Symboliques ou réels – Ces animaux qui nous interrogent sur notre humaine condition

Du coq du cabinet de réflexion à l’aigle à une ou deux têtes en passant par le petit peuple du Livre de la jungle de Kipling, les animaux, bien que rares, sont symboliquement présents dans la franc-maçonnerie. En cela ils nous rappellent que l’observation de la nature est riche d’enseignements sur notre humaine condition. Prenons garde cependant à ne pas trop humaniser la nature, au risque de dénaturer l’humanisme.

Il faut bien admettre que chez les francs-maçons, les animaux sont davantage présents à la table des agapes que dans leur symbolique. S’il existe bel et bien, le bestiaire maçonnique ne comporte que des animaux à plume. Des animaux aériens, en rapport donc avec le souffle, l’esprit, le ciel. Encore que le premier d’entre eux, le coq, s’il possède des ailes pour voler, a les deux pattes bien posées sur la terre et se manifeste surtout par son chant matinal, invitant au réveil, à l’éveil, à la re-naissance. Raison pour laquelle le coq est présent dans le cabinet de réflexion parfois associé à cette phrase : « Vigilance et persévérance. Il veille dans les ténèbres et annonce la lumière ».
 Le coq annonce la venue de la lumière et donc de l’initiation. Sa portée symbolique est aussi ancienne qu’universellement répandue. Jadis les compagnons bâtisseurs utilisaient le coq pour exorciser leurs constructions. Sa couleur avait de l’importance, car elle correspondait à l’un des trois chants que le gallinacé entonne à l’aube. Le premier coq est noir, car son chant est poussé pendant la nuit ; le second est rouge comme la couleur de l’aurore et symbolise le combat des ténèbres et de la lumière ; le troisième est blanc, car la lumière a vaincu les ténèbres. Il revenait au plus jeune des apprentis d’aller placer le cochet, la girouette en forme de coq, au sommet du clocher des églises. 
En Inde, Skanda, dieu de la guerre, est accompagné d’un coq, symbole à la fois viril et solaire. Au Japon, c’est le chant du coq qui fait sortir de sa grotte céleste la déesse du soleil Amaterasu. En France, nous avons fabriqué son nom à partir de la racine celte Kog, qui désigne la couleur rouge, associée à l’aube et au soleil. Mais en latin, le coq se dit Gallus, d’où le jeu de mots avec Galus, le Gaulois, à l’origine du coq gaulois des pièces de monnaie, des girouettes et sans doute des clochers. Encore que, haut placé de la sorte, le volatile évoque plutôt sa symbolique biblique. Dans l’Ancien Testament d’abord, où il est couvert d’éloges, aux côtés de son compère à plume l’Ibis :
 « Qui a fait de l’ibis l’oiseau plein de sagesse ?
Qui a donné au coq l’art du discernement » (Job 38 : 36)

Dans la tradition chrétienne, le coq incarne le Christ annonçant le jour nouveau de la foi. Il y a aussi le fameux épisode du reniement de Saint-Pierre à qui Jésus avait prédit qu’il le renierait par trois fois avant que le coq ne chante deux fois.  
Le coq, enfin, est aussi associé à l’hagiographie de nombreux saints : saint Guy le guérisseur pour ses qualités viriles, sainte Odile, miraculeusement guérie d’une cécité et qui avait recouvré la lumière du jour, tel le coq. Saint Jacques le majeur, protecteur des chemins de Compostelle, qui, selon une légende espagnole soutint dans ses bras un malheureux innocent pendu par erreur jusqu’à ce qu’un coq rôti ne se mette à chanter pour prouver l’innocence du pauvre condamné…
On retrouve aussi le coq en Islam, où il est associé au Muezzin qui annonce la prière au lever du jour. Mais, dit le Coran, si le coq chante en pleine nuit, c’est qu’il a vu un ange. À l’inverse, si un âne brait dans les mêmes circonstances, c’est signe qu’il a vu le diable. Enfin, le coq blanc est évoqué par plusieurs Hadîth (tradition orale). Selon l’un d’entre eux, Adam, à sa sortie du paradis, était accompagné d’un coq blanc à la crête fendue et aussi grand qu’un bœuf, qui lui indiquait les heures de la prière.

Les douleurs du pélican
Si donc, le coq est, dans l’ordre de l’initiation le premier animal que rencontre le franc-maçon, il faudra que ce dernier progresse longuement pour rencontrer un deuxième symbole animalier avec le pélican. 
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L’Océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur. 
Avec sa verve romantique, Alfred de Musset, détaille dans un long poème le destin glorieux et tragique du pélican, oiseau tout aussi mythique et symbolique que le Phénix, mais dans ce cas, bien réel.
Ce volatile, rarement présent dans le sud de la France habite surtout les marécages, les roselières et les paysages lacustres de l’Europe du Sud-Est, d’Afrique, d’Asie et d’Amérique. C’est un gros oiseau qui peut dépasser les dix kilos, vit en bande et se nourrit de poissons. L’intérêt qu’on lui porte remonte au moins à l’Égypte ancienne. Présent dans la décoration des temples, il semble avoir été assimilé, sinon confondu avec le cygne. 
C’est chez les pères de l’église qu’il faut chercher la symbolique associée au Pélican. Celle-ci se fonde sur le fait que l’oiseau accumule les poissons dans son jabot, de sorte que du sang s’échappe de son bec lorsque, rentré au nid, il l’ouvre afin que ses petits y prennent leur pitance. Une observation superficielle de cette scène a donc pu faire croire que le pélican poussait l’abnégation parentale jusqu’à nourrir ses petits de sa propre chair. Une légende tenace, reprise par Léonard de Vinci voulait aussi qu’un pélican, voyant ses petits tués par un serpent, leur redonnât vie en les arrosant de son sang. Une autre version fut donnée par le « Physiologos », bestiaire chrétien écrit en Égypte au IIe siècle qui influença tout le Moyen-âge. Dans cette version, les petits pélicans, à leur naissance, frappaient leur géniteur. En représailles, ils étaient tués, puis ressuscités trois jours plus tard grâce aux gouttes de sang que faisait couler sur eux leur mère.  Naturellement on associa ce mythe au sacrifice du Christ pour sauver le monde. De même que son sang, associé à la croix et à l’eucharistie promet la résurrection, de même le pélican est-il devenu symbole de résurrection. Eusèbe de Césarée et saint Augustin le mentionnèrent au début du IVe siècle. L’oiseau, dorénavant lié à la symbolique chrétienne, apparut alors dans de nombreux livres enluminés, sur les chapiteaux des églises et plus tard dans les armoiries. Il est tellement fréquent en héraldique qu’il décore le sceptre d’Ottokar que Tintin restitue au roi de Syldavie Muskar XII avant d’être reçu dans l’ordre du Pélican d’or, la plus haute distinction de ce pays imaginaire. Bien réel celui-ci, le royaume de la dynastie écossaise des Stuart avait adopté le             Pélican dans ses armoiries qui comportent un pélican d’argent nourrissant ses petits, accompagnés de la phrase : « Virescit vulnere virtus”  « Courage devient plus fort à une blessure ». Peut-être est-ce là l’origine de la présence du pélican dans le 18e degré des rites dits « écossais ». Du moins si l’on suit les hypothèses selon lesquelles la franc-maçonnerie fut apportée en France par les régiments en exils restés fidèles au roi d’Écosse James II Stuart. Plus sûrement, il faut voir dans ce très catholique grade dit de la Rose-Croix, un des nombreux chemins ésotériques qu’empruntent les hauts grades aux côtés de sagesses hébraïques, pythagoriciennes, templières ou alchimiques, tant il est vrai qu’il n’existe pas de tradition maçonnique autre que celles que la franc-maçonnerie emprunte aux traditions les plus diverses.

Hauteur de vue de l’aigle
À l’origine de sa création, en 1765, dans le quatrième ordre du rite français ancien, équivalent du 18e écossais, le grade s’appelle Chevalier de l’aigle et du pélican. Voici donc le franc-maçon pourvu de deux paires d’ailes, sans doute pour s’envoler toujours plus haut vers la sagesse. 
On comprend aisément la très ancienne fascination pour l’aigle qui s’impose à l’imaginaire par son envergure, la hauteur de son vol, sa hauteur de vue, sa force, mais aussi sa cruauté. La symbolique qui s’y attache chez les francs-maçons s’enracine dans l’antiquité gréco-latine et dans les premiers textes chrétiens. On reconnaît en effet à l’aigle les deux propriétés éminemment maçonniques que sont la capacité à voir la lumière en face et la capacité à renaître. Lucain, auteur latin du 1er siècle écrit dans son récit épique La Pharsale : « L’oiseau de Jupiter quand il fait éclore l’œuf tout chaud, ses petits dépourvus de plumes, les tourne vers le soleil levant ; ceux qui peuvent supporter ses rayons et soutenir le jour sans cligner les yeux sont réservés pour la tâche céleste (…) ceux qui ne résistent pas à Phébus sont laissés là ». Le Physiologus écrit quant à lui : « L’aigle lorsqu’il vieillit ses yeux s’appesantissent ainsi que ses ailes et il voit mal. Et que fait-il donc ? Il cherche une source d’eau pure et vole vers l’éther du soleil et brûle ses vieilles ailes, et l’obscurcissement de ses yeux, et il descend vers la source et s’y plonge trois fois et est renouvelé et devient jeune ».
S’il est aussi parfois assimilé au vautour et craint comme prédateur, l’aigle se hisse, tout au long du Moyen Âge au rang d’oiseau sinon sacré, du moins symbole des propriétés sacrées attachées au Christ. Le bestiaire d’Ashmole, manuscrit anglais du XIIIe siècle  résume bien ce symbolisme : 
« Se débarrasser de ses anciennes plumes, c’est perdre le goût des actions trompeuses, en prendre de nouvelles, c’est adopter un style de vie doux et uni ; les plumes de l’ancien mode de vie sont pesantes, plus neuves les plumes, plus léger le vol (…) c’est dans un abri tiède et clos que l’autour se dépouille de ses vieilles plumes, de même l’homme doit se retirer pour devenir l’homme nouveau (…) il guette sa proie et fond sur elle, le chrétien doit prendre lui aussi de la hauteur pour terrasser le péché (…) il veille sur son nid avec grande affection. »
Si cette symbolique suffit largement à expliquer l’intérêt porté à l’aigle par les francs-maçons, ceux-ci la partagent avec quantité d’autres cultures dans lesquelles le roi des oiseaux est à la fois symbole de clairvoyance, de renouveau et de puissance. Attribut de Zeus-Jupiter, il fut l’emblème des armées de César, de Napoléon et d’Hitler. En Amérique du Nord et centrale, en Chine, en Sibérie, au Japon, souverains, prêtres et chamanes lui ont emprunté ses attributs pour participer à ses pouvoirs surnaturels et divins. Les Psaumes en ont fait le symbole de régénération spirituelle et dans l’Hindouisme, il est Garuda, la monture de Vishnou.
Mais c’est dans le christianisme des origines et plus particulièrement dans la symbolique attachée à Jean l’évangéliste qu’il faut rechercher l’intérêt des francs-maçons pour l’aigle, tantôt blanc, tantôt noir, qui couronne si l’on peut dire plusieurs degrés des hauts grades des différents rites. La symbolique attachée aux évangélistes — aigle de Jean, taureau de Luc, Lion de Marc, Matthieu seul étant entièrement homme — trouve sa source dans la vision prêtée à Ezéchiel dans l’Ancien Testament : « Je discernai quelque chose qui ressemblait à quatre animaux dont voici l’aspect : ils avaient une forme humaine. Ils avaient chacun quatre faces et chacun quatre ailes… Quant à la forme de leurs faces, ils avaient une face d’homme, et tous les quatre avaient une face de lion à droite, et tous les quatre avaient une face de taureau à de gauche, et tous les quatre avaient une face d’aigle »
Jean, surnommé l’aigle de Patmos, île grecque où il eut la révélation de l’Apocalypse, reçoit ce surnom pour sa clairvoyance et sa hauteur de vue, car en avançant que Dieu est logos, c’est-à-dire verbe, il porte au plus haut la vision d’un homme, créature de nature essentiellement spirituelle. Ainsi s’explique l’importance attachée à Jean et à son évangile dans la plupart des traditions maçonniques. Celles-ci se retrouvent dans une vision néoplatonicienne, voire gnostique dans lesquelles la Vérité est à rechercher dans la clarté du verbe et de la raison vers laquelle l’initié ne peut s’élever que s’il peut, comme l’aigle, garder les yeux grands ouverts face à la lumière.

Mystères de l’aigle à deux têtes
Mais si la symbolique de l’aigle est aisément compréhensible, l’aigle à deux têtes, symbole profane autant que maçonnique est plus énigmatique. Son origine est très ancienne puisqu’on le trouve d’abord chez les Hittites, civilisation qui s’étendait sur le Proche-Orient entre trois et quatre mille ans avant le présent. Sans qu’il soit possible de les rapprocher, un autre aigle à deux têtes apparaît dans la même région au Xème siècle de notre ère avec l’arrivée des Turcomans et des Seldjoukides, peuples originaires d’Asie centrale convertis à l’islam. L’aigle à deux têtes fait alors partie de l’iconographie musulmane, mais cela n’empêche pas le rajout d’une tête supplémentaire à l’aigle monocéphale romain qui était déjà l’emblème de l’Empire byzantin. L’adoption de l’aigle bicéphale par la chrétienté orthodoxe repose essentiellement sur l’alliance du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel rendus indissociables par leur appartenance à un même corps. Devenu jusqu’à ce jour symbole de l’orthodoxie grecque, l’aigle à deux têtes se retrouve notamment dans les armoiries de la Russie et de la Serbie.
En occident, l’aigle à deux têtes fait son apparition à l’époque des croisades par influence orientale. On le retrouve sur plusieurs blasons ainsi qu’en bas-reliefs sur divers chapiteaux d’églises et de cloîtres, sans doute par simple imitation de l’art oriental. En France, le plus ancien exemple d’aigle bicéphale est celui du sceau apposé en 1227 par un Chevalier… de l’Ordre du Temple, Guillaume de l’Aigle, Commandeur du Temple en Normandie.
L’Aigle à deux têtes apparaît en franc — maçonnerie en France dans les années 1760 avec le grade de Grand Inspecteur Grand Élu ou Chevalier Kadosh. On le découvre ainsi dans la fameuse lettre que les Maçons de Metz écrivent à ceux de Lyon en juin 1760 : « Tous les grades […] sont tous subordonnés à ce dernier », or : « Le petit attribut [de ce grade] est un aigle d’or éployé portant une couronne de prince sur les deux têtes et tenant un poignard dans ses serres. Le grand attribut est une Croix rouge à 8 pointes semblable à celle de Malthe ; sur le centre, dans un Cercle, sont une Épée et un poignard en sautoir. » 1
Il reste cependant que les différentes raisons invoquées pour justifier la place de l’aigle à deux têtes en maçonnerie ne sont guère convaincantes. Certes, en cette fin du XVIIIe siècle où la référence à l’ordre du Temple préside largement à la construction de l’édifice des hauts grades, certains ont voulu voir dans l’aigle un symbole vengeur « L’aigle portant un poignard dans ses serres avec ces mots : Neccum Adonay, Vengeance à Dieu, nous représente les dernières paroles de Jacques de Molay, dernier grand Maître, quand il ajourna le pape et le roy ; ajournement terrible vérifié par l’événement. L’aigle, l’animal qui plane le plus haut dans les airs et le seul qui fixe le soleil, est le juste emblème de cet infortuné vieillard » peut on lire dans un courrier adressé à Jean-Baptiste Vuillermoz, l’un des fondateurs des Hauts-Grades. Mais est-ce suffisant pour justifier l’emploi de l’aigle à deux têtes ?
Comme souvent, le symbole précède sa signification. Et sans doute, l’aigle bicéphale, déjà très largement présent dans l’héraldique européenne n’a-t-il tout simplement été intégré à la franc-maçonnerie que pour marquer un grade qui se voulait supérieur à tous les autres et d’un lustre comparable à celui qui entourait les puissances du monde profane.

Les initiés de la jungle
Si donc le coq, le pélican et l’aigle à une ou à deux têtes résument le bestiaire maçonnique, la relation du franc-maçon, sinon de la franc-maçonnerie elle-même au monde animal ne s’arrête pas là. Du moins si l’on considère que la franc-maçonnerie, philosophie à vocation universaliste, prétend envisager toute chose sous l’angle de la raison, du progrès et de l’humanisme. Avec cependant cette différence avec l’approche profane, que le franc-maçon, porté comme il est sur le symbole, s’efforce sinon de vouloir déceler un ésotérisme dans chaque chose, du moins de faciliter leur compréhension par une approche mimétique ou tout au moins analogique. Comme l’a montré l’anthropologue français Philippe Descola, la manière de concevoir les relations entre le monde humain et le monde non humain ne se fonde pas universellement sur l’idée naturaliste selon laquelle les humains se situent dans un continuum biologique habité par quelque chose de plus « grand ». Certains peuples animistes pensent que les animaux ont une pensée, une vision du monde qui leur est propre et que celle-ci fonde leur rapport au biologique. D’autres ont une vision totémique et pensent que différentes catégories d’humains et de non-humains appartiennent à un même groupe. Certaines cultures, enfin, parviennent à unifier leur vision du monde en établissant des analogies et des correspondances entre les êtres et les choses comme le font par exemple les taoïstes avec le Ying et Yang ou comme le faisaient les anciens Grecs en imaginant un Dieu pour chaque phénomène.
 Un bon exemple d’analogies entre le monde animal et l’humanité nous est donné par Rudyard Kipling, franc-maçon et auteur du fameux Livre de la jungle. Le jeune Mowgli, enfant élevé par les loups, symbolise l’humanisation-initiation de celui qui partant des ténèbres de l’animalité apprend l’humanité en prenant exemple sur les qualités de ceux chez qui il sait reconnaître et apprécier de hautes vertus morales en dépit des différences qui les caractérisent. Ainsi, chaque créature de la jungle va incarner une vertu particulière nécessaire pour parvenir à devenir un homme (voir encadré). C’est donc dans cette jungle, que chacun « à sa place et à son office » contribue à rassembler ce qui est épars en faisant des différences une complémentarité tendant vers l’unité. Ce qui n’est possible, comme Kipling le fait dire à ses créatures que parce que « nous sommes du même sang, toi et moi. » Dans ce texte, la fraternité ne serait donc pas seulement réservée aux hommes, mais s’étendrait à tous les êtres vivants.

Rudyard Kipling et les créatures du Livre de la jungle
Akela : Loup, dit solitaire et solidaire, incarne le chef, mais surtout l’exemple. Le respect qu’il inspire repose davantage sur sa sagesse que sur son autorité. Capable de voir dans les ténèbres, il doit cette faculté à sa lumière intérieure.
Bagheera : Panthère noire, enseigne à Mowgli la chasse. C’est elle qui a courageusement arraché au rocher des anciens, le droit pour Mowgli de prendre la parole. Pendant féminin d’Akela, elle symbolise le courage et surtout la justice. 
Baloo : Ours brun, est dit le « Docteur de la Loi ». Il défend avec sagesse une justice débonnaire, mais sans faiblesse. Instructeur des us et coutumes de la jungle, il est l’initiateur qui enseigne les bonnes manières, celles qui permettent de passer de la bestialité sauvage à la convivialité pacifique. Et donc à la tolérance réciproque.
Bandar-Logs : Ces singes sont des batailleurs, des vantards, des querelleurs et des irréfléchis. Ils n’ont ni lois ni chef et préfèrent s’amuser plutôt que de travailler. Ils habitent des grottes froides où ne pénètre jamais la lumière. C’est là qu’ils ont enlevé Mowgli, jaloux de ses qualités. Indiscutablement, ces singes incarnent le monde profane. Mais aussi une forme de folie et d’indiscipline qui fait parfois défaut à une trop grande sagesse.
Kaa : Il est le Serpent qui fait peur. Mais c’est aussi un animal à sang froid qui inspire le respect et la curiosité. C’est avec lui que Baloo et Bagheera délivrent Mowgli, retenu prisonnier des Bandor-Logs aux « Grottes Froides ». Il parle peu, mais, créature pleine de mystère, il incite les autres à parler, à se livrer et représente une forme de sagesse acquise au terme d’une longue expérience.
Shere Khan : Le tigre tente de semer la discorde parmi les loups pour s’emparer de Mowgli. Il est fourbe, cruel, s’attaque aux animaux sans défense et ne craint que le feu. Il incarne les passions qui habitent chacun de nous et ne se dissipent que sous l’effet de la lumière. 
Raksha : c’est la louve qui, seule, a protégé et nourri Mowgli. Elle l’a défendu contre Shere-Khan. Elle symbolise la mère protectrice qui fait passer son amour avant toute autre considération, fut-ce au péril de sa vie. Elle incarne la figure de la Veuve. Ce qui peut faire dire de Mowgli qu’il est enfant de la veuve.

Les pièges du « vivant »
Cependant, si le symbolisme ou l’analogisme sont d’irremplaçables outils utiles à la conceptualisation du monde, gardons-nous de les objectiver. Ce n’est pas parce que les loups sont d’utiles et bienveillants exemples dans le récit de Kipling que dans la nature, ils ont perdu leurs crocs et ne menacent plus les brebis.
Ne projetons pas sur un récit daté de la grande époque coloniale, les valeurs de l’écologie à tendance panthéiste qui caractérisent aujourd’hui le respect et la défense du « vivant » cette chose indistincte apparue très récemment dans notre vocabulaire. Tous les chercheurs en psychologie évolutive s’accordent sur le fait que nos comportements fondamentaux, notamment la capacité à prévoir et interpréter les phénomènes se fonde sur la peur de la prédation. Ce qui explique aussi que les plus anciennes représentations liées aux croyances religieuses donnent aux agents surnaturels le caractère d’animaux menaçants. En témoigne notamment l’homme-lion de la grotte de Stadel en Allemagne, vieux de trente-cinq mille ans. Jusqu’au milieu du XXe siècle l’immense majorité des habitants de la planète étaient des ruraux vivant en permanence au contact d’animaux domestiques dont ils avaient besoin pour se nourrir et cultiver la terre et auxquels ils étaient attachés par une sorte de parenté familiale. Les divers prédateurs étaient, eux unanimement craints et considérés comme habités par des forces maléfiques.
Dans nos sociétés chrétiennes, la séparation entre humain et non humain passait par un dualisme répartissant les êtres selon leur supériorité ou leur infériorité supposée, mais aussi par une classification des animaux relativement à leur utilité pour l’homme au sein de la « Création ».
 Toutefois, la mécanisation et le mode de vie urbain ont largement perturbé cette classification. En perdant le contact avec les animaux, les hommes les ont paradoxalement rendus plus humains. Kipling et Walt Disney sont passés par là. Certes, les contes de fées, les vieilles légendes abondent en histoires d’animaux, mais aussi d’arbres, de montagnes et de rivières qui sont en quelque sorte des agents surnaturels « naturels » doués de comportements humains. Mais ce qui a changé avec Bambi, Mickey Mouse, Donald et les Aristochats, c’est qu’ils ont totalement modifié notre hiérarchie des espèces. Depuis les années 1970, les théories antispécistes (voir encadré) niant à l’espèce humaine le droit de disposer d’autres espèces à son profit, ont peu à peu introduit l’idée que les animaux sont sinon des humains, du moins ont des droits équivalents. Si en France, le parlement a fait passer l’animal du statut de bien meuble à celui d’« être sensible », nous sommes loin de considérer que les animaux sont des « personnes non humaines ». C’est pourtant ce qu’a établi une cour d’appel de Buenos Aires fin 2015 en connaissant à une femelle Oran Outang « emprisonnée » dans un zoo, le droit à être libre.
 De plus en plus, être sensible à la souffrance animale ne veut plus dire qu’un animal peut souffrir en tant qu’animal dans son corps d’animal et que le faire souffrir en conscience dégrade l’homme lui-même. Il s’agit, par le moyen du droit, de faire admettre que rien n’autorise les humains à se donner une place particulière à l’intérieur du « vivant » en disposant à sa guise des animaux, et pourquoi pas des végétaux et même des rivières ou des minéraux. Il en résulte l’apparition, pour l’instant minoritaire, mais en progression rapide, d’une nouvelle forme de croyance néo-animiste qui, de la même façon que l’on prête aux agents surnaturels — dieux, esprits, forces diverses — des propriétés et des intentions humaines, tend à dénaturer la nature dans une humanisation généralisée du « vivant ». 
On objectera peut-être que la démarche n’est pas nouvelle, que la Fontaine et avant lui contes et légendes faisaient parler et agir les animaux, et parfois les plantes, comme des humains. Mais cela ne signifiait en rien que le « vivant » formait une grande famille. Il ne s’agissait pas, comme aujourd’hui, de prêter réellement des sentiments et des émotions humaines aux non humains, mais de s’en servir de façon analogique pour figurer symboliquement les caractères humains afin que ces représentations, comme au théâtre, fussent prétexte à la satyre et à la critique de mœurs. Le Lion, l’âne, le lièvre, la fourmi et le chêne pouvaient bien raconter de plaisantes et instructives histoires. Cela n’empêchait pas les contemporains de La Fontaine de chasser les lions, de frapper les ânes, de prendre les lièvres au collet, de brûler les fourmilières et d’abattre les chênes.
Aujourd’hui tout a changé. Jadis, on luttait pour un monde meilleur, moins dur à la condition humaine. Aujourd’hui, dans les ZAD (Zones à Défendre) on lutte contre les humains. Non pas pour préserver la nature de la Nature, mais, tout au contraire, parce que celle-ci, comme une personne, a désormais des droits au sein du « Grand tout » indifférencié du « Vivant ».

Nouveau totalitarisme
Ce nouveau totalitarisme, au sens propre, se retrouve aussi bien chez les doux illuminés New Age qui croient en une « source de vie » ou un « océan d’unité », que chez les tenants de l’écologie profonde — deep ecology — mouvement extrémiste qui ne distingue pas l’humanité des autres espèces et assigne à l’homme la réalisation du « grand soi » dans une continuité avec l’ensemble du « vivant ». Ce qui n’est guère nouveau. L’idéologue nazi Alfred Rosenberg déclarait en effet « Tout est vie (…) les âmes, les corps et Dieu ne font qu’un » 2. Quant à Hitler, c’est pour étayer ses théories raciales et sa philosophie de la violence qu’il faisait de l’homme un animal comme les autres : « L’observation la plus superficielle suffit à montrer comment les formes innombrables que prend la volonté de vivre de la nature sont soumises à une loi fondamentale (…). Tout animal ne s’accouple qu’avec un congénère de la même espèce : la mésange avec la mésange, le pinson avec le pinson, la cigogne avec la cigogne, le campagnol avec le campagnol, la souris avec la souris, le loup avec la louve, etc.  (…) on ne trouvera jamais un renard qu’une disposition naturelle porterait à se comporter philanthropiquement à l’égard des oies, de même qu’il n’existe pas de chat qui se sente une inclination cordiale pour les souris » 3.
Mais à la différence de la religion nazie de la nature qui en exaltait la force et la sauvagerie virile, la nouvelle religion du « vivant » est protectrice, maternante, féminine. Les hommes ne sont plus des loups sauvages et conquérants, mais des créatures nuisibles et brutales maltraitant une nature fragile. Autant dire d’affreux machos. Tous les êtres vivants sont désormais, sans distinction d’espèce, les enfants de notre très aimante terre mère à laquelle il faut obéir sous peine de s’infliger à soi-même de graves malheurs. Et qui ressemble furieusement à Dieu. 
Gare, donc, à l’avenir, aux mécréants et blasphémateurs — forcément masculins parce que prédateurs et violents par nature — qui oseront se gausser de cet amour généreux en mangeant du jambon ou pêcher à la ligne. Ceux-là seront considérés comme des ennemis de notre terre mère que les nouveaux inquisiteurs — ou inquisitrices — se chargeront de rééduquer s’ils ne les envoient pas directement au bucher.
« Un naturel sanguinaire à l’égard des bêtes témoigne d’une propension naturelle à la cruauté. Quand on se fut habitué, à Rome, aux spectacles de mises à mort d’animaux, on en vint aux hommes et aux gladiateurs. La Nature, je le crains, a donné à l’Homme un penchant à l’inhumanité. Personne ne prend plaisir à voir des bêtes jouer et se caresser –  et tout le monde en prend à les voir s’entre-déchirer et se démembrer », écrit Montaigne, grand contempteur de la cruauté. À l’imitation de son humanisme, plutôt que de voir dans les animaux d’autres nous-mêmes, devrions-nous voir dans la façon dont nous les respectons en tant qu’animaux une façon de nous respecter en tant qu’humains.

Article écrit par Jean-Moïse Braitberg pour https://www.fm-mag.fr/

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