Une tradition judéo-chrétienne

Depuis le XVIIIe siècle, le martinisme appartient au paysage des sociétés initiatiques modernes. Mais qu’est-ce que le martinisme ? Qui sont les martinistes ? Martinès de Pasqually, Jean-Baptiste Willermoz, Louis-Claude de Saint-Martin, Papus sont les grandes figures de la tradition martiniste, dont chacun incarne un courant et une forme spécifiques. 

Né vers 1726-1727, à Grenoble ou près de Grenoble, Martinès de Pasqually était vraisemblablement d’origine juive espagnole, marrane ou demi-marrane. Après avoir vécu un temps de l’état militaire, il s’établit à Bordeaux pour se consacrer exclusivement à son œuvre initiatique, avant sa mort prématurée, à Saint-Domingue, où il était parti régler une affaire profane, en 1774.

Martinès de Pasqually se disait catholique romain, il suivait et même prescrivait les rites de l’Église de Rome, tout en instruisant ses disciples, les « émules », d’une tradition et d’une doctrine qui ne relève pas de la théologie romaine, mais d’une forme du judéo-christianisme, antérieur aux premiers grands conciles de l’Église. Or, cette doctrine, qui est un illuminisme, a été transmise par Martinès de Pasqually au sein de l’Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l’univers, dont il se présentait comme le « grand souverain », ou l’un des sept grands souverains. Avant Martinès, nulle trace visible de cet ordre-là, fût-ce sous une forme non maçonnique. De toute évidence, le « grand souverain » a bien organisé matériellement son école, ce qui n’exclut pas qu’il ait eu des prédécesseurs, des archives, et même des collègues, comme il l’écrit lui-même.

En 1760 au plus tard, Martinès de Pasqually a commencé de recruter dans les loges maçonniques du midi de la France. En 1767, l’Ordre des élus coëns est définitivement organisé sous la forme d’une société maçonnique, tant il est vrai que la franc-maçonnerie est alors l’une des rares associations tolérées par l’Église catholique romaine, tout en étant par nature un véhicule privilégié de l’ésotérisme judéo-chrétien.

         Très vite cependant, de profondes différences entre la maçonnerie classique, même mystique, qu’il tenta en vain de réformer, et la maçonnerie coën, ont contraint Martinès de Pasqually à prendre ses distances avec la maçonnerie ordinaire de son temps, que les Statuts généraux de l’Ordre des élus coëns considèrent même comme « apocryphe ». Pour Martinès, les élus coëns n’étaient donc pas de simples francs-maçons, mais de véritables prêtres de l’Éternel, choisis et habilités (c’est ce que signifie élu coën) pour célébrer le culte primitif dans le temple qu’ils contribuaient à édifier. Mais ce sacerdoce coën ne doit pas pour autant être confondu avec celui des kohanim de l’Ancienne alliance, ni avec la prêtrise instituée par l’Église dès les temps apostoliques. Du reste, ce sacerdoce repose sur des connaissances transmises sous la forme d’une doctrine, oralement, mais aussi au moyen des instructions des différents grades de son ordre.

Ces grades étaient conférés par une initiation rituelle, souvent complexe, au cours de laquelle le candidat remémorait le plus souvent un épisode de l’Écriture sainte, avant de recevoir une ordination particulière qui devait faire de lui le réceptacle d’esprits intermédiaires entre Dieu et l’homme. Dans sa forme achevée, l’Ordre des élus coëns proposait un parcours en sept classes : apprenti, compagnon, maître (1re classe) ; maître élu (2e classe) ; apprenti coën, compagnon coën, maître coën (3e classe) ; grand architecte (4e classe) ; chevalier d’orient (5e classe) ; commandeur d’orient (6e classe) ; et enfin réau-croix (7e classe). Les rares titulaires de cet ultime grade étaient en mesure de lire enfin le Traité sur la réintégration, long commentaire, libre et inspiré, du récit biblique. Le mot réintégration en est la clef, qui signifie réhabilitation, restitution d’un certain pouvoir perdu, et retour en un lieu d’où l’on a été chassé.

         À chaque grade correspondaient aussi des opérations théurgiques, où la prière tenait une place centrale, avec le recours aux anges bons, pour lutter contre les anges mauvais. Ces opérations de magie divine impliquaient l’usage de noms, de gestes, de parfums, de cercles et de symboles, autant de moyens accessoires permettant à l’élu coën de réclamer la grâce de l’Eternel afin de recouvrer temporairement la fonction et les pouvoirs dont avait été investi Adam.

         Deux ou trois-cents frères et une dizaine de sœurs (car l’Ordre était mixte) ont fréquenté les temples coëns. Après la mort de Martinès de Pasqually, la dizaine de temples qu’il avait constitués s’éteignit peu à peu. De ses deux successeurs à la tête de l’Ordre, Armand-Robert Caignet de Lestère mourut en 1779, et Sébastien de Las Casas encouragea la dissolution des temples restants, tandis que Jean-Jacques Du Roy d’Hauterive prenait officieusement la direction des derniers « émules ». Malgré tout, l’Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l’univers s’est éteint à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe siècle, les derniers réaux-croix, dépositaires de l’initiation pleine et entière de Martinès de Pasqually, ayant rejoint l’autre monde au cours du premier tiers du XIXe siècle. La filiation rituelle des élus coëns s’est alors perdue.

Beaucoup de ses contemporains ont hâtivement jugé Martinès de Pasqually, mais ses deux disciples les plus connus éclairent bien différemment l’homme et son œuvre. Le premier, Louis-Claude de Saint-Martin, ne craignait pas d’avouer que Martinès était le seul mortel dont il n’ait pu faire le tour, et le second, Jean-Baptiste Willermoz, avoue qu’il ne lui connaissait pas de second. Depuis quelques décennies, l’étude de l’homme et de son œuvre initiatique, entreprise à la lumière de nouvelles découvertes, notamment par Robert Amadou, est venue très largement conforter ce portrait d’une figure exceptionnelle de l’illuminisme.

Jean-Baptiste Willermoz et le Rite écossais rectifié

         Après la mort du grand souverain et la dissolution partielle de l’Ordre, Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), ordonné réau-croix en 1768, décida de réformer l’Ordre dit de la Stricte Observance qu’il représentait en France en y insérant la doctrine de la réintégration. Ainsi naquit l’Ordre des chevaliers bienfaisants de la Cité sainte (CBCS) et le Régime écossais rectifié, en vertu d’une réforme française (convent de Lyon, 1778) étendue au monde entier (convent de Wilhemsbad, 1782).         La doctrine de la réintégration y est exposée sous une forme symbolique dans les premiers grades, et enfin d’une manière complète, quoique résumée, dans les instructions de la double classe secrète (profession et grande profession) qui coiffe le régime. Mais, si Willermoz et les siens ont bel et bien confié au Rite Écossais Rectifié la doctrine des élus coëns, ils ne lui ont pas transmis la pratique théurgique.

Saint-Martin, le Philosophe inconnu

         Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) avait découvert les mystères maçonniques et théurgiques de l’Ordre des élus coëns en 1765. Son carnet de notes, en 1768, le montre déjà très avancé et très persuadé. En 1769, Martinès l’accueille auprès de lui, et, à partir de 1771, il se consacre pleinement à la quête initiatique et à l’œuvre de son « premier maître », dont il devient secrétaire. Ainsi l’aide-t-il à la mise en forme du Traité sur la réintégration, et est-il ordonné réau-croix, en 1772, quelques jours avant que Martinès ne quitte la France. En 1774 et 1775, Saint-Martin enseigne ses frères coëns de Lyon, et en 1776 il se rend auprès de ceux de Toulouse.

         On a souvent cherché à opposer Saint-Martin et Martinès de Pasqually. Or, jusqu’à son dernier jour, le premier conserva l’ensemble des documents coëns copiés de sa main, y compris l’inestimable Traité. Il continua de tenir Martinès pour son « premier maître » et à se dire élu coën. Peu à peu cependant, l’attrait de « l’interne » conduisit Saint-Martin à se séparer d’un ordre socialement en décomposition et à intérioriser la théurgie cérémonielle en optant pour une voie interne, que Martinès lui-même, estime-t-il, ne méconnaissait pas, mais qu’il jugeait trop étroite, et pour ainsi dire fermée.

Martinès et Saint-Martin sont tous deux des théurges judéo-chrétiens, mais dans la théurgie martinésienne, les anges ont une importance sans seconde, qui sont eux-mêmes les serviteurs d’Hély, la Sagesse divine, tandis que dans la théurgie saint -martinienne, l’Ange du grand conseil, le Christ, devient le seul médiateur indispensable. Après l’annonciation du saint ange gardien et les épousailles avec la Sagesse, explique Saint-Martin, naîtra le nouvel homme : un autre Christ en nous. L’Écriture, et l’Évangile en particulier, symbolisent et tracent les étapes de cette régénération spirituelle de l’homme. Mais Saint-Martin n’est pas pour autant un mystique au sens strict, c’est un illuministe et un gnostique. Sa théosophie joint la connaissance à l’amour.

         De 1775 à sa mort, Saint-Martin a beaucoup publié, sous le pseudonyme qui le rendra célèbre, le Philosophe inconnu : Des erreurs et de la vérité, De l’esprit des choses, Le Nouvel homme, Le Ministère de l’Homme-Esprit… En 1788, il découvrit l’œuvre de Jacob Boehme (1575-1624), dont il traduisit plusieurs ouvrages et approfondit la sophiologie, doctrine de la Sagesse divine. Dès lors, le Philosophe inconnu s’efforcera de célébrer le mariage de Boehme, son second maître, avec Martinès de Pasqually, qui resta le premier.

Saint-Martin a eu de nombreux lecteurs, jusqu’en Russie, et quelques disciples directs, très tôt qualifiés de « martinistes ». Mais il n’a pas transmis d’initiation rituelle qui lui soit propre, il n’a fondé aucune société, ni aucun ordre, ni aucun rite d’aucune sorte. Pour le Philosophe inconnu, l’initiation rituelle, quelle qu’elle soit, est toujours auxiliaire, jamais indispensable, parce que l’initiation véritable s’accomplit dans le cœur du nouvel homme, organe de l’amour et de la connaissance supérieure.

Papus et l’Ordre martiniste

         En 1882, un jeune étudiant en médecine, le futur Dr Gérard Encausse (1865-1916), qui n’allait pas tarder à être plus connu sous le hiéronyme de Papus, recueillit, dit-il, un dépôt « de Saint-Martin », qu’il a transmis, à partir de 1884, sous la forme d’une initiation rituelle très simple, en trois étapes (associé, initié, supérieur inconnu). Son compagnon de route Augustin Chaboseau se réclame lui aussi d’un dépôt similaire, par une autre voie.

Ainsi est né l’Ordre martiniste, véritablement constitué par Papus, en 1887-1891, sous la forme d’une société initiatique, non maçonnique, ouverte aux hommes et aux femmes, conçue comme une chevalerie chrétienne, aux formes rituelles très dépouillées, doublée d’une école d’occultisme, placée sous le patronage posthume du Philosophe inconnu et œuvrant à la gloire de Yeshoua, Grand Architecte de l’Univers. En 1891, cet ordre se dotera d’un Suprême Conseil, sur le modèle maçonnique, administrant des loges placées sous l’autorité d’un initiateur, ou philosophe inconnu et transmettant une filiation rituelle, dite « martiniste », ou « de Saint-Martin ». Depuis Papus, cette filiation rituelle s’est transmise également, tout aussi validement, en dehors de tout cadre social, d’initiateurs à initiés « libres ». Quel que soit son mode de transmission, cette initiation ne se rattache pas à Saint-Martin autrement que par le désir de ses dépositaires.

         Peu après la mort de Papus, l’Ordre martiniste a commencé à se ramifier. Depuis quelques décennies, l’Ordre martiniste proprement dit, après avoir lui-même repris force et vigueur en 1952, sous la direction du Dr Philippe Encausse (1909-1984), fils de Papus, a donné lui-même naissance à plusieurs nouvelles branches. Cet ensemble de sociétés constitue aujourd’hui l’Ordre martiniste, au sens le plus général, aux multiples rameaux, totalisant quelques milliers de membres de par le monde. Parmi les branches les plus connues ou les plus actives, citons, outre l’Ordre martiniste dit « de Papus », l’Ordre martiniste traditionnel (lié à l’AMORC), l’Ordre martiniste et synarchique, l’Ordre martiniste initiatique, l’Ordre martiniste S. I., l’Ordre martiniste des chevaliers du Christ, etc.

Les néo-coëns

         À partir de 1913, Papus et son successeur Charles Détré (Téder), de manière confuse, puis Jean Bricaud dans les années 20, avaient tenté de réveiller l’Ordre des élus coëns au sein de l’Ordre martiniste. Mais, ils ne disposaient ni de la filiation rituelle ni des matériaux indispensables à un véritable réveil. Ce n’était pour ainsi dire qu’un rattachement de désir.

La véritable « première résurgence » de l’Ordre des élus coëns fut entreprise en vertu d’une filiation spirituelle, en 1942-1943, sous l’Occupation nazie, dans la clandestinité, par Robert Ambelain, mandaté par Georges Lagrèze. Ivan Mosca, à qui Robert Ambelain a transmis sa charge en 1967, mit l’ordre en sommeil en 1968, puis le réveilla officiellement en 1995. Depuis sa mort, en 2005, deux branches discrètes se réclament de sa succession directe. Depuis 1992, une « seconde résurgence », elle-même issue de la « première résurgence » de 1942-1943, s’est distinguée par la restauration de l´Ordre coën sur ses bases précises du XVIIIe siècle, à la lumière des nombreux documents d’époque découverts ces dernières décennies : fonds Willermoz, fonds Prunelle de Lière, manuscrit d’Alger, fonds Hermete, fonds Z, fonds L.A., etc. Ce corpus conséquent permet aux quelques rares et discrets néo-coëns modernes de revenir à une forme rituelle très proche, sinon identique à celle de l’Ordre de Martinès de Pasqually.

         Aujourd’hui, la coexistence du Rite Écossais Rectifié, pratiqué par de nombreuses obédiences, de l’Ordre martiniste incarné par une myriade de rameaux, de quelques lignées de néo-coëns, sans oublier les simples lecteurs de Saint-Martin, offre à la grande tradition martiniste un paysage plus varié que jamais.

Martinisme et franc-maçonnerie

Martinès de Pasqually était franc-maçon. Son œuvre témoigne d’une grande connaissance des rituels et des grades maçonniques de son temps et, en dépit de ses spécificités, l’Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l’univers s’inscrit délibérément dans la tradition de l’écossisme. À son tour, Jean-Baptiste Willermoz ancre le martinisme dans une forme maçonnique : le régime écossais rectifié, qui réforme la maçonnerie de son temps dans le sens des élus coëns, tout en s’en dissociant.

Franc-maçon lui-même, Louis-Claude de Saint-Martin a très vite pris ses distances avec les formes maçonniques, comme avec toutes les formes initiatiques. Mais son œuvre littéraire n’a pas cessé d’instruire les maçons, jusque dans la sainte Russie de Catherine II.

         Un siècle plus tard, Papus donnera à son Ordre martiniste une forme non maçonnique, tout en s’impliquant lui-même dans de nombreuses réalisations de la fringe masonry. C’est ainsi qu’il présidera à l’implantation en France du rite swedenborgien (1901), à la naissance d’une Grande Loge swedenborgienne de France sous sa grande maîtrise (1906-1916) ; puis à l’arrivée du rite national espagnol (loge Humanidad, 1906) et enfin à la fondation des rites unis de Memphis-Misraïm, dont il sera le premier grand maître pour la France (1908-1916).

         Des successeurs de Papus (Charles Detré, Jean Bricaud, Constant Chevillon, Robert Ambelain…) ont rapproché l’Ordre martiniste de la franc-maçonnerie, et particulièrement du rite écossais rectifié ou du rite de Memphis-Misraïm. D’autres (Victor Blanchard, Augustin Chaboseau, Philippe Encausse…) lui ont conservé sa pleine indépendance. À travers l’histoire, de nombreux maçons ont été membres des Ordres martinistes, tant il est vrai que ces deux traditions initiatiques, qui n’ont cessé de s’entrecroiser, sont parfaitement compatibles dans l’esprit.

Article écrit par Serge Caillet pour https://www.fm-mag.fr/

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