Au XVIIIe siècle, Soufflot* conçoit une église sur la Montagne Sainte-Geneviève qui, transformée par Quatremère de Quincy*, devient en 1791 un monument laïque, le « Panthéon des grands hommes ». Le 1er juillet 2018, Simone Veil est la cinquième femme à rejoindre les 74 personnalités panthéonisées : des politiques, des scientifiques, des écrivains, des résistant(e) s… des figures qui ont construit la France ou qui incarnent des valeurs humanistes. Mais qu’en est-il de la représentativité du monde ouvrier ? Deux exemples nous interpellent…

Le premier est celui de Martin Nadaud*(1815-1898). Issu d’une famille de paysans-maçons illettrés de la Creuse, il part à 15 ans, avec son père pour Paris afin de trouver du travail comme maçons et prend des cours du soir pour apprendre à lire. En effet, toute sa vie, il s’attachera à échapper au déterminisme de sa condition. Autodidacte, « il se révèle un homme des Lumières, universaliste et toujours moderne », comme l’écrit Joël Denis, dans son article de la revue Humanisme (Editions Conform, 2018, n°320). Ses discours et son ouvrage publié en 1895, Les Mémoires de Léonard ancien garçon maçon par Martin Nadaud ancien questeur de la Chambre des Députés montrent combien il maîtrise la langue française. Il est élu à l’Assemblée législative le 13 mai 1849 et en 1870 devient député de la Creuse proposé par Gambetta*. En 1874, franc-maçon initié à Londres, il est affilié à la Loge Les Amis Bienfaisants à Paris. Il défend l’instauration de retraites ouvrières, de protections contre les accidents de travail et fait changer la charge de la preuve à fournir pour faire reconnaître la responsabilité de l’employeur. C’est un précurseur dans la rédaction du Code du travail avec Viviani* et Groussier*. Élu au Conseil de Paris, à la Chambre des Députés, préfet…, il militera pour la relance de l’activité du bâtiment, l’amélioration de l’hygiène, l’enseignement professionnel et la construction d’un métro dont une station portera son nom avant d’être rebaptisée « Gambetta ». De nos jours, une place dans le XX° arrondissement à Paris ainsi que divers établissements d’enseignement technique et général, à Paris, Saint-Pierre-des-Corps, Bellac, Guéret et Bourganeuf portent son nom.

Avec Martha Desrumaux (1897-1982), le chemin est encore plus escarpé. Pour connaître la vie de cette femme d’action qui n’apprendra à lire qu’à 27 ans, on peut se référer à Pierre Outteryck grâce à son livre, Martha Desrumaux, une femme du Nord, ouvrière, syndicaliste, déportée, féministe (Geai bleu Éditions, Lille, 2009). On y découvre « le parcours extraordinaire d’une femme ordinaire » dont la « vie ne fut que combats et luttes pour l’émancipation de l’Humain ». Née à Comines, orpheline de père dès 9 ans, elle est placée comme « bonne d’enfants », mais elle se rebelle et décide : « je veux être ouvrière ». À 13 ans, elle se syndique à la CGT. La guerre de 14 éclate, elle est évacuée dans la région lyonnaise où elle est le fer de lance de la première grève en 1917. En 1921, elle adhère au Parti communiste (auquel appartient Fernand Grenier à l’origine du droit de vote accordé aux femmes par le général de Gaulle en 1944). En 1936, seule femme présente aux accords de Matignon, avec les bulletins de salaire de 15 femmes, elle apporte la preuve qu’elles sont moins payées que les hommes. Arrêtée en 1941, déportée en 1942 à Ravensbrück, elle combattra pour une humanité plus digne. Élue députée en 1945, elle poursuivra encore et toujours, avec son mari, Louis Manguine, la lutte pour le monde ouvrier et l’évolution de la condition féminine.

Deux associations, « Les Amis de Martin Nadaud » et « Les ami. e. s de Martha Desrumaux », cherchent des soutiens dans leur démarche de panthéonisation en lançant, entre autres, des pétitions. Ils espèrent qu’un jour « la patrie reconnaissante » leur donnera une notoriété légitime. Jusqu’au 8 octobre 2018, le street-artiste Christian Guémy, dit C215, montre la voie jusqu’à la crypte du Panthéon, dans les rues du 5e arrondissement, avec 28 portraits : « Mes œuvres placent des invisibles au rang des célébrités. À travers ces visages, je souhaite que les passants se confrontent à leur propre humanité… »

Les * signalent l’appartenance à la franc-maçonnerie.

Article écrit par Dominique Morillon pour www.fm-mag.fr

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