Cette douloureuse défaite qui comprend l’annexion de sa ville natale, fait de Bartholdi un chantre de la liberté. Cet engagement pour la liberté va orienter la démarche philosophique de sa vie, mais aussi celle de la réalisation de son œuvre artistique.

La loge parisienne Alsace-Lorraine

L’engagement de Bartholdi dans la franc-maçonnerie est un témoignage fort de sa volonté d’émancipation de la tutelle de l’occupant. Il est initié le 14 octobre 1875 à la loge Alsace-Lorraine, en même temps que l’écrivain Alexandre Chatrian, dont le nom est étroitement associé à celui d’Émile Erkmann, qui faisait déjà partie de la loge. Bartholdi passe compagnon et maître le même jour, le 9 décembre 1880. Il reste en activité, fidèle à sa loge, jusqu’à sa mort. Dès lors, il associe étroitement tous les membres de sa loge à ses réalisations monumentales, dont la statue de la Liberté.

La loge Alsace-Lorraine du Grand Orient de France fut fondée le 6 septembre 1872 par des écrivains et des hommes politiques animés d’un profond patriotisme. C’étaient des idéologues qui avaient la volonté d’entretenir le souvenir des provinces perdues avec l’espoir secret d’une prochaine revanche. C’est une loge emblématique et nostalgique d’une défaite refusée. Elle est animée par une brillante pépinière de personnalités qui ont marqué la IIIe République. Parmi les plus célèbres membres alors en activité, on peut citer Edmond Valentin, préfet du Bas-Rhin ; Adolphe Crémieux, avocat, auteur du célèbre décret qui porte son nom ; Savorgnan de Brazza, le gouverneur du Congo ; Jean Macé, le fondateur de la Ligue de l’enseignement ; Jules Ferry, le ministre ; Léon Bourgeois, pacifiste auteur du « Solidarisme » et prix Nobel de la Paix, le célèbre militaire Joseph Joffre et bien d’autres.

La statue de la Liberté

Le nom de Bartholdi est surtout lié à la réalisation de la statue de la Liberté éclairant le monde, érigée sur l’Isle de Liberty Island, au sud de Manhattan, dans la baie de New York. Elle se dresse comme une hôtesse d’accueil qui délivre un message porteur de la lumière de la liberté aux visiteurs et immigrants qui arrivent par bateau, après une longue traversée.

 En 1871, Bartholdi part pour les États-Unis dans l’espérance de parvenir à faire aboutir son projet de statue gigantesque. Elle devrait représenter la liberté éclairant le monde  pour la commémoration des fêtes du Centenaire de la déclaration de l’Indépendance des États-Unis d’Amérique. La France tenait à contribuer à ces fêtes en faisant un cadeau exceptionnel qui témoignerait de l’amitié franco-américaine et de l’amour de la liberté, partagée idéologiquement par les deux états. 

Selon la légende, Bartholdi aurait trouvé son inspiration pour personnifier la Liberté d’après une image féminine portant un flambeau suite à un de ses sinistres souvenirs remontant à 1851. Il se rappelait une nuit où une jeune femme grimpant à l’assaut d’une barricade, était tombée criblée  de balles, tout en portant une torche à la main et en s’écriant « Allez ! En avant ! Un peu de courage ! » 

La statue est vêtue d’une longue robe à l’antique. Elle est debout, imposante, portant un flambeau de la main droite et une tablette en forme de livre de la main gauche. Sur celle-ci est inscrite en chiffres romains la date de l’indépendance américaine. La tablette rappelle l’importance du droit et de la loi, tout comme elle est le fondement de tout état. Le flambeau est la lumière de la conscience qui l’éclaire. Sur le projet initial, le diadème de la tête de la statue n’avait que cinq rayons directionnels. Le sculpteur voulait probablement représenter les cinq continents. Sur la réalisation définitive, sept rayons sont représentés. Ce changement de nombre serait lié à la progression maçonnique de Bartholdi au grade de maître et sur les conseils des frères de sa loge. La forme solaire du diadème évoque celui d’Hélios, dieu du soleil dans l’Antiquité tel qu’il est représenté sur un sarcophage romain. Il y a au pied de la statue des chaînes brisées qui symbolisent la libération des peuples. La statue est orientée vers l’Est, vers l’Europe, rappel des origines des fondateurs des états.

Le sculpteur a prévu la fabrication d’une statue démontable creuse et mince, optant pour une armature en fer exécutée avec des plaques de cuivre repoussées, martelées et rivées. Cette statue gigantesque, avec son socle, nécessitait une solide armature en acier pouvant résister à toutes les intempéries. Ce fut l’ingénieur Gustave Eiffel qui fut chargé d’effectuer l’architecture interne du monument et d’en construire la charpente métallique.

Cette réalisation étant fort onéreuse, la statue ne put être terminée qu’après un long retard et à la suite de nombreuses péripéties financières. Son coût de réalisation dépassa bien évidemment toutes les prévisions. Il fallut plus de cinq ans de collecte en France pour rassembler les fonds. La France prenait à sa charge la réalisation de l’œuvre d’art, mais les États-Unis finançaient l’édification de la statue et son piédestal qui devait s’élever à cinquante mètres du sol. Les loges maçonniques américaines firent des dons considérables et le journal The World fit un appel au financement des particuliers. À partir de 1875, un comité d’Union franco-américaine fut chargé de collecter les fonds. En France, il y eut cent mille souscripteurs. La collecte fut faite par plusieurs organismes, dont le Grand Orient de France, des Conseils généraux, des chambres de commerce et plusieurs villes françaises.

Durant le montage de la statue, Bartholdi invite régulièrement les membres de sa loge Alsace-Lorraine pour leur montrer l’avancement de sa réalisation. Sa loge l’encourageait, voyant dans cette œuvre un symbole fort de liberté et de libération dont ils rêvaient pour leur terre natale. Bartholdi fit dans sa loge deux exposés sur la Liberté éclairant le monde le 13 novembre 1884 et le 10 mars 1887. Lors du premier exposé, il leur décrit l’histoire et les procédés employés pour réaliser sa statue. Au deuxième exposé, à son retour d’Amérique, il fit part à ses Frères de l’enthousiasme des Américains pour son œuvre monumentale.

Des parties de la statue furent exposées avant d’être rassemblées dans la réalisation finale. La main droite fut exposée en 1876 lors d’une manifestation à Philadelphie. En 1878, la tête de la statue fut achevée. Sur place à Paris elle fut exposée dans les jardins de l’Exposition universelle. Le public put la visiter en raison de sa capacité intérieure à recevoir jusqu’à quarante personnes, non sans qu’ils aient fait, au préalable, l’ascension d’un escalier de quarante-trois mètres. Plus haute que le colosse de Rhodes, la statue de la Liberté mesure à elle seule un peu plus de quarante-six mètres de hauteur, mais quatre-vingt-douze mètres lorsqu’on la mesure de l’extrémité supérieure de la torche, à la base de son piédestal de pierre.

C’est le 4 juillet 1884 que la statue terminée est remise, pour la fête nationale, aux autorités américaines, par le Président de la République française Jules Grévy. Il est aussi lui-même franc-maçon et membre de la loge d’Arras La Constante Amitié du Grand Orient de France. En 1885, la statue sera embarquée dans deux cents caisses. Bartholdi se rendit à New York pour participer au remontage de la statue. L’inauguration proprement dite du monument eut lieu le 26 octobre 1886, soit dix ans après la date du centenaire de l’indépendance. Cette cérémonie eut lieu en présence du président des États-Unis, Grover Cleveland. À cette occasion, le sculpteur fut nommé « citoyen d’honneur de la Nation américaine ». Il reçut une distinction accordée que très exceptionnellement à un étranger.

En 1887, la colonie américaine offrit en retour, une réplique au dixième de la statue de la Liberté. Elle fut installée près du pont de Grenelle à Paris.

La statue de la Liberté peut être considérée comme un chef d’œuvre purement maçonnique, alliant merveilleusement bien l’art et la technologie. Elle fut réalisée par un artiste franc-maçon, mais fort heureusement aussi soutenue moralement et financièrement par les francs-maçonneries franco-américaines. Elle est un beau symbole de l’amitié franco-américaine sous-tendue par l’union des francs-maçons des deux côtés de l’Atlantique.

écrit par Irène Mainguy pour https://www.fm-mag.fr

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