Pour transmettre l’enseignement qu’elle destine à ses adeptes, la Franc-maçonnerie met en œuvre des symboles qui sont d’abord des images ou des emblèmes. Or dans l’Occident traditionnel l’emblème obéit à des règles – à une science ! – la science du blason.

Bien avant l’émergence de la Franc-maçonnerie spéculative au XVIIe siècle, les maçons de métier expriment leur identité à travers sceaux et blasons. Quelles que soient les relations réelles entre le métier de maçon au Moyen-âge et à la Renaissance et la Franc-maçonnerie moderne, elle lui a emprunté sa première emblématique. Une recherche sur l’héraldique maçonnique commence donc par une enquête sur les armoiries et les sceaux du métier de maçon… en Écosse et en Angleterre, berceau de l’Ordre maçonnique, mais aussi en France.

En effet, la Franc-maçonnerie naissante, en s’implantant sur le continent, a été conduite à y ajuster ses usages au contexte social et culturel. Ainsi le vocabulaire maçonnique français n’est pas une simple traduction du vocabulaire anglais, mais une adaptation. De même, l’emblématique des premières loges parisiennes a été influencée par le contexte héraldique français. Entre 1725 et 1750, au cœur de ce siècle charnière entre les sociétés traditionnelles et la modernité qu’est le XVIIIe siècle, la Franc-maçonnerie va peu à peu s’agréger toute une partie du corpus symbolique occidental : spéculations mystiques, imaginaire chevaleresque, hermétisme.

Avec ces nouvelles perspectives, l’iconographie maçonnique va intégrer emblèmes religieux, héraldique des Ordres de Chevalerie et symbolique hermétique. De ces sources diverses, la Franc-maçonnerie va se constituer une emblématique propre qui va se fixer dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. – Les sources : sceaux et armoiries du métier de maçon.

Par sa nature même, le métier de maçon remonte à la plus haute antiquité. Il a probablement utilisé dès ces temps anciens une emblématique naturelle fondée sur les outils du métier. Cette emblématique a-t-elle accompagné la transmission des techniques de construction, de génération en génération, puis de siècle en siècle ? L’image des outils est-elle une manière naturelle de symboliser le métier ? Toujours est-il que l’on retrouve dans l’Occident médiéval la mise en scène des outils dans les premiers sceaux et armoiries de maçons.

Les armoiries apparaissent en Europe au XIIe siècle. Elles sont, à l’origine, de simples marques de reconnaissance utilisées par les combattants pour identifier les camps en présence sur les champs de batailles. Entre la seconde moitié du XIIe siècle et le XIIIe siècle, en même temps qu’elles deviennent familiales et héréditaires, les armoiries s’étendent progressivement, au-delà de la chevalerie et de la noblesse naissante, à d’autres catégories de personnes : ecclésiastiques, bourgeois et même paysans. Des personnes, on passe ensuite aux communautés et aux institutions ecclésiastiques ou civiles. « Dès la première moitié du XIIIe siècle, de nombreuses villes, parfois de très faible importance, avaient leur blason.

Les armoiries des corps de métiers ont dû apparaître un peu plus tardivement que celles des villes, mais nous sommes assez mal renseignés sur leurs origines, car les sceaux de corporations sont beaucoup plus rares que ceux des villes et n’apparaissent guère qu’au XIVe siècle. Une bannière des cordonniers représentée sur un vitrail de la cathédrale de Chartres des environs de 1230 peut être considérée comme héraldique ; les cordonniers de Chartres auraient donc porté à cette date d’argent à la heuse de gueules ». Au sein même des études héraldiques, une recherche sur l’héraldique des métiers fait apparaître des difficultés spécifiques.

Alors que les travaux sur l’héraldique des familles ou des institutions ecclésiastiques, civiles ou militaires sont innombrables, l’héraldique des métiers semble avoir été tout à fait négligée. On pourrait citer au plus une dizaine de travaux assez généraux. De surcroît, ils se contentent de publier des sceaux ou armoiries découverts ça et là, le plus souvent dans l’Armorial de 1696, sans les accompagner d’aucune approche critique ni analyse. En l’absence de monographies dont nous pourrions faire la synthèse, il nous faut donc retourner aux sources. Mais, là encore, la démarche n’est pas aisée. En effet, dans le domaine de l’héraldique et de la sigillographie, le chercheur accède aux documents et constitue son corpus de travail essentiellement à partir d’inventaires.

Depuis la deuxième moitié du XIXe siècle les conservateurs des grands fonds d’archives (nationales, départementales ou d’institutions) ont mené un long et laborieux travail de dépouillement des milliers de liasses qu’ils conservent. Face à l’abondance de la matière, chaque boîte ou liasse rassemble souvent des centaines de documents, les inventaires essayent de présenter la description la plus précise possible, mais ne peuvent naturellement être exhaustifs. Ils livrent un abrégé du contenu et les principaux points d’intérêt des documents. Or si les belles armoiries de telles familles, villes ou cours souveraines peintes en en-tête d’une charte, ont presque toujours retenu l’intérêt des archivistes-paléographes qui les ont signalées, ceuxci ont rarement prêté attention au sceau, peut-être maladroit, d’un maître maçon appendu à un contrat d’apprentissage ou de chantier.

Un cas similaire, que chacun pourra expérimenter, illustre cet intérêt sélectif. Beaucoup d’extraits du monumental Armorial de 1696, dit « d’Hozier », ont fait l’objet de publications depuis un siècle et demi. Or la plupart de ces publications font tout simplement l’impasse sur les armoiries attribuées aux communautés professionnelles. Ce sont des centaines d’armoiries qui sont passées sous silence… sans même que les compilateurs le signalent ! Ainsi la constitution même du corpus pose problème. Pourtant, on le découvrira, la matière est loin d’être inexistante.

Enfin, l’héraldique professionnelle présente des particularités qui sont difficiles à prendre en compte lorsque l’on s’en tient aux méthodes classiques de l’érudition héraldique. Ces caractères propres ont probablement dérouté et découragé les spécialistes habituels des questions héraldiques, prompts à n’y voir que des hérésies. Nous y voyons pour notre part une opportunité d’élargir et de renouveler la recherche dans ce domaine.

Limitons-nous à deux exemples. Il y a bien sûr une forte distance sociale entre une petite noblesse de robe languedocienne, un féodal breton et un pair du Royaume, mais cette diversité n’a que peu de conséquence sur leur héraldique familiale. Au-delà de leurs différences, les règles traditionnelles du blason font partie de leur culture commune. Dans la sphère professionnelle la diversité des origines est encore plus grande. L’appellation de maître maçon peut désigner un artisan travaillant seul avec un ou deux compagnons dans une petite cité, ou un riche notable qui est en fait un véritable entrepreneur employant des dizaines de compagnons dans une grande métropole.

Le premier sera vraisemblablement illettré quand le second fera partie des élites municipales. Dans ce domaine, les distances sociales correspondent à des différences culturelles qui auront des conséquences en termes héraldiques. Notre corpus ira du sceau rudimentaire aux belles armoiries peintes selon la plus stricte orthodoxie de la science du blason. L’iconographie, ses référents comme sa qualité de réalisation, dépend bien évidemment du milieu culturel dont elle émane. C’est peut-être d’ailleurs sur ce point que l’héraldique des métiers peut apporter des éléments nouveaux par rapport à l’héraldique classique plus homogène culturellement si ce n’est socialement.

Le terme « héraldique » doit d’ailleurs être entendu au sens large ; un parti pris plus strict pourrait faire préférer le mot « emblématique ». Nous conserverons néanmoins celui d’héraldique car même si beaucoup de nos sceaux et armoiries de maçons prennent des libertés avec l’orthodoxie de la science du blason, notre sentiment est que les règles de l’héraldique classique sont le type idéal auquel ils se réfèrent. Ne serait-ce que parce qu’elles constituent pour eux le modèle dominant en matière d’emblématique. La distance et le rapport des sceaux et armoiries de maçons aux canons classiques de l’héraldique sera d’ailleurs en soi un fécond sujet d’étude.

Certains sceaux utilisent une iconographie manifestement inspirée de la manière héraldique, même s’ils en négligent les règles. À l’inverse, des armoiries présentent selon les règles, une iconographie, à l’origine étrangère au blason. Ainsi en est-il des armoiries « aux marques de tailleurs de pierre » qui fleurissent au XVe siècle ou de celles arborant sous une forme héraldique une iconographie manifestement tirée des bannières des communautés. Les hérésies héraldiques de nos maçons sont pleines d’intérêt !

Nous avons dit la difficulté de réunir un corpus un peu conséquent dans le domaine des métiers. Dans cette étude qui ne saurait être qu’une première approche, notre échantillon sera donc assez divers quant aux époques et aux origines. Il rassemblera des sceaux et des armoiries de maçons du XIIIe au XVIIIe siècle provenant de France, du monde germanique et de Grande-Bretagne. Vu le petit nombre de pièces répertoriées, nous n’avons guère le choix. Mais, nous semble-til, cette relative hétérogénéité n’enlève pas toute pertinence à la recherche. En effet, il n’y a pas de raison que les sceaux et armoiries de métier fassent exception à la relative unité de l’héraldique européenne du Moyen-âge au XVIIIe siècle. De surcroît, il existait manifestement des contacts et des échanges entre les communautés professionnelles des différents pays européens.

Même pour les éléments que nous allons présenter aujourd’hui, nous mesurons bien les lacunes de la documentation. Nous espérons d’ailleurs que cette étude va inciter nos lecteurs à rechercher de nouveaux sceaux et armoiries de maçons ! De plus il faudrait bien sûr s’intéresser à d’autres contrées au premier rang desquelles l’Italie, mais aussi l’Espagne et le Portugal, voire même l’Europe Centrale et la Scandinavie. Nous avons néanmoins l’ambition de proposer un cadre où pourront, au fur et à mesure des découvertes, prendre place les pièces d’un puzzle aujourd’hui bien incomplet. C’est pourquoi, en dépit de la faiblesse de notre échantillon, nous avons cependant choisi de nous en tenir à la présentation classique par aire géographique et par ordre chronologique.

– La France

Plusieurs inventaires sigillographiques – œuvres de longue haleine réalisées par les courageux érudits du XIXe siècle – repèrent quelques sceaux de maçons médiévaux. Ils seront la base de notre corpus de travail. À tout seigneur tout honneur, dans sa monumentale Collection de sceaux, Douët d’Arcq en identifie 18 conservés dans les collections des Archives Nationales. On y ajoutera 2 sceaux bourguignons ; 7 sceaux d’Artois et de Picardie et 4 sceaux normands.

Notre échantillon sera donc de 31 sceaux. Pour être cohérent avec le contexte politique et culturel de l’époque, nous renvoyons l’étude des sceaux alsaciens, qui sont fort nombreux, au chapitre consacré au monde germanique. De même, les sceaux des Flandres, de Lille à Bruges, seront étudiés à part. Il s’agit donc de sceaux français : 3 du XIIIe siècle, 13 du XIVe et 15 du XVe . Le contenu du document auquel ils sont appendus a permis de les attribuer à des maçons dont ils constituaient la marque de reconnaissance7.

Les plus anciens sont : en Normandie, celui de Gautier Le Maçon, 1218, qui présente, sobrement… une fleur de lys ; en Picardie, en 1239 à Chaumont, celui de Pierre Le Maçon qui porte « dans le champ un marteau ». À Paris, il faut attendre le milieu du XIVe siècle avec celui appendu à une quittance de « Jehan Pintovin, maçon juré du roi à Paris, 5 mai 1349 ». Il affiche une composition iconographique très aboutie que Douët d’Arcq décrit comme « un écu chargé d’un marteau, accosté d’une équerre et d’une truelle, sommé et flanqué de fleurs de lys, dans un encadrement quadrilobé » accompagné de la légende « seel Jehan Pitovin » (n° d’inventaire D 5886).

L’examen de ces sceaux, qui sont les pièces les plus anciennes que nous avons pu repérer, appelle quelques commentaires. Tout d’abord sur ces 31 sceaux, 19 – soit 61 % – présentent une composition iconographique avec des outils. Cela n’est guère surprenant, mais doit être resitué dans le contexte de l’époque. Dans un bel article sur La représentation des outils dans les sceaux du Moyen-âge, Martine Dalas écrivait : « Première constatation : les outils sont des images sigillaires rares. À peine plus de 2 % des sceaux normands répertoriés et 3 % des sceaux artésiens comportent des outils […] Certaines catégories de sigillants n’en usent presque jamais, tels les ecclésiastiques, les institutions, les officiers, les villes et les bourgeois […] En fait, l’outil n’est souvent retenu que s’il est “parlant”, c’est-à-dire si son nom rappelle celui du propriétaire.

Ainsi dans tous les milieux et dans toutes les régions on peut en glaner divers exemples. Ils sont souvent amusants et révèlent une tendance chère à l’esprit médiéval. Mais ils restent isolés et ne sont jamais systématiques. D’autre part il semble que le goût des emblèmes parlants fleurit surtout tardivement : jusqu’au XIVe siècle, seuls les gens s’appelant Martel, Resteau, (Ratel ou Rethel), ou Mailly prennent souvent un marteau, un râteau, un maillet. […] C’est qu’en effet, et comme on pouvait s’y attendre, l’outil est particulièrement prisé par les hommes de métiers et les corporations artisanales : près de 30 % des sceaux d’artisans répertoriés en comportent ».

Avec 61 % de l’échantillon – si tant est que celui-ci soit « représentatif » ? – nos maçons montrent une inclination très forte pour leurs outils. Peut-être aussi les outils du maçon se prêtent-ils mieux que ceux d’autres professions à la figuration sigillaire ? Enfin, pour les artisans, la question des armoiries parlantes est complexe car c’est souvent le patronyme lui-même qui est « parlant ». D’après les contrats auxquels leurs sceaux sont appendus, nos Pierre, Guiart ou Renaud Le Maçon sont… maçons. Quant aux 39 % de nos sceaux de maçons médiévaux qui n’utilisent pas les outils, ils présentent des motifs héraldiques classiques comme le lion ou la fleur de lys, ou « parlants » – comme une chèvre pour Jean Chevrin (A.N. n° 5889). On signalera cependant le sceau de Raymond du Temple de 1372 (A.N. n° 5891) : une tête barbue tournée à gauche avec un bandeau noué dans les cheveux. Les travaux récents de Jean-Michel Mathonière invitent à ne pas y voir qu’une figure banale. D’après ces recherches, dès le Moyenâge, un bandeau fleuri dans les cheveux pourrait bien être un attribut de reconnaissance d’une fraternité de métier de la pierre.

Sur les 19 sceaux à outils, on remarquera surtout qu’aucun n’affiche l’équerre et le compas entrelacés trop souvent présentés comme l’emblème naturel du métier de maçon de temps immémorial. Les outils utilisés pour représenter le métier sont par ordre d’importance : le marteau (16 occurrences sur 20), la truelle (7 occurrences), l’équerre (5 occurrences), le compas (2 occurrences).

Comme on peut le deviner sur le sceau de Guillaume Halle et comme le montrent indubitablement ceux de Robert de Layeville et de Jacques de Neuilly, le marteau est le marteau taillant des tailleurs de pierre. Dans sa version médiévale il présente un côté pic et un côté droit où le tranchant est parallèle au manche. Les dessins les plus précis permettent donc d’y voir ce que l’on appelle aujourd’hui un pictaillant ou une polka-bretture. Cela n’a rien d’étonnant car c’est l’un des outils de base des métiers de la pierre.

Si le marteau taillant et la truelle renvoient à l’ouvrier qui taille la pierre et monte les murs, l’équerre et le compas sont les instruments de géométrie utilisés par celui qui conçoit le bâtiment et en reporte les plans, le maître maçon que l’on baptisera architecte à la Renaissance. On sait qu’au Moyen-âge la division du travail n’est pas encore aussi marquée, elle s’esquisse au XIIIe siècle pour s’affirmer au XIVe et au XVe . À travers les sceaux, le métier est d’abord représenté par les outils qui affrontent et façonnent la pierre. Néanmoins, il est intéressant de noter que, pour ce qui concerne les instruments de géométrie, la sousreprésentation du compas dans les sceaux est le reflet des méthodes de travail de l’époque.

L’équerre est le premier instrument de géométrie du maître maçon médiéval et, grâce à une conception très particulière, ingénieuse – secrète ? – celui-ci lui fait faire des opérations tout à fait inattendues pour un esprit moderne. « La chanson des tailleurs de pierre […] met en garde contre la règle et ne mentionne pas le compas : L’équerre a un art suffisant quand on l’emploie bien […] peu à peu le compas tendra à prendre la place de l’équerre, qui conserve néanmoins des fidèles exclusifs jusqu’au XVe. Jusqu’au XIIIe on note donc la suprématie de l’usage de l’équerre. Il peut paraître étonnant de rapprocher ces deux instruments, mais on constate que là où nous utiliserions de préférence le compas, l’architecte médiéval se sert plutôt de l’équerre. Villard de Honnecourt trace un pentagone avec l’équerre ; Dürer le tracera avec une seule ouverture de compas » .

Quant à la fleur de lys, que l’on découvre avec surprise si présente, elle n’est probablement qu’un meuble décoratif. Sa fréquence dans ces sceaux de modestes maçons souligne combien elle a d’abord été un motif héraldique populaire en France bien avant d’être un attribut de la monarchie.

Sur nos 19 sceaux à outils, 5 les intègrent sans ambiguïté dans un écu, les autres utilisent une présentation – aussi de type héraldique, notamment dans l’organisation des meubles – mais plus lâche.

On peut enfin remarquer que les sceaux dont la réalisation est la plus fine et surtout la plus proche des formes héraldiques traditionnelles sont ceux émanant des maçons ayant le statut social le plus élevé. Jean Pintovin se présente en effet comme « maçon juré du roi à Paris » et Jacques de Neuilly est l’un des grands maîtres d’œuvre des Ducs de Bourgogne. Mais si le traitement en est plus soigné, en revanche les meubles sont rigoureusement les mêmes. L’image du marteau taillant réunit le modeste maître maçon et le prestigieux maître d’œuvre. C’est donc, souvent flanqué de l’équerre ou de la truelle, le symbole fort du métier.

texte par Pierre Mollier

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