Le coup d’état du 18 brumaire (9 novembre 1799), orchestré par Napoléon Bonaparte, sonne le glas de la révolution française et ouvre une ère nouvelle pour la maçonnerie. Favorable à l’institution, qu’il rend docile et dont il favorise l’essor, Napoléon Bonaparte s’en servira pour étendre son influence et asseoir sa politique au sein des 130 départements qui vont composer l’empire.

Le renouveau

Au sortir de la période trouble de la révolution française (1789-1795), les loges maçonniques sont décimées. Beaucoup de maçons ont été dépassés par les évènements qui ont suivi la prise des Tuileries, l’exécution de Louis XVI, et la formation de la première assemblée constituante (la Convention 1792-1795). 

Le 17 janvier 1793, la moitié seulement des conventionnels maçons votera la mort du roi. La maçonnerie dans son ensemble admire la monarchie constitutionnelle comme elle fonctionne depuis un siècle au Royaume-Uni.

Par ailleurs, la Convention considère avec méfiance ces sociétés secrètes qu’elle soupçonne de ne pas dénoncer assez activement les ennemis de la jeune République. La Grande Loge de France tient sa dernière réunion en octobre 1791, tandis que le Grand Orient forme un comité secret à partir de 1792 et poursuivra tant bien que mal son activité jusqu’en février 1793.

Après la chute de Robespierre (27 juillet 1794) et la fin de la période de « la terreur » les loges des différentes obédiences sont réactivées. La Grande Loge ranime ses feux dès le 24 juin 1794, tandis que le Grand Orient, qui a repris un peu de vigueur depuis 1795, peut annoncer sa renaissance le 24 février 1797. 

Des temps nouveaux s’annoncent : Le Directoire (1795-1799), le Consulat (1799-1804) et l’Empire (1804-1814) seront des périodes fastes pour la maçonnerie française en raison des sympathies de Napoléon Bonaparte et du rôle particulier qu’il lui assignera dans la construction des nouvelles institutions.

Les Bonaparte et la maçonnerie 

Si la question de l’appartenance de Napoléon à la maçonnerie peut-être discutée , l’appartenance de son père et de ses frères ne fait aucun doute. On ne connaît pas les circonstances précises de l’initiation de son père, Charles Bonaparte.  Certains évoquent Corte dans l’entourage de Pascal Paoli vers 1765. Mais son appartenance à la maçonnerie est attestée par le procès verbal de la séance de la Loge la Paix de Toulon, daté du 12 avril 1801, jour de l’initiation de son fils cadet Jérôme, où il est attesté que Jérôme Bonaparte, natif d’Ajaccio, département du Liamone est fils de maçon. Ce qui valut à ce dernier d’obtenir une dispense d’âge pour être initié avant sa majorité. 

Joseph, l’un des frères de Bonaparte, qui deviendra Grand-Maître des franc-maçonneries de France, des royaumes de Naples et d’Espagne, fut initié en même temps que Christophe Saliceti, révolutionnaire et ami de Robespierre, dans une loge de Marseille composée de jacobins,  le 8 octobre 1793, pendant la Terreur, quelques mois après l’arrivée de la famille sur le continent. François Clary, le père de Désirée Clary, future reine de Suède, sera son parrain maçonnique.

Les initiations de Lucien et Louis, deux autres des frères de Napoléon Bonaparte sont plus incertaines. Louis fut probablement reçu dans une loge écossaise. En 1804, alors qu’il était devenu roi de Hollande, une délégation de la Grande Loge Nationale Ecossaise conduite par le maréchal Kellermann lui offrit la grande maîtrise de rite écossais. Il fut ensuite Grand Maître Adjoint, derrière Joseph, des francs maçons regroupés par la volonté de l’empereur; dignité qu’il céda ensuite à Cambacérès. 

Caroline, plus jeune sœur de Napoléon Bonaparte, reine de Naples et des Deux-Siciles exerça la fonction de Grande Maîtresse des loges de son royaume. Joachim Murat, son époux fut initié le 26 décembre 1801 dans une loge de Milan qui regroupait de nombreux officiers et négociants venus pour la plupart de Marseille.

Soumettre la maçonnerie comme la religion 

Napoléon Bonaparte souhaitait établir la liberté universelle de conscience et en cela, on peut dire qu’il adhérait aux valeurs maçonniques. Peu porté sur la foi, mais très superstitieux comme beaucoup de corses, il est stoïque, à l’image de ses maîtres romains. Les maçons de son temps n’avaient pas tord de le considérer comme un des leurs.

Mais il était méfiant à l’égard de la maçonnerie qu’il voulait soumettre à la raison d’Etat, comme tous les cultes. Il ne faisait que reprendre la tradition gallicane des rois de France quand il voulait retirer à l’Eglise catholique  son influence sur les affaires civiles. Il allait cependant au-delà en proclamant la fin du monopole de l’Eglise catholique par l’établissement du Concordat (règles établissant les rapports de l’état avec les religions catholiques et protestantes) et la création du grand Sanhédrin (règles concernant la religion juive). Il ne cessera de pourchasser les congrégations religieuses (Jésuites en particulier) qu’il voyait comme des ennemis de son pouvoir. Il considérait la maçonnerie comme un instrument docile au service de son Etat.

Un rapide essor

Le rôle tenu par la maçonnerie sous l’empire était pourtant considérable . Le retour de la liberté de réunion sous le Directoire favorisa la renaissance de la maçonnerie à partir de 1798, sous l’impulsion de Roëttiers de Montaleau, directeur de l’administration des monnaies. Ce dernier réorganise le Grand Orient et œuvre à la réunion des deux principales obédiences, le Grand Orient et la Grande Loge de France, comme le voulait Napoléon. La progression des loges est rapide : 16 loges en 1796, 114 en 1802, 520 en 1806, 1219 en 1814.

L’adhésion de la maçonnerie au nouveau régime ne fut pourtant pas immédiate. Au lendemain du 18 brumaire, 9 novembre 1799, nombre de maçons s’interrogent sur cet acte contraire à la Constitution et aux Libertés. Mais le message de Napoléon en faveur du rétablissement de l’ordre rassure le plus grand nombre et la paix de Lunéville avec l’Autriche en 1801, puis la paix d’Amiens avec l’Angleterre en 1802, achèvent de rallier la maçonnerie à Bonaparte. 

Après le départ de la noblesse et du clergé, les loges attirent les bourgeois libéraux qui vont soutenir le gouvernement du Premier Consul. 

L’appui de puissants dignitaires : Roëttiers de Montaleau…

En 1803, Roëttiers de Montaleau rétablit les dignités maçonniques qui avaient cessé d’être attribuées depuis 1793. Il songe à Bonaparte pour la dignité de Grand Maître. Masséna, maçon de longue date, lui en fait la proposition. Le Premier Consul, sur le point de devenir Empereur refuse. La grande Maîtrise du Grand Orient échoit à Joseph, le frère aîné de Napoléon, Louis devenant Grand Maître adjoint. Sur la liste des dignitaires il y a les deux autres consuls Lebrun et Cambacérès, qui vont devenir respectivement architrésoriers et archichancelier de l’empire et seront nommés administrateurs généraux du Grand Orient. Cette liste contient également les noms de onze maréchaux sur les dix-huit récemment promus et de cinq ministres dont Fouché. Elle illustre les liens étroits désormais noués entre le régime et la franc-maçonnerie.

… Et Cambacérès

Les relations se renforcent avec le travail de Cambacérès dans l’organisation maçonnique. Maçon initié dès 1779 à Montpellier, Cambacérès a été la cheville ouvrière du rapprochement entre les deux obédiences du Grand Orient et de la Grande Loge Ecossaise, à partir de 1804. En décembre 1805, il remplacera Louis dans les fonctions de grand Maître Adjoint et, en l’absence de Joseph, devenu roi de Naples, il exercera à partir de 1806 le pouvoir de direction de tous les rites de la maçonnerie française. Il s’emploie à favoriser son union et à en faire un pilier du pouvoir de Napoléon : « Si l’état était en danger, j’appellerais autour de ma personne tous les enfants de la Veuve et, avec  ce bataillon sacré, en marchant au factieux, je prouverais au monde entier que l’Empereur n’a pas de plus fidèle sujets que les maçons français ! » déclare-t il en loge en 1811, après la tentative de coup d’état du général Mallet. 

Napoléon, sur les conseils de Portalis, le ministre des Cultes, lui-même maçon, encourage ce rapprochement qui sert à développer son influence auprès des couches de la bourgeoisie libérale. Les loges se sont fortement démocratisées depuis l’ancien régime. Elles représentent une France urbaine et attirent à côté des fonctionnaires et des militaires la bourgeoisie libérale et commerçante, plus rarement des artisans. Dans les départements, il n’est pas rare que le préfet, les sous-préfets et maires des villes importantes siègent en loge.

Les loges, partis bonapartistes

Dans les loges on vénère l’empereur dont le buste orne la plupart des temples. A Charleville, le buste est placé sur une colonne au cri de Vive Napoléon, vive le libérateur de la France, vive le protecteur de la maçonnerie !  Les loges prennent des noms en référence à l’empire : Napoléon, Napoléon de Grand, Saint Napoléon etc… La franc-maçonnerie tient bientôt lieu de parti bonapartiste. 

Des loges militaires sont créées et suivent les armées françaises. La maçonnerie permet de rallier les notables étrangers dans les pays conquis. Ainsi dans l’éphémère royaume de Westphalie, le roi Jérôme Bonaparte est aussi Grand Maître de l’Orient de son royaume et le conseiller d’Etat Siméon qui sert de premier ministre, est désigné comme Grand Maître Adjoint.

En 1811, le gouvernement diligente une enquête sur la franc-maçonnerie auprès des préfets. Dans l’ensemble ceux-ci font état du bon esprit des maçons. Je ne puis me défendre de penser que l’on y respecte pas assez le gouvernement et que les grandes vues politiques qui font l’admiration de l’Europe et le bonheur de l’empire français y trouvent souvent des censeurs, commente avec quelque flagornerie le préfet du Cantal. Son collègue du Léman trouve que : l’esprit de la maçonnerie à Genève est généralement mauvais ; mais, ajoute-t-il finement pour dégager sa responsabilité : est-il bien meilleur dans les autres parties de l’empire ? 

La maçonnerie dans les armées

Au début du 19éme siècle de nombreux militaires se retrouvent dans la maçonnerie. Ce sont des hommes issus du rang, qui ne sont pas passés par le moule des écoles militaires. Le phénomène épargne l’Italie et l’Espagne où l’église reste puissante. En 1815, il n’y a pas moins de 409 loges dans l’armée anglaise. 

Pendant la campagne d’Egypte, plusieurs loges sont créées dans l’armée du Directoire. Certains ont avancé que c’est dans une de ces loges que le général en chef fut initié. Au début de l’empire, on dénombre 132 loges militaires dans les armées françaises. Elles fonctionnent de manière mobile dans le cadre d’un régiment. Sur 90 régiments d’infanterie de ligne, on compte 42 loges ; les 26 régiments d’infanterie légère comptent 18 loges.

Dans l’encadrement supérieur, les taux sont importants : sur 26 maréchaux, 18 sont maçons. Mais c’est dans les services de santé et parmi les officiers subalternes traditionnellement les plus fidèles à l’empereur, que les maçons sont les plus nombreux : jusqu’à 97 % des colonels et 74% des quartiers-maîtres.

Les motifs sont d’abord d’ordre politique et idéologique : l’armée répand à travers l’Europe les idéaux d’une révolution à laquelle les officiers sont attachés. Joue aussi l’esprit de corps : certains régiments deviennent entièrement maçons du colonel au plus jeune lieutenant. 

Enfin il n’est pas rare que l’appartenance à la maçonnerie permette de conserver la vie sauve. Les signes de reconnaissance permettent aux maçons des armées hostiles de se reconnaître entre eux et d’épargner la vie de leurs frères.

La fin d’un âge d’or ?

Après les défaites de 1812 les loges vont prendre leurs distances avec le régime impérial. Début 1814, au moment où la France est envahie par les troupes de la coalition, les assemblées du Grand Orient sont suspendues. Elles reprendront leurs activités avec la restauration et la venue au pouvoir d’un roi maçon, Louis XVIII.

Joséphine de Beauharnais et la franc-maçonnerie

Dans la famille de Joséphine, Les Beauharnais appartenaient comme les Bonaparte à la maçonnerie. Alexandre, le premier mari de Joséphine, appartenait à une loge militaire dès 1880, comme son frère François. Joséphine fut initiée à Strasbourg en 1792, pendant que son premier mari commandait l’armée du Rhin. Eugène, son fils, Vénérable d’Honneur de la loge Saint-Eugène devint Grand Maître du Grand Orient d’Italie lorsqu’il fut désigné en 1805 vice-roi d’Italie. 

Napoléon Bonaparte était-il franc-maçon ? Oui, peut-être

On cherchera vainement les preuves d’une initiation qui lui a été prêtée en 1785 lorsqu’il était en garnison à Valence, comme à Nancy, où il est pourtant désigné comme maçon lors d’un passage en décembre 1797, de même à Malte pendant la semaine où il fit halte sur le chemin de la campagne d’Egypte. 

Selon Collaveri , l’initiation put avoir eu lieu en 1798 au Caire, pendant la campagne d’Egypte où il aurait été initié avec le général Kléber dans une loge écossaise composée d’officiers et de savants français. 

Dès le retour d’Egypte, on se mit en effet à répéter dans les loges écossaises que les généraux Bonaparte et Kléber avait été initiés. On  tira des santés en leur honneur dans les agapes fraternelles. Du général admiré au maçon initié, la frontière était ténue. 

Plus sérieux furent les propos tenus en décembre 1805 devant les délégués des loges de la France impériale par l’orateur Etienne de Joly, Avocat au Conseil d’Etat : suivez un moment avec moi ses soins affectueux et paternels, d’abord sur un des points éloignés de l’Empire, au milieu des travaux qui l’occupent, il cherche lui-même, il découvre et, dans ces mêmes lieux où la Maçonnerie prit naissance, l’Egypte, il reçoit la lumière qui bientôt devait le frapper d’un si brillant éclair. Rendu au continent qui le réclame, parvenu au faîte du pouvoir, Napoléon connaît, il apprécie l’ordre sublime auquel il appartient. 

Ce discours officiel est prononcé devant un brillant aréopage. Parmi les officiers présents, il y a Cambacérès, Archichancelier de l’Empire, Fouché, Ministre de la police générale, Lacépède, Grand Chancelier de la Légion d’Honneur, Chaptal, Davoust, sénateurs. Le procès-verbal est signé, imprimé, largement distribué avec l’aval du Grand Orient ! Difficile d’imaginer qu’une telle affirmation ait pu être prononcée officiellement par un Grand Orient entièrement dévoué au nouvel Empereur, si elle n’avait pas été exacte.

L’exil à Sainte-Hélène : confidences sur la franc-maçonnerie

Les propos peu à même rapportés de Sainte-Hélène par le docteur O’Meara, dans Napoléon en exil donnent un autre éclairage de la vision de la maçonnerie par Napoléon Bonaparte : 

Je lui fis quelques questions sur les francs-maçons et lui demandai son opinion sur eux. « Ils font quelques bonnes actions. Ils ont aidé à la révolution, et, dans ces derniers temps encore, à diminuer la puissance du pape et l’influence du clergé.»

Je lui demandai si les francs-maçons du continent avaient quelque rapport avec les illuminés. Il répondit « Non, c’est une société tout à fait différente ».

Je lui témoignai le désir de savoir s’il n’avait pas encouragé les francs-maçons. « Un peu, répondit-il, parce qu’ils combattaient le pape ».

Dans ses Mémoires de Sainte-Hélène, Constant, le valet de chambre fidèle rapporte des propos plus critiques : l’Empereur en parlait quelquefois mais comme de purs enfantillages bons pour amuser les badauds. 

Article écrit par Charles Napoléon pour Franc Maçonnerie Magazine

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