Grande figure de notre identité nationale tracée au cœur de ce que la France traverse, de l’Ancien Régime à la Monarchie de juillet, La Fayette (1757–1834), hier « Héros des Deux mondes », est aujourd’hui d’autant plus décrié qu’il est mal connu. Personnage complexe, contradictoire, il relève pourtant d’un comportement éclairé et constant, parfois visionnaire, digne d’intérêt dans la mesure où il participe au grand mouvement qui invente et affirme, en un demi-siècle, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la citoyenneté. Il reste immensément populaire aux États-Unis et l’on se souvient que les GI’s débarquèrent en France en 1917 au cri de « Lafayette, nous voilà ! ». Toutefois, au-delà de la geste politique, qu’il a lui-même entretenue, on ignore trop son opposition résolue à l’esclavage et son attitude courageuse face au despotisme. Enfin, franc-maçon d’un siècle à l’autre, il en est un personnage essentiel, sincère, emblématique, qui aura grandement contribué au prestige de l’Ordre, mais également habile à servir sa propre image. Il est aussi, en ce sens, un « moderne ».

Un enfant de vieille noblesse tôt orphelin, tôt marié

Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, est né le 6 septembre 1757 au château de Chavaniac, en Haute-Loire. Issu d’une lignée aristocratique remontant au XIIe ou XIIIe siècle, il a deux ans lorsque son père meurt à la bataille de Minden. Sa mère, Louise-Marie de la Rivière, se retire alors à Paris, où elle meurt début 1770, à l’âge de 33 ans. Par divers héritages, il détient en peu de temps une belle fortune. Un temps élève au Collège du Plessis (aujourd’hui Louis-le-Grand), il est rapidement élève officier d’un régiment de mousquetaires noirs du Roi et membre de l’Académie militaire de Versailles. Outre son caractère affirmé, qui se vérifie vite, une partie de sa personnalité se construit là : son attache ancestrale à l’aristocratie militaire, sa situation d’orphelin à douze ans, sa formation au sein de l’armée enfin : elle est son terreau naturel, sa deuxième famille. Relevant de systèmes d’alliances subtils au sein de la haute noblesse, un mariage est vite arrangé en avril 1774 avec Adrienne de Noailles (1759 – 1807), fille du duc d’Ayen, membre d’une grande famille de Cour. Elle n’a pas quinze ans, ni lui dix-sept. Le couple aura quatre enfants, trois filles et un garçon, et il est admis que l’estime mutuelle deviendra et restera entre eux un attachement fort et sincère.

L’engagement pour l’Indépendance américaine

La Fayette est poussé, introduit à la Cour. Il en connaît mal les usages, n’a aucun penchant courtisan et s’en désintéresse vite. Il poursuit en revanche activement sa progression dans la hiérarchie militaire, jusqu’au rang de capitaine des Dragons et dans la Maison du Roi. Qui est alors La Fayette ? Quelqu’un — de son rang – qui cherche la réputation ? L’ébauche de la figure romantique, telle qu’elle commence à se dessiner ? En août 1775, le capitaine de La Fayette est envoyé en garnison à Metz. Il y est probablement reçu franc-maçon dans une loge militaire. Plus tard, dans ses mémoires, il expliquera que c’est là, le 8 août, lors d’un grand souper, que le soulèvement des Insurgents est évoqué et qu’il prend sa décision de partir à leurs côtés. Seul, alors que le Roi n’a pas encore décidé de soutenir la rébellion. De retour à Paris, il fréquente les sociétés de pensée, entend l’abbé Raynal parler de « droits de l’homme », critiquer le clergé et la noblesse et signe, fin 1776, son engagement comme major général dans l’armée américaine. Il arme le navire La Victoire avec 6000 fusils à bord, cherche à tromper les espions, se soustrait à un ordre d’arrestation du Roi et arrive outre-Atlantique en juin. Georges Washington se prend d’affection pour lui et l’adopte. Il est blessé à la bataille de Brandiwyne, le 11 septembre 1777, à l’âge de 20 ans. Il entre dans la légende.

Nul besoin de romancer : La Fayette fait preuve de loyauté et de constance. Même s’il jouera dans cette affaire un rôle surtout politique, il est actif sur le terrain et se montre courageux. Tout tourne en sa faveur. La France, à présent, s’engage. À son retour en février 1779, il devient l’ambassadeur de la cause américaine. Il engage sur ses deniers (et quelques fonds secrets) la construction de L’Hermione et entame son deuxième voyage en Amérique en 1780. Promu par son père adoptif et ami commandant des troupes de Virginie, il paye de sa personne, écorne sa fortune et participe, en compagnie du comte de Rochambeau, à la victoire décisive de Yorktown en octobre 1781. Fait citoyen d’honneur américain, il s’en retourne alors, auréolé de gloire, avec un modèle en tête et ses premières idées de réformes.

Un acteur révolutionnaire

La Fayette est à présent un héros. En 1784, son troisième voyage aux États-Unis est triomphal. Il est célébré en France, à Paris comme à Versailles, s’entiche de mesmérisme, joue les jolis cœurs… Son désir de réformes, exprimé dans sa correspondance, semble s’accommoder, momentanément, de ces mondanités. Une continuité est pourtant sensible, notamment pour ce qui touche à la liberté et à la justice, et du reste, les positions du jeune marquis achèveront de s’affirmer dans le bouillonnement intellectuel de l’époque. Les idées très avancées qu’il se forge et son projet, audacieux, d’une France constitutionnelle, ne le quitteront plus. On connaît peu et l’on comprendrait mal, sans cela, son expérience ruineuse d’émancipation d’esclaves en Guyane sur une propriété acquise dans ce but. De même, ses prises de position de 1787 en faveur de l’abandon de la gabelle et des privilèges nobiliaires annoncent la Nuit du 4 août et l’on n’aurait garde d’oublier qu’il est l’un des premiers à demander la réunion des États généraux. En février 1788 il crée, aux côtés de Brissot et de Condorcet, la Société des Amis des Noirs. En 1789, député de la noblesse d’Auvergne aux États généraux, il suit Mirabeau, présente un projet de Déclaration des droits de l’homme le 11 juillet et, au lendemain du 14 juillet, crée une garde civique et se retrouve commandant de 50 000 hommes : la Garde nationale.

De ce moment, s’inscrivant dans la nouvelle citoyenneté non aristocratique, il ne signera plus La Fayette, mais Lafayette. Trop révolutionnaire alors pour certains, pas assez, bientôt, pour d’autres, il ne variera en réalité pas beaucoup. De 1789 à 1792, les événements vont vite, le bousculent sans émousser ses positions de principe. En 1790, à la tribune de l’Assemblée, il déclare : « Pour la révolution, il a fallu des désordres, car l’ordre ancien n’était que servitude, et, dans ce cas, l’insurrection est le plus saint des devoirs ; mais pour la constitution, il faut que l’ordre nouveau s’affermisse, et que les lois soient respectées ». Il évente plusieurs complots, fait arrêter des émeutiers, fonde le Club modéré des feuillants avec Bailly et se trouve pris dans une situation intenable, entre son idéal de Nation et de monarchie constitutionnelle (laquelle va se fracasser du côté de Varennes le 20 juin 1791) et la montée irrépressible du parti jacobin. À partir de la « fusillade du Champ de Mars » du 17 juillet de la même année, où il est en état de légitime défense et où il empêche Bailly de faire canonner les émeutiers, la rupture est consommée. Il quitte La Garde nationale, prend efficacement le commandement de l’Armée du Nord et tente tout au long de 1792 d’endiguer la faction jacobine. Celle-ci réussit à le faire déclarer « traître à la Nation » le 19 août. Il est contraint de fuir pour sauver sa vie. On oubliera, plus tard, son bilan : l’ordre de démolition de la Bastille, l’invention de la cocarde tricolore à l’origine de notre drapeau, les vies sauvées en diverses occasions, son attachement aux libertés…

De la prison au grand opposant

Reconnu et emprisonné par les Autrichiens et les Prussiens, il vit cinq années de très pénible captivité. Adrienne, malade, le rejoint et c’est Bonaparte qui le fait libérer en septembre 1797, empêchant son retour sur le territoire français, puis le laissant revenir en 1800. Les relations entre eux sont méfiantes. Lafayette conserve ses convictions, trouve ridicules les fastes — bientôt — impériaux, refuse les honneurs et l’inféodation au nouveau régime. Commence pour lui une période de superbe isolement, d’exil intérieur, où sa figure d’opposant, d’abord moqué, se forge. Napoléon le craint, il dira peu de temps avant sa chute : « Tout le monde en France est corrigé, excepté La Fayette : vous le voyez tranquille, eh bien ! Je vous dis, moi, qu’il est prêt à recommencer ». 

Le retour des Bourbons le déçoit vite et l’épisode des Cent Jours le laisse interdit. Il s’engage, pensant tenir la promesse de réunion d’une Chambre de représentants élus, et appelle dans son discours du 21 juin 1815, à se rassembler autour du vieil étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de l’égalité et de l’ordre public. Vient Waterloo. Lafayette oblige Napoléon à abdiquer, échoue à empêcher la Restauration, se mure dans sa retraite pendant la Terreur blanche, puis en sort et est élu, en 1818, député de la Sarthe. Opposant libéral proche des républicains, il siégera à l’extrême gauche jusqu’en 1830, intransigeant sur le fond et proposant force mesures et réformes dans les domaines qui lui tiennent à cœur : droits et libertés, peine de mort, rappel des bannis, sans oublier sa chère Garde nationale.

De plus en plus résolu dans son exécration du despotisme, il s’engage à partir de 1821 dans la Charbonnerie et les sociétés secrètes qui commencent à fleurir, et participe à divers complots. Leurs échecs le contraignent à la prudence et il n’est pas réélu en 1824. Il effectue alors, avec son fils, son quatrième voyage, plus triomphal que jamais, aux États-Unis. Son immense prestige est intact. Réélu député à son retour, sous le règne de plus en plus réactionnaire de Charles X (1825-1830), sa stature grandit et prend les traits d’une figure tutélaire. Son passage dans les villes soulève l’enthousiasme. Il devient, passés 70 ans, le « patriarche de la démocratie ». Le régime tombe fin juillet 1830. Arbitre de la situation, croyant avoir des assurances du duc d’Orléans Louis-Philippe (fils de Philippe d’Orléans, Grand Maître du Grand Orient de France sous l’Ancien Régime), il le fait introniser « Roi des Français » et adopter le drapeau tricolore. Lafayette redevient commandant de La Garde nationale, en laquelle il voit toujours une milice citoyenne. Mais, forcément dangereux pour Louis-Philippe, il est évincé dès décembre. Voilà de nouveau l’intraitable – et candide – contempteur des tyrans dans l’opposition, usé sans être désabusé. Il meurt le 20 mai 1834 à Paris, où il repose auprès de son épouse au cimetière de Picpus.

Un fil rouge maçonnique

L’existence longue et aventureuse de Lafayette, qui nous laisse un témoignage et un bilan historiques considérables, ouvre sur des interrogations. Probe et loyal, notre homme mêle l’entêtement et la naïveté, la vanité et la simplicité. Ayant une certaine idée de lui-même, tout en étant peu intéressé et demeurant, jusqu’au bout, sincère dans ses convictions, il est l’un des premiers à comprendre quel rôle politique peut jouer la franc-maçonnerie et quels relais et mode de communication constituent les loges. Le Général est bien un pont entre deux mondes, tant historiquement que géographiquement.

Cela étant, bien que le personnage soit complexe, la vie de Lafayette est beaucoup plus facile à comprendre si l’on s’aide du fil rouge maçonnique qui, près de 60 ans durant, l’a accompagné depuis son initiation probable (il signe à la fin de l’année en visiteur de loge à Paris) à Metz en 1775. Ainsi, son encadrement militaire, sa belle-famille — à commencer par le duc d’Ayen son beau-père — et le premier cercle de ses amis sont très impliqués dans la mouvance maçonnique, le plus souvent dans ce Grand Orient qui, depuis 1773, mène à bien la réorganisation de l’Ordre en France. Son recrutement aux côtés des Insurgents et les aides qu’il sollicite trouvent les mêmes attaches. Georges Washington et Benjamin Franklin (initié en 1731 ! — qui sera vénérable de la loge Les Neuf Soeurs en 1779 et 1780) sont Frères. À son deuxième retour en France, le jeune marquis devient membre de la loge parisienne Saint Jean d’Écosse du Contrat social. Dès cette époque, c’est bien dans ce cosmopolitisme fraternel qu’il trouvera les meilleurs appuis dans ses démarches aux quatre coins de l’Europe ou dans les agitations qui annoncent et accouchent de 1789. Plus avant, la recherche d’accommodements ou certaines mansuétudes passeront par Joseph Bonaparte, Grand Maître du Grand Orient de France, qui reste sous l’Empire le cadre fraternel commun aux élites, parfois (discrètement) restées républicaines ou royalistes constitutionnelles. Il entretient également à cette époque des correspondances avec des Frères comme Simon Bolivar et Francisco Miranda, futurs libertadores en Amérique du Sud. Enfin, cette qualité maçonnique est confortée aux États-Unis où il reçoit toutes sortes de grades (dont il ne se montre pas particulièrement friand) et d’honneurs.

Il devient en 1806 vénérable de la loge Les Amis de la Vérité, à Rosoy-en-Brie, dont il restera vénérable d’honneur. À partir de 1815, son activité maçonnique et son opposition politique ne font qu’un, au service l’une de l’autre et au bénéfice de son image. Il s’affilie en 1820 aux Amis de la Vérité, qui compte nombre de saint-simoniens et d’athées dans ses rangs, et qui, se joignant aux Amis de l’Armorique intègre le Grand Orient en 1821. C’est de ce creuset que sort la Charbonnerie et dans sa mouvance que s’ourdiront diverses séditions. Les années suivantes, au retour du dernier voyage américain, les tournées se multiplient, de plus en plus populaires. Le point culminant en sera l’accueil enthousiaste qui lui est réservé le 6 septembre 1829 à Lyon par six loges et de nombreux Frères visiteurs de toute la région. C’est sans doute à cette occasion que lui est remise la célèbre épée de vénérable à décors maçonniques aujourd’hui présentée au Musée de la franc-maçonnerie. La Fayette sera aussi fondateur de l’éphémère loge Les Trois Jours en 1830, et il est présent en octobre de la même année à la grande fête maçonnique organisée en son honneur, conjointement par le Grand Orient de France et le Suprême Conseil. Une première depuis la scission de 1821 ! Fidèle et adulé, il poursuit ses visites aux loges et ses activités maçonniques jusqu’à son dernier souffle.

L’exemple américain aurait-il dû le conduire à l’inclination républicaine ? On touche ici à ses limites, au contexte de l’époque. Il s’en faudra de peu, parfois, surtout en 1830 et plus précisément, après cette dernière déconvenue. Toutefois, on peut le redire, la trajectoire et le bilan ne sont en rien déshonorants. L’homme a été courageux et fidèle, ses paroles et ses actes méritent d’être réhabilités. La Fayette, le voilà ! L’Histoire, depuis, a montré que les défenseurs des libertés et du Droit, avant tout dans les révolutions, ont été plus lucides qu’on ne l’a cru… Sa leçon vaut toujours.

Écrit par Ludovic Marcos pour https://www.fm-mag.fr

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