Selon la légende, le premier franc-maçon de Russie ne fut autre que Pierre le Grand en personne. Nombreux sont les illustres citoyens russes soupçonnés d’avoir intégré leurs rangs, du poète Alexandre Pouchkine au chef du gouvernement provisoire postrévolutionnaire, Alexandre Kerenski. Néanmoins, dans l’histoire du pays, les loges maçonniques ont suscité des réactions très diverses, et ont à plusieurs reprises fait l’objet d’interdictions. Pourquoi les Russes avaient-ils peur des francs-maçons et ces derniers ont-il eu une quelconque influence sur la politique gouvernementale ?

De l’Angleterre à la Russie
La franc-maçonnerie fit son apparition en Russie en 1731, lorsque le lord Lovell, grand maître de l’Obédience maçonnique d’Angleterre nomma le capitaine John Philips grand maître de Russie. La doctrine de Philips ne fut toutefois diffusée que dans un cercle restreint d’étrangers rentrés au service du trône de Russie. En réalité, une loge avait été créée en Russie parce que s’y trouvaient de nombreux représentants de l’élite marchande et politique anglaise, qui appartenaient à la franc- maçonnerie et qui exigeaient à la « maison mère » la possibilité d’y organiser des réunions maçonniques officielles.

Ce n’est que dans les années 1740-1750 que la noblesse russe commença à intégrer la confrérie. À cette époque, la franc-maçonnerie paraissait plus être une mode qu’une réelle vocation. Les membres de la première loge du pays, à la tête de laquelle se trouvait Roman Vorontsov, étaient des nobles aux noms célèbres, tels que Soumarokov, le comte Golovine, les princes Golitsyne… Avant que Catherine II ne monte sur le trône, la franc-maçonnerie était si populaire au sein de l’élite qu’elle attira fortement l’attention du gouvernement. En effet, non seulement l’ancien époux de l’impératrice, Pierre III, faisait preuve d’une grande bienveillance à l’égard des francs-maçons, mais en plus les loges maçonniques russes étaient contrôlées par les grandes loges étrangères, ce que le pouvoir tsariste voyait, à juste titre, comme un danger politique.

Les réunions maçonniques des années 1750-1760 en Russie se déroulaient selon le rite de la Stricte observance templière, mise au point par un ordre allemand de néotempliers. Ces assemblées ressemblaient par ailleurs plus à des représentations costumées : vêtus d’armures ornées de plumages, les frères se rassemblaient pour discuter des questions maçonniques (il était interdit d’y aborder des thèmes politiques). L’Agape, le repas succédant à la discussion, était quant à elle généralement fort arrosée.

Au XVIIIe siècle , ces réunions « chevaleresques » étaient très en vogue auprès des nobles russes, qui étaient presque tous d’anciens militaires, mais elles avaient peu à voir avec la véritable franc-maçonnerie. Pour illustrer cela, l’homme d’État et poète Ivan Elaguine avoua par exemple avoir rejoint la confrérie uniquement « par orgueil »et par désir de s’assurer la protection des personnes haut placées fréquentant les cercles maçonniques.

Ivan ElaguineComme l’écrit le mémorialiste Ossip Prjetslavski, « lorsque dans une institution le choix d’une nomination dépendait d’un franc-maçon, et que l’un des candidats était également franc-maçon, alors, quelles que soient les circonstances conditionnant le choix, celui-ci penchait toujours en faveur du +frère+ ».

Elaguine fut toutefois déçu par le système de la Stricte observance templière et reçut, au début des années 1770, l’autorisation de la Grande loge d’Angleterre de constituer une union maçonnique en Russie. Au même moment, à Saint-Pétersbourg, le baron allemand Reichel fonda lui aussi une union maçonnique soumise au système suédois Zinnendorf. Si le système d’Elaguine était principalement axé sur la recherche mystique du secret maçonnique, de leur côté les disciples du système Zinnendorf aspiraient exclusivement à l’accomplissement de soi. Malgré la multitude de loges (au XVIIIee siècle, Moscou en comptait à elle seule 27), les francs-maçons russes étaient en réalité peu nombreux ; l’union d’Elaguine par exemple n’en regroupait que 400 environ. Cela entraîna la fusion des deux branches en 1776, ce qui ne marqua toutefois pas la fin des frictions.

Alors que Saint-Pétersbourg était le théâtre d’une lutte entre Elaguine et Reichel, dès la fin des années 1770, les loges moscovites commencèrent à prendre de l’ampleur. Un rôle important dans ce phénomène fut joué par l’homme d’État et éditeur Nikolaï Novikov, qui fit notamment partie de la délégation de francs-maçons russes au convent de Wilhelmsbad (1782), où la Russie avait été reconnue comme une province maçonnique à part entière. 

Lutte pour le partage des connaissances

Suite à ce convent, un travail considérable fut entrepris dans les loges moscovites. Les francs- maçons se fixèrent alors pour objectif l’instruction du peuple et plus largement la formation d’une conscience collective. Dès les années 1770, Nikolaï Novikov commença son activité d’éditeur, et en 1780 il ouvrit à Moscou une première bibliothèque accessible à tous, après quoi il attira les investissements des plus éminents francs-maçons afin d’inaugurer sa propre imprimerie et des librairies dans toute la Russie.

Nikolaï NovikovÉtaient ainsi imprimés des abécédaires, des manuels, ou encore de nombreux classiques occidentaux, à tel point qu’en 1788 c’est lui qui assurait l’édition de 40% de tous les livres et magazines de Russie. On y retrouvait par ailleurs de la littérature maçonnique, mais ce n’est pas cela qui attira l’attention du gouvernement. Celui-ci était en effet contrarié par le fait que les magazines de Novikov faisaient la lumière sur les événements militaires et révolutionnaires en Amérique du Nord. Ses publications furent alors transmises au métropolite de Moscou, Platon, qui n’y trouva finalement que six œuvres « nuisibles », et qui affirma même au sujet de Novikov : « Je prie Dieu pour que dans le monde entier les chrétiens soient tous comme Novikov ». Malgré cela, les persécutions perdurèrent et en 1791 l’imprimerie fut fermée. Novikov fit quant à lui l’objet d’une enquête après qu’une imprimerie secrète eut été découverte dans sa propriété. Un an plus tard, désigné criminel d’État, on le condamna à 15 ans d’emprisonnement. Les autres acteurs de la franc- maçonnerie du pays furent de leur côté forcés à l’exil.

La franc-maçonnerie fut de facto interdite en Russie à partir de cet événement. Néanmoins, 4 ans plus tard, le nouvel empereur, Paul Ier, gracia Novikov et ses collègues. L’éditeur passa néanmoins les dernières années de sa vie, jusqu’en 1818, dans son domaine d’Avdotino. Fait intéressant, en 1812, lorsque l’armée napoléonienne fit son entrée en Russie, cette propriété resta intacte, de nombreux officiers français étant francs-maçons. La même chose fut constatée dans la région de Moscou à Bolchie Vyaziomy, propriété des princes Golitsyne, francs-maçons connus en Europe : les murs furent ornés de représentations de pommes et d’acacias, célèbres symboles maçonniques.

Une gorgée de liberté
Bien qu’ayant quelque sympathie à l’égard de la franc-maçonnerie, Paul Ier ne leva pas son interdiction et refusa le rang de Grand maître de Russie, auquel il préféra celui de Grand maître de l’Ordre de Malte. La franc-maçonnerie renaquit de ses cendres lorsque lui succéda son fils, Alexandre Ier. Le caractère libéral des premières années de son règne rendirent en effet de nouveau possible l’essor de la confrérie. On ouvrit alors de nouvelles loges et le nombre de francs-maçons augmenta. Le grand-duc Constantin Pavlovitch, Vassili Lvovitch, oncle du poète Alexandre Pouckine, Mikhaïl Speranski, célèbre homme d’État à l’initiative de nombreuses réformes, le général Mikhaïl Koutouzov et bien d’autres encore vinrent gonfler leurs rangs.

Vers la fin de son règne, l’empereur Alexandre se montra cependant de plus en plus conservateur et suspicieux. Les rumeurs et faits faisant état de communautés secrètes l’inquiétèrent. Aussi, en 1822, le tsar fit publier le rescrit De la destruction des loges maçonniques et de toutes les communautés secrètes.
L’attrait du mystère
La franc-maçonnerie commença toutefois à réapparaître dès que l’empire entama son déclin, après 1905. Les loges se multipliaient et les différents systèmes et règlements reprirent leurs luttes intestines, mais sans incidence particulière sur la vie politique du pays. Et ce malgré le fait que de nombreux membres du gouvernement provisoire étaient francs-maçons, à l’image de son président Alexandre Kerenski. En réalité, en raison des conditions politiques difficiles du début du XXee siècle, les réunions maçonniques se préoccupaient plus de questions d’ordre vital. 

Source Russia Beyond The Headlines

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