Tous les Maçons devraient avoir lu l’« Histoire de la Reine du matin et de Soliman prince des génies », une étonnante version littéraire et romantique de la légende d’Hiram insérée dans le Voyage en Orient  de Gérard de Nerval. Celui-ci a affirmé à plusieurs reprises être Maçon. L’historien n’en trouve pas trace dans les archives. En revanche, Nerval a souvent croisé la franc-maçonnerie dans sa vie et celle-ci a joué un rôle important dans son imaginaire et dans son œuvre. Retour sur une rencontre rêvée mais bien réelle.

La mort tragique de « Gérard » – c’est ainsi que tous l’appellent et lui-même signe de nombreux textes de son seul prénom – en a fait une figure romantique du poète maudit. Mais pendant de longues années, loin d’être un artiste ignoré, son talent est reconnu par ses pairs – de Victor Hugo à Alexandre Dumas, en passant par son ami intime Théophile Gautier – et il apparaît comme une personnalité du Paris littéraire. Dans des fragments de correspondances publiés en annexe de l’édition de 1851 du Voyage en Orient Nerval affirme : « tu sais que je suis moi-même un des enfants de la Veuve […] j’ai produit mes titres, ayant heureusement dans mes papiers de ces beaux diplômes pleins de signes cabalistiques ». Parfois il nie l’être, à d’autres occasions il se dit simplement « louveteau », c’est-à-dire fils de Maçon. Il est vrai qu’au XIXe siècle les cérémonies d’« adoption maçonnique » organisées par les Loges pour les enfants des Frères sont ritualisées et ressemblent beaucoup aux initiations.


Toute sa vie, Gérard entretient des relations à la fois fidèles et complexes avec son père, le docteur Etienne Labrunie, qui passe pour Maçon. Quelques jours avant sa mort, il confie : « Mon père, digne vieillard, âgé de quatre-vingt-huit ans, n’a conservé d’amour, de foi et d’enthousiasme que pour la franc-maçonnerie ». Le docteur Labrunie a pour ami proche le docteur Vassal, un dignitaire du Grand Orient et membre éminent de la Loge Les Sept Écossais réunis. Labrunie a-t-il appartenu à cet Atelier ? Ce n’est pas très clair et on ne trouve pas son nom dans les tableaux qui subsistent. Peut-être a-t-il été initié dans une Loge militaire durant les quelques années où il a été médecin « à la Grande Armée ». Toujours est-il que les liens avec le docteur Vassal sont étroits et que le jeune Gérard, dont le talent précoce est connu, participe à un événement organisé par la Loge. En 1829, l’une des premières publications de Gérard est en effet un long poème sur les bienfaits de l’enseignement mutuel édité par Les Sept Écossais réunis. Plus important encore, la « bibliothèque ésotérique » à laquelle fait plusieurs fois référence le poète serait celle du docteur Vassal, auteur en 1832 d’un épais traité de symbolisme maçonnique. Voisin et ami, le jeune Gérard y aurait passé bien des après-midi dans sa jeunesse. Ce serait l’origine de son goût et de ses connaissances en matière d’ésotérisme.


Ce qui fait de Nerval un auteur annonciateur de l’art du XXe siècle, c’est la place de la folie dans son œuvre. Littérateur doué, ses plus grandes œuvres datent de ces dernières années où il écrit en perdant peu à peu l’esprit et en s’enfonçant dans les profondeurs oubliées de l’inconscient. Or la franc-maçonnerie a aussi à voir avec cette rupture tragique et créatrice. Anecdote singulière : en 1841, la première crise qui entraînera son internement, se situe rue Cadet (où n’est pas encore le Grand Orient). Mais surtout Gérard présente un cas extraordinaire de « délire maçonnique ». Les lettres à son psychiatre, le docteur Blanche, témoignent de sa folie. Elles comprennent plusieurs allusions à la franc-maçonnerie. Ainsi, dans l’une des dernières, quelques semaines avant son suicide, Gérard écrit : « Je ne sais pas si vous avez trois ans ou cinq ans, mais j’en ai plus de sept. Si vous avez pour vous même le G O  je vous dirais que je m’appelle le Frère Terrible… ». Frère Terrible ? On appelle ainsi dans les rituels anciens celui qui accompagne et guide le récipiendaire pendant les épreuves d’initiation. Laissons-nous donc guider par ce singulier Frère Terrible, finalement : « le poète a toujours raison ».

Article écrit par Pierre Mollier pour https://www.fm-mag.fr/

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