A Lacépède qui lui faisait une nouvelle fois part de ses états d’âme comme Grand Chancelier de la Légion d’honneur, Napoléon évoquait « le Temple dont j’ai ordonné la construction » et il le priait de poursuivre l’ouvrage. La qualité et les multiples responsabilités maçonniques du savant naturaliste étant bien connues dans les cénacles parisiens, il est difficile de ne pas voir là un clin d’œil de l’Empereur, initié ou non.

Derrière le masque de l’autorité, Napoléon faisait ainsi appel aux valeurs personnelles de son fidèle partisan. En effet, tout était à construire pour établir cet Ordre nouveau. On a souvent avancé l’hypothèse d’influences maçonniques sur la création de la Légion d’honneur ou quant au choix de son étoile et des recherches ont été menées pour faire le point sur ces questions. Nous voudrions nous limiter ici à l’étude d’éventuels liens entre les loges et de ceux qui ont mis en place, sur le terrain, son administration entre 1802 et 1815.

Ses deux premiers organisateurs, le général Mathieu Dumas et Lacépède sont des maçons notoires, comme d’ailleurs une partie des chefs de cohorte ou Cambacérés. Mais derrière ces grandes figures, peut-être des frères de rangs plus modestes contribuèrent-ils aussi à établir la Légion d’honneur ? Nous allons donc nous plonger dans le quotidien de la Grande Chancellerie sous l’Empire… et essayer de mieux cerner le milieu où furent recrutés ses artisans. Cette enquête sur les hommes de la première Légion d’honneur se veut aussi une contribution à l’étude de la dimension symbolique du pouvoir en France.

Le plus éminent de nos ordres joue, en effet, un rôle certain dans la représentation sociale de l’autorité publique et des élites tout au long du XIXe siècle. S’intéresser aux origines de la Légion d’honneur c’est donc aussi étudier un aspect du système de valeurs sur lesquelles s’inscrit la construction d’un nouvel État dans la France moderne.

I./ Lacépède parmi ses Frères

Officiellement nommé Grand Chancelier dès la première séance du Grand Conseil le 14 août 1803, Lacépède dut d’emblée faire face à la nécessité de mettre en place une administration pour la Légion d’honneur. Au citoyen Caédès qui lui proposait ses services, il répondit combien une telle administration était : « indispensable pour faire exécuter les arrêtés du Grand Conseil de la Légion d’honneur. Dès le moment où, à mon grand étonnement, j’ai été nommé Grand Chancelier, j’ai été chargé de détails très nombreux. Je me suis empressé d’appeler auprès de moi pour composer le petit nombre des bureaux dont j’avais besoin, d’anciens amis accoutumés à ma manière de travailler, et les personnes qui avaient été choisies et employées depuis plus d’un an par le Conseiller d’État Dumas, pour le commencement de la Légion, et que ce général m’a légué pour ainsi dire. »

Qui sont ces « anciens amis accoutumés à [la] manière de travailler » de Lacépède dont il nous dit le rôle éminent qu’ils ont tenu dans la mise en place de l’administration de la Légion d’Honneur ? La forte proportion de ses relations maçonniques dans les premiers « bureaux » du nouvel ordre national invite à chercher du côté des loges le vivier où puisa le Grand Chancelier. Comme pour beaucoup de cadres de l’Empire, l’appartenance maçonnique de Lacépède était connue. Mais il faut rappeler que la qualité de maçon peut recouvrir des situations fort différentes. Si pour certains l’initiation et la fréquentation des loges ont indubitablement été un élément de leur formation philosophique et un aspect important de leur vie sociale, pour d’autres, elles n’ont pu être qu’une affiliation de circonstance, épisodique et sans grande signification. Pour essayer d’évaluer leur influence éventuelle, l’historien doit donc d’abord essayer de cerner le niveau et la qualité de l’engagement maçonnique du personnage qu’il étudie.


Bernard Germain Étienne de Laville-sur-Illon, comte de Lacépède (1756 – 1825)

Or sur ce plan le dossier de Lacépède est particulièrement fourni. Il est initié plus de dix ans avant la Révolution. On ne sait pas où il fut reçu mais en 1778-1779 – il a 22 ans – lors de son premier séjour dans la capitale, il est déjà maçon. On le trouve d’abord sur le tableau – c’est-à-dire la liste des membres – de la loge des Frères Initiés : « Bernard Germain Etienne / de la Ville Comte de Lacépède/ Colonel d’infanterie/ Membre/ [né à] Agen [en] 1757/ [demeurant] Rue St André des arts, hotel Château vieux . » L’atelier semble regrouper des représentants de la bourgeoisie aisée, il compte beaucoup de négociants et deux banquiers par ailleurs dignitaires du Grand Orient, Tassin et Valette. Peut-être Lacépède a-t-il rejoint cette loge par l’intermédiaire du frère Cébet, lui aussi originaire d’Agen, qui est l’un de ses animateurs et qui occupera longtemps le poste de secrétaire. Mais le jeune Lacépède ne reste pas longtemps à Paris et quelques mois après il est inscrit à la rubrique « FF membres de la L∴ absents. » avec la mention « à Agen ». Lacépède n’apparaît plus sur les tableaux de cette loge après 1780.

Cependant, peut-être dès 1788 , puis certainement en 1783, on le découvre membre de l’un des ateliers les plus prestigieux du XVIIIe siècle . Il s’affiche en effet sur le tableau de la loge des Neuf Sœurs : « Cte de Lacépède, Colonel des troupes de l’Empire, membre de plusieurs académies, M∴[aître], Absent. » Sous le numéro d’ordre 65, il prend place entre « Claude Joseph Vernet, de l’acad. Roy. de Peinture » (n°64) et « Jean-Antoine Houdon, de l’acad. Roy. de Peinture » (n°66). Dans son autobiographie qui, écrite au début de la seconde Restauration, gomme soigneusement toute allusion maçonnique, il évoque ses rencontres avec Franklin et Voltaire comme un des temps forts de sa jeunesse. Or la loge et en particulier son président, Benjamin Franklin, jouèrent un rôle important dans le dernier voyage de Voltaire à Paris. Lacépède continua probablement à maçonner dans cette illustre compagnie jusqu’à la Révolution, mais on ignore les détails de sa vie maçonnique durant cette période, les archives des Neuf Sœurs ayant disparu. Il était en tout cas attaché à cette loge puisqu’il fut l’un des artisans de son réveil au début du XIXe siècle.

Dans les années 1780, il visita certainement la célèbre loge de l’aristocratie libérale liée aux Orléans, La Candeur. Elle comptait parmi ses membres un ami d’enfance dont il resta toujours très proche, l’Agenais Cyrus de Valence : « Dans ses premières années [… il] se lia bientôt avec le jeune Comte de Valence et leur amitié devint si intime que pendant toute leur vie, ils n’ont cessé de s’appeler frères et de se donner mutuellement des témoignages d’une véritable fraternité».

On sait que, contrairement à la vulgate établie par les frères radicaux-socialistes sous la Troisième République, la Révolution, loin de favoriser la Maçonnerie, amena à la fermeture des loges et à la mise en sommeil du Grand Orient. Mais, au-delà d’une cessation d’activité plus ou moins longue, les ennuis des Maçons sous la Terreur les incitèrent surtout à une grande prudence documentaire lors du réveil des loges après la tourmente révolutionnaire. Pourquoi établir des listes de membres et des archives qui pourraient se révéler compromettantes en cas de retournement de situation ?

L’activité maçonnique repart dès 1795 autour de quelques loges. Mais ce n’est qu’une fois la situation stabilisée avec le Consulat, à partir de 1800, que peu à peu la bureaucratie maçonnique va se remettre en place et que l’historien recommence à disposer de listes de membres, de registres de procès-verbaux et autres archives. Ce n’est vraiment qu’autour de 1803 que le Grand Orient rétablit son autorité sur les loges et son appareil administratif. C’est d’ailleurs cette année-là que Lacépède réapparaît dans les tablettes de l’Ordre puisqu’il est élu second grand surveillant le 30 septembre 1803.

Tout au long de l’Empire, en compagnie de son ami Valence, il sera l’un des Grands Officiers du Grand Orient de France, grand administrateur à partir de 1804 et jusqu’en 1813 où il devient grand conservateur. Quant à son engagement en loge, il est installé « Vénérable » − c’est-à-dire président − de Saint-Napoléon en 1805 et il participe à la reprise des travaux des Neuf Sœurs en 1806. Il est bien sûr membre d’honneur de la loge d’Agen La Sincérité13. Il sera aussi membre du Suprême Conseil pour l’Empire français du Rite Ecossais Ancien Accepté.

Bien que les archives soient aujourd’hui lacunaires on y trouve encore de nombreux témoignages de son activité maçonnique. Dans les gros registres qui conservent les procès-verbaux méticuleux des diverses Chambres du Grand Orient de France, on le voit très souvent en compagnie de Cambacérès, maçon d’Ancien Régime lui aussi. Il était donc très probablement un membre actif de la loge « personnelle » que l’Archichancelier créa en 1806 sous le titre explicite de La Grande Maîtrise. Mais sur ce dernier point, en l’absence d’archives, on en est réduit aux conjectures.

II./ La loge de la Grande Chancellerie Sous le magister de Lacépède,

l’administration de la Grande Chancellerie est organisée en cinq divisions. Les chefs des première (Amalric), deuxième (Davaux), et cinquième (Lavallée) divisions sont des maçons notoires, ainsi que le sous-chef de la troisième, Barouillet. Maçons actifs aussi l’avocat en charge du contentieux, Raoul, ainsi que deux des cinq membres du cabinet : Tardif et Aussignac. De surcroît Amalric − « Secrétaire Général de la Légion d’Honneur » − et Raoul sont des dignitaires du Grand Orient puisqu’en 1804 le premier est l’un des « Grands Experts du Grand Chapitre Général » et le second assure les fonctions d’« Expert » au sein de la « Grande Loge d’Administration ». Or Amalric, Davaux et Barouillet ont fait partie des premières embauches de la Grande Chancellerie, dès le 19 août 1803, suivies de peu par celle de Joseph Lavallée le 24 octobre 1803. Il est donc bien tentant de voir dans les frères, ces « anciens amis accoutumés à ma manière de travailler », des confidences du Grand Chancelier !

Lacépède connaît ainsi Jean-Baptiste Davaux − « son célèbre ami » selon ses propres termes − et Lavallée depuis les années 1780 où ils maçonnent ensemble. Davaux est aussi membre des Neuf Sœurs. Lavallée appartient à une autre loge parisienne, La Vérité, mais il devient parallèlement « l’un des membres les plus laborieux du Musée », qui est une émanation des Neuf Sœurs. L’ancien abbé d’Amalric se lie avec Lacépède dès 1795. Jean-Martin Barouillet est maçon depuis au moins 1790, date à laquelle on le trouve membre de la loge La Parfaite Unité des Cœurs. Les Maçons de la Grande Chancellerie se regroupent d’ailleurs dans certaines loges. Amalric et Peyre, le contrôleur des bâtiments, rejoignent Saint-Napoléon présidée par Lacépède. Accompagnés de Davaux et Raoul, on retrouve Peyre et Lacépède dans le réveil des Nœuf Sœurs en 1806. Royer fils et Lejeune sont à Isis. Assistés des « employés » Anglade, Fageot, Fleury, Lenex et Pissot, Barouillet et Davaux aident Joseph Lavallée à créer la loge des Commandeurs du Mont-Thabor dont le quart des fondateurs travaille donc à la Grande Chancellerie. Ils seront ensuite rejoints par Lafitte, Tardif, Aussignac, Behier, Duteil. Le Vénérable de la loge est Joseph Lavallée mais celle-ci compte aussi un Vénérable d’honneur qui n’est autre, bien sûr, que Lacépède.

Pour mieux connaître le milieu qui fait fonctionner la Grande Chancellerie, levons le voile sur quelques-unes des réunions mystérieuses de la Respectable Loge Les Commandeurs du MontThabor. Nous sommes le 15 mars 1808, les frères rejoignent le local maçonnique un peu comme on va à son cercle. Après l’exposé et le débat, le dîner, les chants et la musique occupent d’ailleurs une partie de la soirée. La réunion est présidée par le frère Lavallée (chef de la cinquième division). A sa gauche, siège l’orateur Mangourit − éphémère commissaire aux Relations extérieures sous la Révolution et, en 1808, secrétaire général de l’Académie Celtique, nous y reviendrons − à sa droite, le secrétaire de la loge, Vatinelle, « employé au Journal Officiel, Le Moniteur » assisté de Marie, collaborateur direct de Lavallée à la Grande Chancellerie.

A l’autre extrémité, « à l’Occident », le premier surveillant est Bazaine, officier des Ponts et Chaussées et répétiteur à l’Ecole Polytechnique, et le second surveillant, Rey, général de division. La musique qui doit atténuer l’austérité des travaux maçonniques est sous la responsabilité de Davaux (chef de la deuxième division). A différents offices et « sur les colonnes », on ne trouve pas moins de onze autres « frères » travaillant à la Grande Chancellerie. On ne s’étonnera pas que l’une des acclamations de la loge soit « Honneur et Patrie » − la devise de la Légion d’honneur. Ce soir-là, l’ordre du jour prévoit la cérémonie d’octroi d’une patente pour travailler selon le « Rite Ecossais Philosophique » et la délégation qui lui remet cet important document signé de la main même de S.A.S. le frère Prince Archichancelier, est le frère Général Rouyer, par ailleurs trésorier de la IXe cohorte de la Légion aux côtés de son chef, le frère Maréchal Lannes, grand administrateur du Grand Orient de France.

La loge se réunit tous les quinze jours. Quelques mois plus tard, le 6 septembre 1808, Joseph Lavallée est malade, les frères se rassemblent alors sous la bienveillante présidence de leur « Vénérable d’honneur, revêtu du sacerdoce des sciences naturelles et du pontificat des récompenses nationales » [sic], le Très Illustre Frère de Lacépède. Le frère orateur-adjoint, l’avocat Roger, prononce une « planche » sur le symbolisme des solstices et des équinoxes en relation avec les fêtes de la Saint-Jean. On y retrouve en filigrane les théories de Dupuis sur les religions comme interprétations des révolutions solaires par les grandes civilisations et les doctrines des Idéologues.

Le 17 décembre 1808, le frère Mangourit propose un panorama sur l’histoire de la Maçonnerie. Bien dans les idées du temps, il en fait l’héritière d’une chaîne d’initiés qui va des cultes à mystère de l’Antiquité jusqu’aux Templiers. Les liens avec l’Ordre du Temple se retrouvent dans le Rite Ecossais Philosophique que professe la loge. L’un de ses grades les plus éminents est celui de Chevalier de l’Aigle Blanc et Noir ou Kadosh supposé continuer les augustes cérémonies de l’Ordre médiéval. On y explique notamment au récipiendaire que les maçons sont les descendants des Templiers injustement persécutés au XIVe siècle et dont certains trouvèrent refuge en Ecosse dans des loges de tailleurs de pierre. La maçonnerie est d’ailleurs un des milieux où l’intérêt pour le Moyen Age et l’imaginaire chevaleresque réapparaît dès les années 1740 et se développe tout au long de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Auguste Viatte proposait d’y voir une des « sources occultes du romantisme ». Dans cette ambiance, Joseph Lavallée et ses amis se gratifient volontiers du titre modeste de « Noble Commandeur » !

La « loge de la Grande Chancellerie » − comme il faut bien l’appeler − allie donc philosophie voltairienne et rites chevaleresques. Ce mélange peut nous paraître singulier aujourd’hui mais il est typique des cercles maçonniques de cette époque. L’atelier est particulièrement fier des correspondances qu’il entretient avec d’autres loges ou des visites qu’il reçoit comme celle du « T.I.F. Baron Girard, général de brigade, et Vénérable [de la loge] Les Frères de la Grande Armée» , ou celle, quelques semaines plus tard, du général Lassalle.

Mais derrière la rhétorique pesante, on peut aussi distinguer quelques éléments non dénués d’implications politiques. Ainsi, au détour d’une phrase, l’orateur Mangourit rappelle-t-il combien il est important « pour les dépositaires de la puissance publique de ne pas compromettre leur renommée par des actes arbitraires ». On rend bien sûr hommage au frère Grand Chancelier, mais en des termes tout à fait intéressants à l’heure où Napoléon crée la noblesse d’Empire : « Ce doux nom de F∴ − dit-on à l’illustre Lacépède − il nous devient de plus en plus précieux dans nos intéressantes réunions, depuis que l’intérêt public et l’intérêt personnel exigent dans la société, des distinctions que le concours de ces deux intérêts semble justifier.

Il acquiert pour nous de nouveau charme, depuis que vous êtes obligé de recevoir, comme nous de vous donner, ces titres qui ne vous éloigneront pas de l’égalité raisonnable que nous retrouvons avec tant de plaisir ici ; et vous y trouverez une jouissance réelle dans nos réunions fraternelles, puisque vous abandonnez vos grandeurs, pour consentir à n’être plus qu’un homme ; c’est à nous de vous dire alors que vous n’y perdez rien ; mais quand vous êtes au milieu d’une société d’hommes libres, vous sentirez combien vous y gagnez ».

III./ Joseph Lavallée et l’idéologie de la première Légion d’honneur

Si les maçons sont très présents parmi les cadres qui mettent en place la Légion d’honneur, c’est l’un d’eux – collaborateur très proche du Grand Chancelier – qui se verra confier une tâche essentielle, la rédaction du premier livre sur le nouvel Ordre. On sait l’attention prêtée par le régime napoléonien aux enjeux symboliques, il est donc peu probable que la publication en 1807 par Joseph Lavallée des Annales nécrologiques de la Légion d’Honneur relève de la simple initiative individuelle. D’ailleurs cette publication semble bien être le prolongement direct de son travail à la direction de la cinquième division, celle « des Titres ». Lacépède et probablement au-delà l’Empereur lui-même ont certainement soutenu, voire même commandé, l’ouvrage dont le long sous-titre précise le contenu : « Notices sur la vie, les actions d’éclat, les services militaires et administratifs, les travaux scientifiques et littéraires des membres de la Légion d’honneur, décédés depuis l’origine de cette institution, dédiées à S.M. l’Empereur et Roi, chef suprême de la Légion d’honneur, et rédigées d’après des mémoires authentiques ». Les historiens se sont beaucoup interrogés sur la véritable nature de la création de Napoléon : la Légion d’honneur, est-elle une version au goût du jour des vieux ordres de l’Ancien Régime ou est-elle une institution d’un type nouveau ? Le livre de Lavallée peut, nous semble-t-il, renseigner sur – osons le mot ! – l’idéologie de cette première Légion d’honneur.

Dès sa préface l’auteur s’inscrit sans ambiguïté dans le prolongement des idées de la Révolution : « La décoration promise par l’institution de la Légion d’honneur est un prix que chacun peut disputer […] quelle noble pensée que de présenter à l’homme la perspective d’une distinction dont l’exercice de toutes les vertus est le préliminaire indispensable […] de forcer l’orgueil même à devenir l’agent de la perfection». Le livre veut proposer un « aperçu des services incalculables que l’institution de la Légion d’honneur a déjà rendus [elle est] pour la génération naissante, le guide le plus utile à consulter [elle offre] enfin ce phénomène inouï jusqu’à nos jours : celui de l’égalité entre les Citoyens, garantie même par les distinctions ». Si Lavallée ne manque pas de rendre un hommage appuyé à de nombreuses reprises au génie du « Héros des Français », il avance aussi que ces Annales de la Légion d’honneur seront le meilleur démenti à ceux qui à l’avenir essayeraient de calomnier la « Grande Nation et tous les principes de probité, de justice et de loyauté […] fruits de la Révolution Française ». C’est bien dans le prolongement des armes d’honneur que notre auteur se situe, il veut nous proposer un véritable « Arc de Triomphe » littéraire. « Notre livre, vengeur de la Patrie outragée [fera] justice de ces mensonges à la face des Nations, [il dira] aux races futures : Voici les hommes dont les mœurs, les veilles, les travaux, illustraient alors la Magistrature, l’Administration, la Diplomatie, les Arts Libéraux, l’Industrie, le Commerce, le Sacerdoce au sein de ce vaste Empire, lisez et jugez ». Nous entrons dans un tableau de David !

La personnalité de Joseph Lavallée peut aussi éclairer le projet. Le chef de la cinquième division de la Grande Chancellerie est loin d’être un simple bureaucrate. La page de titre de l’ouvrage égrène les titres dont il s’honore : « secrétaire perpétuel de la Société Philotechnique de Paris, Membre de l’Académie Celtique et de celle des Enfants d’Apollon ; de la Société Royale des sciences de Gottingue, des Académies de Dijon, Nancy, etc. ». L’appartenance à l’Académie Celtique, dont Lacépède est aussi membre, marque un profil idéologique. Cette institution napoléonienne créée en 1805 a longtemps été négligée par les historiens qui n’y voyaient qu’un avatar de la celtomanie. En fait, comme l’ont montré depuis quelques années les travaux de Jean-Yves Guiomar, Mona Ozouf et Nicole Belmont, c’est tout un milieu intellectuel qui se regroupe sous ce titre pittoresque. Cet ancêtre direct de la Société des Antiquaires de France est véritablement aux origines de l’ethnographie française. Mais ses savantes recherches s’inscrivaient sur une toile de fond idéologique particulière. Ses membres professaient un déisme indifférent, voire hostile, au catholicisme. Derrière les traditions populaires, ils cherchaient en fait les vestiges d’une religion naturelle qui aurait été celle des Gaulois et dont certains aspects auraient survécu dans les coutumes des campagnes, d’où ces premières enquêtes ethnographiques. Lavallée s’inscrit donc dans ce courant qui fait de l’Antiquité sa référence et qui est une des sources intellectuelles de la Révolution. D’une certaine manière l’Ancien Régime catholique est pensé comme une parenthèse. On ne s’étonnera donc pas que les Annales nécrologiques de la Légion d’honneur du frère Lavallée présentent ses membres disparus comme des héros antiques.

En effet, l’auteur ne renia jamais son engouement pour le parti philosophique et les idées des Lumières. Né en 1747 marquis de Bois-Robert, capitaine d’infanterie au régiment de Champagne dans les années 1770-1780, il partage son temps entre une vie militaire assez dilettante et les salons parisiens où il s’essaye à la poésie et au roman. En 1789, la Révolution le libère de la Bastille…où sa famille l’avait fait enfermer en raison de ses écarts ! Il « répudia sa noblesse héréditaire et adopta avec chaleur les nouveaux principes politiques. » Il publie un Discours d’un philosophe à la nation française, la veille de l’ouverture des États-généraux, ou le Ralliement des trois ordres… et en 1793 une… Fête des Sans-culottes, couplets chantés dans un banquet civique, le dimanche 6 janvier, l’an IIe de la République française. Michaud, qui l’a manifestement bien connu, lui rend hommage sur le plan intellectuel : « Lavallée joignait à beaucoup d’esprit naturel une instruction solide et variée. Il parlait la plupart des langues d’Europe et avait fait une étude approfondie de la théorie des Arts. Ayant le travail facile, il concourut à la rédaction d’un grand nombre d’ouvrages». Mais, en vieux royaliste, Michaud ne peut manquer de stigmatiser certains de ces livres qui se font remarquer « par l’exagération la plus outrée des principes républicains ». Lavallée est très représentatif de cette génération des Secondes Lumières, à l’image des Idéologues, attachée aux principes de 1789 si ce n’est à tous les excès de la Révolution. Après l’échec du Directoire, leur régime idéal, beaucoup s’accommoderont fort bien du despotisme pourvu que celui-ci soit éclairé et maintienne à l’écart le parti prêtre, les Bourbons et les émigrés.

Les cadres de la Grande Chancellerie sous l’Empire sont des amis soudés par vingt ans de compagnonnage dans une époque troublée. Gagnés aux idées des Lumières de leur jeunesse, érudits et amateurs dans le domaine des arts et des lettres, ils mettront leurs talents et leur culture au service de cet Ordre nouveau, cette Légion fondée sur les vertus et non sur la naissance, comme dans les temps obscurs de l’Ancien Régime. Ils avaient lu dans Montesquieu qu’un régime éclairé ne pouvait s’établir qu’en s’appuyant sur des hommes vertueux, la Légion d’honneur devait les rassembler. La hauteur de l’enjeu et la noblesse de l’ambition sont dans ce projet. Au retour du « souverain légitime », Lacépède entre en disgrâce, Davaux est mis à la retraite, quant au ci-devant marquis de Bois-Robert, l’ex-sansculotte Lavallée, il s’exile à Londres où il meurt en 1816.

On ferait cependant un contresens en voyant dans la Légion d’honneur « une œuvre maçonnique » au sens caricatural du terme et en surévaluant le rôle de l’appartenance maçonnique commune dans le fonctionnement de la Grande Chancellerie. Ainsi, par exemple, la vie en loge n’est qu’un aspect des liens qui unissent Lacépède et Davaux. Ils sont aussi tous deux musiciens, comme Lavallée et Barouillet, et se retrouvent dans la Société − musicale − Académique des Enfants d’Apollon. « De 1800 à 1810, Davaux avait ouvert chez lui des concerts brillants où l’on entendait d’habiles instrumentistes». Franc-maçonnerie, sociétés savantes, sociétés musicales ne sont que les diverses modalités qu’empruntent les relations que Lacépède entretient avec ses amis. Ceux-ci occupent d’ailleurs une grande place dans sa vie. Lacépède est un homme fidèle en amitié. Son autobiographie est un témoignage frappant de ce trait de caractère. Les rencontres jalonnent sa vie et les textes sont farcis d’expressions comme « mon cher ami », « mon respectable ami », « mon célèbre ami », « mon estimable ami », « mon illustre ami »… D’ailleurs, les administrateurs de la Grande Chancellerie qui ne paraissent pas maçons entretiennent également avec lui une relation particulière comme le chef du secrétariat, de Bock qui est « son parent » ou les Jubé qui appartiennent à la famille de sa femme. Amalric souligne combien Lacépède donnait une dimension affective à ses relations de travail, il « traitait en père les collaborateurs qu’il s’était choisis».

Si la Légion d’honneur n’a pas été une œuvre maçonnique, la forte présence des « frères » dans ses premières années est un des éléments − parmi d’autres − qui ont contribué à forger son identité. L’empreinte se prolonge d’ailleurs après 1815 puisque une partie des « bureaux » reste en place et que le nouveau Grand Chancelier, Mac Donald est aussi un vieux maçon. Quelles valeurs ont transmis ces hommes à notre premier ordre national ? Dès le dix-huitième siècle, la Francmaçonnerie fait un pont entre deux mondes. Par ses rites, son symbolisme, elle se rattache aux institutions traditionnelles de l’Ancienne France : confréries, communautés de métier, ordres de chevalerie… Par la sociabilité, les débats, les courants d’échanges qu’elle met en œuvre, elle s’amarre solidement aux Lumières dont elle devient un des vecteurs. Ce double caractère a indubitablement marqué Lacépède et « ses amis ». C’est ce double héritage qu’ils ont déposé dans le berceau de la Légion d’honneur qui constitue encore aujourd’hui un trait majeur de son identité : « je désirai − écrit le Grand Chancelier − que cette belle institution servît à donner des bases inébranlables à la morale publique, rétablît le culte du véritable honneur, et fît revivre sous de nouveaux emblèmes l’ancienne chevalerie française épurée de ce que lui avaient donné de trop les siècles d’ignorance, et embellie de ce qu’elle pouvait tenir des siècles de Lumière »

par Pierre Mollier

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