Ce n’est pas un hasard si le Calendrier perpétuel ou magique de Tycho-Brahé est réédité au XVIIIe siècle par un franc-maçon, le Frère Duchanteau. Adepte d’une maçonnerie ésotérique, il s’affilia dans les années 1780 à la célèbre loge des Amis Réunis et participa au fameux Convent des Philalèthes (Amis de la Vérité). Il mourra peu après, à la suite d’une expérience alchimique des plus singulières.

À la Renaissance, en Italie d’abord, puis un peu partout en Europe, la redécouverte de diverses œuvres de l’Antiquité, notamment des textes de Plutarque et de Diodore de Sicile sur les « cultes à mystères », va susciter un intérêt très vif de certains milieux intellectuels pour les « hiéroglyphes ». À la même époque, des érudits, pourtant étrangers au judaïsme, se passionnent aussi pour la kabbale. Ces deux perspectives vont se rejoindre dans ce que les historiens des idées ont baptisé le courant hermético-kabbalistique de la Renaissance. Ce courant est la grande source intellectuelle de la sensibilité «  ésotérique » dans l’Europe moderne et notamment du symbolisme maçonnique. Il avance deux idées essentielles :

Premièrement : les diverses religions ne s’opposent qu’en apparence, elles ont aussi des points communs fondamentaux qui remontent peut-être au temps des patriarches, avant la « babélisation » des différentes révélations. Il existe donc une philosophia perennis, une « tradition primordiale ». Cette philosophia perennis est accessible à ceux qui, derrière l’écorce des dogmes et des formules, savent découvrir, au-delà des apparences, cette unité des messages spirituels. Cette démarche, parfois appelée « concordisme », conduit à rechercher les similitudes entre les grandes traditions religieuses. Elle porte bien sûr un intérêt soutenu aux symboles qui pourraient être proches ou même communs à différentes cultures religieuses.

Deuxième idée : toutes les composantes de la vie sont liées par des liens subtils, mais bien réels qui relient tous les niveaux de la création, des éléments terrestres les plus rudimentaires jusqu’aux réalités célestes les plus hautes. L’enseignement des courants ésotériques fait essentiellement appel à ces liens qui, dans un vaste réseau d’analogies et de correspondances, insufflent et entretiennent la dynamique de la vie qui anime et soutient le monde.

Ces deux idées – que nous résumons ici avec un vocabulaire moderne et sous une forme très simplifiée – se retrouvent dans de nombreux textes. Mais, par leur nature même, on va aussi essayer de les présenter et de les illustrer par des schémas. L’une de ces tentatives les plus célèbres est le Calendrier perpétuel de Tycho-Brahé. Cette grande et complexe composition illustre graphiquement les correspondances et les liens que le courant hermético-kabbalistique croit pouvoir établir entre les constellations du zodiaque, les hiérarchies angéliques, les attributs divins de la kabbale, les sept cieux de l’Antiquité, les saisons, les parties du corps humain,  etc. L’idée est toujours d’illustrer les similitudes entre les religions et les liens entre les divers niveaux de la création en utilisant tout un système de tableaux comparatifs rectangulaires ou circulaires qui s’emboîtent ou se prolongent les uns les autres. À la manière d’une sorte de machine à calcul philosophique, ces roues et ces axes visent à mettre en relation et à créer des liens et des correspondances entre les concepts et les entités des différentes religions.

Dans ses souvenirs, le baron de Gleichen nous trace un portrait du Frère Duchanteau : « Il était bel homme, spirituel, aimable, éloquent et passionné par les sciences occultes. Après avoir longtemps étudié l’hébreu et surtout les cabalistes, il se fit circoncire à Amsterdam pour obtenir d’être initié par les rabbins dans tous les mystères de la cabale. Mais celle-ci n’ayant pas suffisamment satisfait son désir de franchir les bornes de notre savoir, il s’adonna à l’étude de l’Alchimie… ». Ce « Calendrier magique » – auquel, soit dit en passant, l’astronome Tycho-Brahé est tout à fait étranger, son nom n’y ayant été associé qu’en raison de sa célébrité – suscita un grand intérêt. C’est l’une des plus rares et plus étonnantes publications maçonniques. 

Article écrit par Pierre Molier pour https://www.fm-mag.fr

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