La Maçonnerie américaine si différente des obédiences françaises à plus d’un titre, intrigue et inspire trop souvent des jugements hâtifs et superficiels. Est-il bien raisonnable de s’en tenir à cela seulement ? Ne vaut-il pas mieux partir à sa découverte et rétablir un dialogue avec nos « frères séparés » en recherchant ce qui crée du lien ? Car nul n’ignore que nous avons entretenu très tôt des rapports fraternels si étroits avec nos frères américains que l’on peut qualifier la relation de « familiale ». Le rôle actif qu’ont pu jouer des maçons tels que Benjamin Franklin, George Washington et La Fayette est là pour en témoigner. Depuis l’année 2000 un dialogue s’est presque subrepticement renoué à la faveur d’initiatives qui relevaient plus de la spontanéité fraternelle pragmatique, que d’un véritable calcul politique ou stratégique défini par une obédience. Il advient donc que l’élan maçonnique, en ce qu’il a de plus innovant et entreprenant, prend ou reprend tous ses droits. Sans concessions ni mauvais compromis. Ce serait, à coup sûr, source de déconvenues.  

Ceci peut inciter à porter une nouvelle attention à la maçonnerie américaine et à ses évolutions même si ceux qui ont tenté de frapper à la porte de Temples américains y ont le plus souvent rencontré l’obstacle de la « reconnaissance » et de ce que les docteurs de la Loi de la Grande Loge Unie d’Angleterre ont défini comme l’« irrégularité ». Ces deux principes du corps de doctrine anglo-saxon justifient-ils que l’on se désintéresse totalement d’un pan aussi important de l’Ordre maçonnique ? Nous savons tous que les effectifs de la franc-maçonnerie américaine, aujourd’hui de l’ordre d’un million cinq cent mille membres, sont incomparablement plus nombreux que les nôtres et que ceux de toutes les obédiences du vieux continent réunies. Même mesurés à une proportion des populations. Nous savons également qu’elle diffère sensiblement de la nôtre par ses pratiques, même si nous partageons bien le même patrimoine fondateur. Mais nous n’en savons souvent pas beaucoup plus.
L’univers maçonnique nord-américain vaut pourtant le détour. Ne serait-ce que pour mettre nos idées en place et mieux apprécier les enjeux, comme pour envisager les perspectives ?

Les pionniers
Les premières Loges maçonniques sont apparues vers 1730 dans les colonies britanniques d’Amérique. Cependant, il aura fallu attendre la Révolution américaine, c’est-à-dire la rébellion contre Londres, avant que la franc-maçonnerie ne prenne un essor significatif, le nombre de Loges se situant aux alentours de la centaine à la fin de la guerre marquée par la victoire de Yorktown avec l’aide des Français (19 octobre 1781). La plupart des premiers maçons étaient issus des Grandes Loges d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, dont les Grandes Loges Provinciales américaines relevaient administrativement. Les Loges militaires itinérantes jouèrent d’ailleurs un rôle déterminant dans la propagation de la maçonnerie qui vit même se développer un temps des Grandes Loges rivales dans un certain nombre d’États. Jusqu’au jour où, deux ans après la déclaration d’Indépendance proclamée à Philadelphie le 4 juillet 1776, la Grande Loge du Massachusetts décida de s’émanciper en rompant avec celle d’Écosse, bientôt suivie par les autres Grandes Loges Provinciales. Mais, juste retour des choses, l’unité devait finalement s’opérer en 1813 à Londres. Cette époque révolutionnaire, même si elle fut marquée par des figures maçonniques de premier plan (un tiers des signataires de la Constitution des États-Unis étaient des francs-maçons), n’autorise pas à conclure que la franc-maçonnerie aurait pour autant joué, en tant que telle, un rôle institutionnel univoque. C’est que les maçons se trouvaient aussi bien dans le camp loyaliste que dans celui des révolutionnaires. Et ce fut également le cas durant la guerre de Sécession, où maçons nordistes et sudistes se retrouvèrent dans un face à face impitoyable. La rivalité doctrinale entre les « Anciens » et les « Modernes » n’y fut sans doute pas étrangère. Les premiers étaient plutôt révolutionnaires et proches des populations les moins aisées, tandis que les seconds se recrutant dans les milieux plus nantis étaient plutôt conservateurs et loyalistes. Cela étant, depuis l’indépendance, les États-Unis ont tout de même compté quatorze Présidents francs-maçons, le dernier étant Gerald Ford. Un indice significatif de la présence de maçons aux plus hautes responsabilités politiques de l’Etat jusqu’à une date relativement récente. Mais a contrario aussi leur absence à ce niveau, depuis les années soixante-dix. Et Barak Obama, malgré toutes les spéculations à ce sujet, n’a jamais été initié. 

Un lobby maçonnique bien réel
Cette situation pourrait être interprétée comme une perte d’influence. Celle-ci est néanmoins relative lorsqu’on sait où se situent les véritables centres du pouvoir aux États-Unis. Si l’administration en place, et singulièrement le Président américain, ont un arsenal important à leur disposition, il convient de ne pas négliger le pouvoir des membres du Congrès dont l’influence sur le cours de la politique américaine va croissant. Les dernières élections présidentielles américaines et les campagnes qui les ont précédées sont tout à fait révélatrices de cette situation, le courant des « Tea Parties » ultra réactionnaire entendant priver Barak Obama de ses marges de manœuvre. Cependant, dans les rangs de la Chambre des Représentants, comme au Sénat, les francs-maçons sont fort bien représentés et influents. Affirmer, comme certains le font volontiers, que maçonnerie et politique ne feraient pas bon ménage aux États-Unis n’est exact qu’en ce qui concerne la vie en Loge, d’où est banni tout débat de société. Mais le « lobby » maçonnique existe au même titre que bien d’autres qui contribuent chacun à influencer les choix politiques, économiques et sociaux. 

Le rite de York
Les Loges symboliques américaines, héritières du Rite de York ancien, c’est-à-dire de celui de la maçonnerie anglaise, travaillent le plus souvent au rite de York américain qui se distingue néanmoins en ceci du système anglais que le grade de « Royal Arch », dit aussi de la Marque, conféré dans un cas comme dans l’autre aux seuls anciens Vénérables, constitue le premier d’une série de cinq Hauts Grades capitulaires, conséquence de l’influence prédominante du Rite Écossais Ancien et Accepté. À l’instar de la tradition fédérale institutionnelle américaine, chaque Etat hormis celui d’Honolulu, est doté depuis 1813 d’une Grande Loge souveraine édictant chacune ses règles, notamment en matière de reconnaissance. Il y en a donc cinquante, y compris celle du District de Columbia (Washington). Elles exercent leur autorité sur les quelque 15 000 Loges « blanches », tandis que trente-six Grandes Loges de « Prince Hall » régissent les 5000 ateliers « noirs » totalisant un effectif d’environ 500 000 membres. C’est dès 1775 que furent initiés à Boston les premiers noirs américains, mais ils ne furent autorisés à se constituer en Loge qu’en 1784, le premier Vénérable s’appelant Prince Hall. La Grande Loge de Prince Hall se constitua en 1827. Le Rite de la Crypte est une particularité américaine qui mérite d’être mentionnée aussi au titre des « side degrees » (voir encadré). Il fut créé en 1783 à Charleston et se réfère à la voûte sacrée située sous le Temple de Salomon. Ses origines sont attribuées aux Instructeurs itinérants de l’époque de la marche vers l’Ouest et donc des pionniers. Organisé sous l’autorité de Grands Conseils par Etat, il faut y voir le point de départ du Rite de York américain.
La progression initiatique américaine obéit à des règles sensiblement différentes de celles prévalant en Europe, les délais entre l’initiation et la maîtrise étant le plus souvent de quelques mois, lorsqu’ils ne sont pas de quelques semaines, laps de temps essentiellement nécessaire à l’apprentissage par cœur des rituels des trois grades des loges symboliques. Quant aux Hauts Grades écossais, ils sont conférés, du 4e au 32e, en l’espace d’un week-end et dans le cadre d’une cérémonie collective regroupant des « promotions » entières de dizaines de Frères maîtres. L’accès au 33e degré est, en revanche, plus difficile et réservé à un nombre véritablement plus restreint de Frères. Ici apparait donc une dialectique de l’initiation qui nous est étrangère. D’ailleurs les maçons américains préfèrent parler d’« entrée » en maçonnerie, ce qui est en concordance avec leurs pratiques.
Un mot au sujet des « cadets » qui ne connaissent pas plus la mixité que leurs anciens et qui sont accueillis, pour les garçons, dans l’organisation de Molay, et pour les jeunes filles dans celles, soit de l’Arc en ciel, soit des Filles de Job.

Une maçonnerie marquée par le WASP
Née sur la Côte Est américaine, dans un bassin protestant de population émigrée ayant souvent quitté l’Europe, au moins pour les premières vagues d’immigrés, en raison de persécutions et de convictions religieuses contrariées, la franc-maçonnerie américaine s’inscrit certes, comme la nôtre, dans la tradition héritée du Pasteur Anderson. Mais elle est, au moins à ses origines, marquée du sceau « WASP » pour « White, American, Saxon, Protestant ». Autant dire qu’elle ignore tout de notre concept français de « laïcité », perçu outre-Atlantique comme une incongruité. La Maçonnerie américaine est le reflet de la société dans laquelle elle s’est développée, comme l’est aussi la nôtre. Il est par exemple inconcevable pour un Américain de ne pas s’identifier à une communauté religieuse et la devise des États-Unis : « In God we trust » en atteste bien. Un Maçon américain conjugue donc, la plupart du temps, et le plus naturellement du monde, pratique religieuse et vie maçonnique. Dans un tel univers cultuel et culturel à si forte dominante croyante, rien d’étonnant donc que la référence au « Grand Architecte de l’Univers » soit un « non-sujet » de débat interne. Et la surprise est presque toujours la même lorsque nous nous appliquons à expliquer à nos amis francs-maçons américains comment nous en sommes venus, au Grand Orient de France, à rendre cette référence facultative par un vote en Convent de 1877 le plus souvent abusivement interprété par eux comme un interdit absolu. Il n’est pas rare d’entendre affirmer que le Grand Orient aurait « chassé le GADLU du Temple ». Une grille de lecture réductrice volontiers exploitée par certains contempteurs du Grand Orient de France. 

Une crise d’assiduité ?
Un constat s’impose lorsqu’on tente de se projeter vers l’avenir : la franc-maçonnerie américaine enregistre un déclin significatif, de l’ordre de 3 % par an en moyenne, et ses effectifs vieillissent. Alors qu’elle comptait encore quatre millions d’adhérents au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ils sont en ce début de XXIe siècle un peu plus d’un million. Mais rien ne dit que cette « descente aux enfers » se poursuivra au même rythme. On assiste aujourd’hui à un réel sursaut qualitatif qui autorise certains espoirs. Il convient cependant de ne pas seulement considérer l’évolution de la maçonnerie américaine en termes quantitatifs. En effet, dans bien des cas, le nombre faisait parfaitement illusion. Aujourd’hui il aurait plutôt tendance à faire place à la qualité. Il faut en effet savoir que le système américain permet d’entrer en Loge, de s’acquitter une fois pour toutes de sa capitation à vie et de continuer à figurer sur les états des Loges sans jamais assister à aucune Tenue. Que représentaient dès lors les effectifs nominaux annoncés ? Ceux qui côtoient aujourd’hui les plus hauts responsables des juridictions et des obédiences ainsi que la société de recherche de la Juridiction sud, mais aussi des francs-maçons américains des ateliers symboliques les plus exigeants, nuanceront leurs jugements et attesteront des grandes qualités maçonniques, intellectuelles et morales ainsi que du haut niveau de ces Frères américains. Il y a là plus que de simples nuances qui devraient nous engager à une lecture plus attentive et certainement moins contrastée de ce qui se passe réellement outre Atlantique.
L’absence, dans les ateliers américains, de tout débat touchant à la Cité et le décrochage qui en résulte par rapport au monde contemporain, pourrait constituer un début de réponse à la véritable crise d’assiduité que traversent la plupart des loges américaines. La lecture très restrictive des Constitutions d’Anderson et des Landmarks constitue un frein important dans la mesure où aucun sujet de débat de fond ne peut être introduit en Loge. C’est sans doute un des facteurs déterminants du désintérêt qui se traduit par un déficit de demandes d’adhésion et un fort absentéisme. À l’exception de quelques rares loges « avant-gardistes », on ne décèle encore guère de volonté significative de changement à cet égard, le conservatisme frileux et tétanisant semblant l’emporter sur la volonté d’un sursaut dont la nécessité apparaît pourtant à un nombre toujours plus grand de maçons américains. 
Un autre aspect, surprenant pour nous, est la place qui est obstinément refusée aux femmes, absentes des temples, si l’on fait abstraction d’une petite Fédération américaine du Droit Humain et de la George Washington Union. Au chapitre des évolutions intéressantes comment ne pas aussi aborder la délicate question de la place faite aux Frères noirs Américains ? Dans une société de tradition ségrégationniste, la maçonnerie « noire » de Prince Hall, pourtant très comparable à tous égards à ses « sœurs  blanches » commence seulement à être reconnue par certaines des Grandes Loges américaines. Cela se traduit par une ouverture encore lente et timide du « ghetto » et des visites réciproques, même si le poids des habitudes constitue un frein et que, de part et d’autre, les maçons préfèrent le plus souvent rester entre eux, la question de la mixité ou de l’initiation des femmes ne se posant pas plus là qu’ailleurs. 
Une lente évolution s’est amorcée dans les rapports internationaux au travers d’un début de dialogue informel et discret, de frère à frère, mais aussi dans le cadre des loges de recherche et d’études. Pour la première fois depuis longtemps, le dialogue élude les questions qui « fâchent » et ne se fixe pas pour objectif la reconnaissance institutionnelle. Il se situe délibérément dans l’intemporel à l’instar de l’approche qu’avait retenue en son temps le Grand Commandeur Albert Pike. Ce constat se vérifie aujourd’hui et la conférence internationale de recherche qui s’est tenue fin mai 2015 à la bibliothèque Nationale à Paris, à l’initiative de maçons américains privilégiant l’érudition, est un indicateur du plus haut intérêt à cet égard.

Encadré 1 : Hauts Grades
Les Hauts Grades, appelés aussi parfois « side degrees » sont, aux États-Unis, par essence, ceux du Rite Écossais Ancien et Accepté. Deux Juridictions Écossaises administrent souverainement les Hauts Grades du Rite Ecossais Ancien et Accepté. La plus ancienne des deux, et aussi la plus importante, tant en termes d’effectifs, de zone géographique que de rayonnement international, est la « Juridiction Sud ». À l’instar de la Grande Loge Unie d’Angleterre pour les grades symboliques, elle affirme sa primauté mondiale, comme Mother Supreme Council of the World. Elle a son siège à Washington depuis 1890 et fut créée à Charleston (Caroline du Sud) le 31 mai 1801. Elle regroupe, outre les États du Sud, tous ceux situés à l’ouest de l’Illinois et du Wisconsin, totalisant un effectif de 585 000 Frères se répartissant entre 42 Orients et 221 Vallées. La « Juridiction Nord » a son siège à Lexington (Massachusetts) et exerce depuis 1813 son autorité dans quinze Etats : New York, New Jersey, Pennsylvanie, Etats de Nouvelle-Angleterre et du « Midwest », Ohio, Illinois et Wisconsin. Elle compte dans ses rangs quelque 400 000 Frères. Les deux Juridictions entretiennent des relations institutionnelles régulières et reconnaissent toutes deux quelque 50 Suprêmes Conseils dans le monde. La Maçonnerie « noire » de Prince Hall a développé son propre système de Hauts Grades entièrement indépendant et aux caractéristiques identiques à celles des deux « Juridictions ».

Encadré 2 : Diplomatie maçonnique
Les relations obédientielles franco-américaines furent parfois tumultueuses et la « rupture » entre le Grand Orient de France et la franc-maçonnerie « anglo-saxonne » a fait l’objet de présentations sollicitées. S’agissant des Loges symboliques, c’est l’échec, en 1776, d’une négociation amorcée en 1774 sur un projet d’accord formel de reconnaissance réciproque entre le Grand Orient de France et la Grande Loge Unie d’Angleterre qui a conduit cette dernière à adresser une circulaire aux Grandes Loges d’Irlande et d’Écosse ayant pour effet de « couper les ponts ». Il est assez évident que le contexte politique du moment, et notamment l’aide apportée par la France aux insurgés américains venant de déboucher sur une proclamation d’indépendance, n’était pas très propice à l’entente cordiale inter obédientielle. 
Au contraire, en 1828 une « alliance d’amitié » avait été conclue solennellement entre les deux Suprêmes Conseils des Juridiction Sud et Nord des États-Unis d’une part et le Grand Collège des Rites du Grand Orient de France, de l’autre. La rupture avec la Maçonnerie américaine n’est intervenue qu’en 1859. Elle avait été précédée, à partir de 1832, de développements tumultueux. 

Article écrit par Alain de Keghel pour https://www.fm-mag.fr/

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