Jean-François de La Pérouse est l’explorateur désigné en 1785 par le marquis de Castries pour réaliser un Tour du Monde dans le but d’égaler la performance de James Cook. Sa disparition au large de Vanikoro en 1788 allait alimenter, du voyage de Dumont d’Urville (1828) à ceux de l’association Salomon, nombre d’expéditions et une littérature abondante sur le « secret des Tempêtes » (Chateaubriand) entourant le naufrage de L’Astrolabe et de La Boussole. La brève carrière maçonnique de La Pérouse interroge sur la place que va occuper la franc-maçonnerie dans la société française du siècle des Lumières. Plus spécifiquement, comment expliquer l’inclination d’explorateurs comme Bougainville et La Pérouse, à fréquenter le temple de la Fraternité ?

L’entrée de La Pérouse en franc-maçonnerie : une affiliation éphémère et peu surprenante

Le « dossier maçonnique » du Frère La Pérouse est mince. Son nom figure en effet, pour l’année 1779, parmi les membres de L’Heureuse Rencontre, la plus vieille loge installée à Brest (1745). Malgré la brièveté de cette carrière, ou peut-être en raison de celle-ci, l’initiation du frère La Pérouse peut être l’objet d’une réflexion dont l’intérêt réside dans sa capacité à montrer la complexité d’appréhender les motifs d’une initiation qui, par définition, se situe dans le territoire de l’Intime. La fugitive expérience maçonnique de La Pérouse peut en effet être l’objet de deux interprétations. La première, la plus naturelle mais aussi la moins attentive aux contextes géographique et chronologique de cette initiation, incline à la regarder comme un fait culturel classique résultant de la convergence de facteurs favorables. 

Parmi ces facteurs figure le rôle attractif de l’Art royal* (nom noble pour désigner la franc-maçonnerie) sur le monde militaire auquel appartint La Pérouse. Confronté régulièrement avec la mort, le Militaire, sur terre comme sur mer, trouvait dans les pratiques maçonniques, du cabinet de réflexion lors de l’initiation au grade d’apprenti au mythe d’Hiram lors de l’élévation à la maîtrise, une forme de sociabilité adaptée à la vie régimentaire et dont les rituels permettaient d’exorciser la peur ressentie face aux dangers de cette vie. 

Sur le second plan, se situent deux facteurs qui sont particulièrement opératoires s’agissant du contexte de l’initiation de La Pérouse. Le premier tient à la forte attraction de la franc-maçonnerie sur la noblesse à laquelle il appartenait et à la propension des loges provinciales à essayer d’attirer les officiers de marine, qui, comme lui, étaient détenteurs de notoriété et d’une ambition sociale affirmée. Né en Albigeois en 1741, Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, était issu d’une famille dont la noblesse remonte à 1558, le titre de comte venant du nom d’une terre reçue de son père. Par ses origines, La Pérouse appartenait ainsi à ce milieu de nobles de province ayant une attirance pour la franc-maçonnerie**. La Pérouse compta en outre également parmi ses proches le marquis Clément Taffanel de Jonquière, l’homme qui l’encouragea à entrer dans la marine. 

La rencontre d’un officier de  marine ambitieux et d’une  loge élitiste

Par ailleurs, La Pérouse était, lorsqu’il fut initié, un marin qui bénéficiait déjà d’une notoriété susceptible d’intéresser la franc-maçonnerie. Après quinze ans de service dans la marine, La Pérouse revenait, en 1779, à Brest auréolé d’une participation à la Guerre d’Amérique sous les ordres du comte d’Estaing. Lieutenant de vaisseau depuis 1777, il avait, à cette occasion, commandé L’Amazone, vaisseau avec lequel il prit le navire anglais L’Ariel. Cet exploit lui donnait un prestige qui devait séduire une franc-maçonnerie brestoise marquée par des tendances élitistes jusqu’au début des années 1780. L’Heureuse Rencontre, la loge dans laquelle La Pérouse devait être initiée, était dominée par le haut négoce de la ville et par les officiers de l’Amirauté, tandis que L’Accord Parfait et Harmonique, l’autre loge de Brest,  orientait son recrutement vers les officiers de marine au point de capter, un an avant La Pérouse, le célèbre Bougainville qui y fut initié le 23 février 1778.

Ainsi, l’initiation de La Pérouse doit être regardée comme la rencontre opportune entre un espace de sociabilité en quête de notoriétés et un militaire ambitieux soucieux de frayer dans les lieux où l’on pouvait rencontrer tout ce que Brest comptait de gens importants. Outre ses départs de cette ville à partir de 1780 lié à de nouveaux voyages, c’est d’ailleurs sans doute la démocratisation de la franc-maçonnerie brestoise due à la naissance de Elus de Sully (cet atelier né du passage dans cette ville du régiment d’artillerie de Toul s’ouvrit vers un monde de sous-officiers, de commis de marine, de chirurgiens et de petits bourgeois) et la baisse de dynamisme des deux ateliers les plus prestigieux qui l’incitèrent  à se détourner d’une expérience initiatique à peine commencée. 

Ces explications, presque toujours mobilisées s’agissant de l’initiation des marins, suffisent-elles cependant à expliquer le geste initiatique de La Pérouse en 1779 ? A regarder de près le contexte précis de cette affiliation, il est selon nous des raisons qui permettent à la fois d’en douter et de  proposer d’autres pistes. 

Ainsi, si la concordance entre la sociologie de L’Heureuse Rencontre et l’ambition sociale de La Pérouse est peu niable, la volonté de ce dernier de trouver dans les loges une forme de sociabilité adaptée à sa mentalité de marin est plus contestable. On aura ainsi remarqué qu’il existait à Brest, avec L’Accord Parfait et Harmonique, une loge spécialisée dans le recrutement des marins. Reconnu par le Grand Orient de France en 1774, installé par l’Heureuse Rencontre, issu d’une des cinq loges de la Marine, La Militaire de la Marine, c’est cet atelier, présidé par un enseigne de vaisseau, Martenes, qui aurait dû en bonne logique accueillir le lieutenant de vaisseau La Pérouse. Ce dernier préféra cependant aller maçonner dans un atelier animé par des bourgeois de Brest qui, avec la Révolution, devaient majoritairement montrer une sensibilité libérale. 

S’agissant de l’attraction pour un lieu où le rituel répondait à la peur de la mort ressenti par le marin, on observera également que c’est en aval de l’initiation que se situent les expéditions les plus dangereuses. Après avoir commencé sa carrière de marin après la Guerre de Sept ans (1756-1763), La Pérouse devint capitaine de vaisseau en 1780 et c’est à partir de cette date qu’il navigua sur L’Astrée vers la Nouvelle-Angleterre sous le commandement de Latouche-Tréville, puis vers Cap-François où il participa à la difficile campagne contre les établissements britanniques de la Baie d’Hudson, avant de se lancer dans un Tour de Monde qui le vit franchir le Cap Horn, avant le naufrage au large des îles Vanuatu. 

L’influence de la Révolution américaine

S’il nous invite donc, sans les exclure, à relativiser les facteurs culturels couramment  admis pour expliquer l’entrée en loge des marins, le moment choisi par La Pérouse et les francs-maçons de Brest pour cette initiation conduit en revanche à revaloriser l’influence exercée par l’expérience de la Révolution américaine dans cette décision, en raison des amitiés qui y furent développées et de l’impact de cet événement dans l’esprit de La Pérouse et des francs- maçons des loges de Brest. Du côté des amitiés, on citera le lien développé en Amérique entre La Pérouse et le comte Charles-Henri d’Estaing (1729-1794), l’ancien gouverneur de Brest et franc-maçon qui commanda l’expédition lors de laquelle se distingua La Pérouse. Surtout, La Pérouse fut mis, avec ce conflit, en contact avec la franc-maçonnerie américaine***, vectrice d’un libéralisme qui fit l’admiration d’un milieu de jeunes aristocrates libéraux auquel se rattachait La Pérouse et dont le marquis de Lafayette est la figure la plus connue. Ajoutons, dans cette perspective, que le choix de La Pérouse de se faire recevoir par L’Heureuse rencontre n’est pas anodin. Première loge de Brest, celle-ci avait été installée par la loge bordelaise L’Anglaise, un atelier lié à franc-maçonnerie d’Outre-Manche et, qui, malgré l’éloignement progressif de celle-ci, avait su insuffler à ses « filles » la conscience de l’existence d’un lien privilégié avec la franc-maçonnerie anglo-saxonne à laquelle se rattachaient les frères d’Amérique. Le 4 juin 1774, les officiers de la loge brestoise, à l’occasion de leur régularisation par le Grand Orient de France, rappelèrent d’ailleurs ce lien devant la Chambre des Provinces. Cinq ans seulement avant son retour d’Amérique, le climat dans lequel évoluait L’Heureuse Rencontre était donc susceptible d’orienter le choix du marin La Pérouse qui, avant de laisser son nom dans l’histoire maritime avec son dramatique Tour du Monde, avait été aussi l’acteur d’un conflit dans lequel les francs-maçons jouèrent un rôle qui entraîna d’ailleurs des loges françaises à rompre leur promesse de neutralité politique pour organiser des fêtes destinées à célébrer une révolution victorieuse au moment où le futur naufragé de Vanikoro se faisait initier.  

Repères

1741 : Naissance près d’Albi (Tarn), au manoir du Gô. Education chez les jésuites

1756 : Entre à l’école des gardes de la Marine à Brest

1764 : Promu enseigne de vaisseau à vingt-trois ans

1766-1769 : Voyage de Bougainville autour du monde

1768-1778 : Voyage de James Cook autour du monde

1778 : Présence de la France auprès des colonies des Etats-Unis avec Rochambeau, Lafayette, et La Pérouse

1778-1780 : Combat auprès de l’amiral d’Estaing devant La Grenade (Antilles). Campagne dans la région de Boston

1779 : Initiation dans une loge de Brest : L’heureuse rencontre

1781 : Promu capitaine de vaisseau

1783 : Traité de Versailles. Indépendance des Etats-Unis

1785 : Nommé chef de l’expédition autour du monde sur la Boussole et l’Astrolabe. Départ de Brest, le 1er août. Madère, Ténériffe, île de la Trinité, île Sainte-Catherine

1786 : Chili, Ile de Pâques, îles Hawaï, Lituya Bay, Port-des-Français (Alaska) ; lourdes pertes (une vingtaine d’hommes), Monterey (Californie), îles Mariannes

1787 : Macao, île de Marivelle, Cavite (Manille), Tartarie, Sakhaline, Kamtchatka (Retour en France de Barthélémy de Lesseps), îles Samoa, massacre de Fleuriot de Langle (commandant de l’Astrolabe)

1788 : Botany Bay en Nouvelles Galles du Sud (Australie). Disparition lors du naufrage sur les récifs du Vanikoro, aux îles Salomon.

Les idées progressistes de La Pérouse à l’épreuve du feu

Lors de son escale en Californie, La Pérouse est accueilli par des missionnaires franciscains. Le regard qu’il porte sur leurs liens avec les indigènes est mitigé : il est d’un côté admiratif du travail accompli par les missionnaires sur l’organisation générale « C’est avec la plus douce satisfaction que je vais faire connaître la conduite sage et pieuse de ces religieux »(1). De l’autre il s’élève contre le traitement infligé aux indigènes : « Le régime des missions est très propre à les entretenir dans l’état d’ignorance où ils languissent »(1). Réactions somme toute,  mesurées si on les compare au jugement beaucoup plus tranché de ses compagnons de route : « En réalité, les Indiens sont maintenus dans un état de semi-esclavage, et une fois pensionnaires de ce couvent [San Carlos], ils n’appartiennent plus à leurs familles et sont punis du fouet ou du port du carcan s’ils tentent de s’évader »(2).

(1)Source : Jean-François de Lapérouse, Voyage autour du monde

(2)Source : Association Salomon, Le mystère Lapérouse

Contre le mythe du bon sauvage

« Ces réflexions avaient changé nos manières d’agir à l’égard des Indiens. Nous réprimions par la force les plus petits vols et les plus petites injustices ; nous leur montrions par l’effet de nos armes, que la fuite ne les sauverait pas de notre ressentiment ; (…) Cette conduite était cent fois préférable à notre modération passée ; et si nous avons quelque regret à former, c’est d’être arrivés chez ces peuples avec des principes de douceur et de patience : la raison et le bon sens disent qu’on a le droit d’employer la force contre l’homme dont l’intention bien connue serait d’être votre assassin s’il n’était retenu par la crainte. »

Source : Jean-François de Lapérouse, Voyage autour du monde

Article écrit par Eric Saunier pour Franc Maçonnerie Magazine

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