Article Hiram.be, https://www.hiram.be/les-disciples-dhermes-les-statuts-schaw/

Publié par Pierre Noël 

Après la publication lundi 29 mars du texte de Pierre Noël Les enfants d’Hermès Trismégiste, voici la suite de ce propos, avec les Disciples d’Hermès et les Statuts Schaw.

Les Disciples d’Hermès : Les Statuts Schaw.

William Schaw fut nommé maître des ouvrages du roi d’Ecosse en 1589. A ce titre il prit part à la construction, ou la restauration, de nombreux édifices, dont l’abbaye de Dunferline et la résidence de la reine Anne dans cette même localité (Stevenson, 1988, pp. 28 et suivantes). En 1598, il promulgua une première série de statuts qui codifiaient la pratique du métier de maçon et accordaient aux loges sa direction.

L’année suivante il y ajouta une seconde série de statuts dont le but visait surtout à établir une liste de préséance des loges basée sur leur ancienneté. Ainsi la loge d’Edimbourg, « Mary’s Chapel », était reconnue comme « principale d’Ecosse« , celle de Kilwinning comme « chef et seconde » du royaume. En outre ces seconds statuts apportent deux précisions importantes. L’article 4 stipule que les loges sont soumises à l’autorité des « Presbytères » (assemblées locales de l’Eglise réformée d’Ecosse) ; l’article 6 prévoit que « le surveillant (en fait le président de la loge) de Kilwinning choisira six parmi les meilleurs et dignes maçons afin de tester la compétence de tous les compagnons en leur art, métier et ancienne mémoire« . L’article 10 ajoute que nul ne sera admis compagnon « sans un examen suffisant et la preuve (qu’il possède) la mémoire et la science« . L’article 13 stipule que le Surveillant de la loge de Kilwinning doit tester l’art de mémoire de chaque fellow et de chaque apprenti.

Je ne puis résister au plaisir d’en donner le texte originel, tel qu’il fut publié par David Murray Lyon dans sa monumentale « History of the lodge of Edinburgh (Mary’s Chapel) n°1 » (1900, pp. 12-13).

(Art. 6). item it is ordanit be my lord warden generall that the warden of Kilwynning as secund in Scotland elect and chuis sex of mayst perfyt and worthiest of memorie within thair boundis to tak tryall of the qualifications of the haill masonis within the boundis fairsaid of thair airt, craft, scyance and antient memorie.

(Art. 10) Item it is ordanit that all fallows of craft at his entrie pay to ye commoun bokis of ye ludge the soume of ten punds maire…and that he be not admitted wthout ane sufficient essay and pruise of memory and art and craft.

(Art. 13) Item it is ordained by ye generall warden that ye warden of ye ludge of Kilynning tak tryall of ye art of memorie and science yrof of everie fellowe of craft and everie prenteiss according to ayr of yr vocations ».

Que pouvait avoir à l’esprit le rédacteur de ces statuts en mentionnant l’art de mémoire ? Qu’il puisse y avoir une connexion entre une technique mnémonique basée sur l’architecture et le métier de maçon paraît évident, d’autant que beaucoup étant sans doute illettrés, ils ne pouvaient qu’en bénéficier dans l’apprentissage d’un métier comprenant des « secrets » techniques enseignés de bouche à oreille. Le « cahier » du (Français) Villard de Honnecourt (première moitié du XIII° siècle), vivant témoignage des expériences d’un constructeur médiéval, contient des croquis, des observations, des notes et des recettes à l’usage de l’auteur, réunis au gré de ses voyages. Outre une partie purement technique, il comporte des pages consacrées à l’ »art de géométrie », débutant par ces mots :

Ici commence la méthode des tracés du dessin tels que l’art de géométrie les enseigne pour travailler aisément. Et sur les autres feuilles sont ceux de la maçonnerie » (in R. Bechmann, « Villard de Honnecourt, la pensée technique au XIII° siècle et sa communication », 1991, p.305).

Ces pages présentent surtout des personnages humains ou animaux, intitulés « matière de portraiture » , portraiture signifiant non pas dessins de personnes mais dessins géométriques ou d’architecture, par opposition à l’écriture. La plupart comportent des schémas géométriques superposés au dessin proprement dit sans cependant qu’un rapport évident puisse être établi entre eux, un peu à la manière des figures géométriques traditionnellement associées aux constellations.

« Il ne paraît pas absurde de penser que, de la même façon, pour mémoriser des tracés qui présentent comme les constellations, un groupe de points qu’on réunit par des traits, Villard leur superpose une figure humaine ou animale, à l’instar de ces anciennes cartes du ciel où étaient représentés de façon réaliste les animaux, les objets, les personnages, dont les astronomes modernes utilisent encore les noms. Cela procéderait du même esprit pratique et concret et tendrait aux mêmes buts: faciliter la mémorisation de ces tracés, pouvoir les nommer, permettre de les retrouver. » (Bechmann, op. cit., 1991, p.312).

Ainsi des figures humaines ou animales (la vierge à l’enfant, le cerf, le roi, le chevalier…) évoqueraient des figures géométriques, des tracés utiles pour les bâtisseurs, géomètres, tailleurs de pierre, charpentiers…, des recettes pour évaluer surfaces et volumes ou des méthodes de calcul rapide. Bref Villard suivrait là les préceptes de l’art de mémoire classique, tel qu’enseigné par les auteurs de l’Antiquité et du Moyen Age, de Cicéron à Albert le Grand.

Reste à voir si Schaw, homme de la Renaissance, n’avait à l’esprit que la simple utilité pratique de la méthode. N’est-il pas aussi vraisemblable qu’il souhaitait l’appliquer à d’autres domaines, relevant des sciences « secrètes » ? L’hypothèse est d’autant plus tentante que la maçonnerie écossaise du XVII° siècle est surtout connue par son « mot de maçon » qui n’a avec la pratique du métier qu’un lointain rapport (voir les nombreuses entrées sur ce mason’s word dans hiram.be)

Le mouvement Rose-Croix.

Dans le cadre qui nous occupe, évoquer brièvement ce mouvement est indispensable, d’autant que Frances Yates a émis l’hypothèse que ses origines devaient être cherchées dans l’Angleterre élisabéthaine, son introduction en Allemagne étant le fait des contacts existant à l’époque entre les intellectuels protestants des deux nations, unis par leur même haine du « papisme » (« The Rosicrucian Enlightenment », 1972). En témoignerait le séjour de John Dee, auteur de la « Monade hiéroglyphique« , à la cour de l’empereur alchimiste, Rodolphe II (1583). Quoiqu’il en soit, rappelons que le mouvement rosicrucien naquit avec la publication, en Allemagne, de deux manifestes, la « Fama Fraternitatis… » (« Echos de la fraternité du très louable Ordre de la Rose-Croix ») en 1614 et la « Confessio… » (« Confession de l’insigne confrérie du très honoré Rose-Croix à l’adresse des hommes de science de l’Europe ») en 1615, auxquels firent suite en 1616 « Les noces chymiques de Christian Rose-Croix« . Ces ouvrages eurent un retentissement énorme dans l’Europe cultivée du temps, dont on trouvera ailleurs la relation (voir à ce sujet R.Edighoffer, « Les Rose-Croix », 1982; B.Gorceix, « La bible des Rose-Croix », 1970; P.Arnold, « La Rose-Croix et ses rapports avec la Franc-maçonnerie », 1970).

Contentons-nous de souligner que ces manifestes, par bien des aspects, s’inscrivent dans la ligne des préoccupations philosophico-mystiques de la Renaissance. La Fama annonce la venue de temps nouveaux qui verront Dieu permettre aux hommes de mieux connaître son fils Jésus-Christ, de pénétrer les secrets de la Nature et de comprendre leur condition de microcosme. La création est une harmonie, au sens musical du terme, qui unit l’homme, le ciel et la terre, le microcosme et le macrocosme, harmonie exprimée par l’image de la sphère, plénitude et achèvement de l’univers. Cette perfection ne peut que convaincre de l’existence d’une mathématique divine dont il suffirait de retrouver les formules pour maîtriser à la fois l’espace et le temps. Lire le livre de la Nature est la voie royale conduisant à l’appréhension immédiate de la divinité comme à la maîtrise de la matière. Mais, ajoute la Confessio, la science ainsi conçue n’est accessible qu’aux élus bénéficiant de la grâce divine. A eux sera révélé le sens secret des Ecritures, c’est à dire la gnose qui est don de Dieu, car toute science est incorporelle et l’instrument dont elle use est l’intellect lui-même. L’étude seule est inutile si elle ne s’accompagne d’une piété profonde. Les « Noces chymiques..« , œuvre de Jean-Valentin Andreae (1586-1654), n’ont de commun avec ces manifestes que leur personnage central, Christian Rose-Croix. Son extraordinaire voyage, emblématique de la quête alchimique, ne peut que confirmer la communauté d’esprit unissant les fondateurs anonymes du mouvement et les mages néo-platoniciens du siècle précédent.

Imprégnés d’une profonde piété luthérienne, rédigés en des temps particulièrement menaçants (bientôt débutera la guerre de trente ans avec son cortège de massacres, de pillages et de désespoir), baignant dans une atmosphère millénariste, ces trois ouvrages se caractérisent par l’évocation d’une société idéale dont plusieurs traits méritent d’être retenus. Le premier est une conception du monde très proche encore de celui de la Renaissance, malgré une insistance nouvelle sur les réalisations pratiques, dans le domaine des sciences mécaniques et de la médecine notamment. Le deuxième est l’accent mis sur les sociétés fermées, unissant les véritables sages derrière leur fondateur. Le troisième est le recours à une représentation symbolique de l’univers dont le tombeau de Christian Rose-Croix est l’exemple.

Le tombeau de Christian Rose-Croix est découvert, on s’en souvient, à l’occasion de travaux de maçonnerie (le fait n’est peut-être pas fortuit !) entrepris dans la maison de l’Esprit saint, demeure de l’Ordre.

« Et voici qu’apparut une salle en coupole en forme d’heptaèdre. Chaque côté avait sept pieds de long, la hauteur était de huit pieds. bien que les rayons du soleil n’y parvinssent jamais, cette salle était éclairée par un autre soleil, copié sur le modèle du premier, qui se trouvait au centre du plafond, tout en haut. Au milieu de la salle, en guise de pierre tombale, avait été dressé un autel de forme circulaire, avec une plaque de cuivre jaune, qui portait ce texte :  A.C.R.C. De mon vivant, je me suis donné pour tombeau cet abrégé de l’univers. Le premier cercle qui servait de bordure portait sur son pourtour : Jésus est mon tout. La partie centrale contenait quatre figures enfermées dans un cercle, et revêtues des inscriptions suivante : 1. Le vide n’existe pas; 2. le joug de la loi ; 3. La liberté de l’Evangile; 4. Intacte est la gloire de Dieu…Nous divisâmes la salle voûtée en trois parties: le plafond ou le ciel, le mur ou les côtés, le sol ou pavage. »

Le ciel était divisé en sept triangles, chaque côté en dix champs quadrangulaires, chacun revêtu de figures et d’inscriptions. Le sol était lui aussi subdivisé en triangles.

« Chaque côté recelait une porte qui ouvrait un coffre contenant divers objets, en particulier tous les livres que nous possédons par ailleurs…un autre coffre contenait des miroirs à propriétés multiples, des clochettes, des lampes allumées, en particulier, d’autres recueils de chants merveilleux. »

Sous l’autel repose le corps de Christian Rose-Croix, tenant à la main « un petit livre de parchemin, avec des lettres d’or, appelé T. »

Le traducteur de ce texte, Bernard Gorceix, note que la phrase « le vide n’existe pas » est vraisemblablement une allusion à un passage du Corpus Hermeticum (« Ce qui est réel ne peut jamais devenir vide« ), ce qui nous renvoie (est-ce une surprise ?) au Trismégiste!

Si le tombeau du fondateur se veut une nouvelle représentation symbolique de l’univers, image réelle et non fictive de celui-ci (j’insiste une fois encore !), il est aussi le réceptacle des connaissances humaines. Dans sa complexité, par ses références géométriques, ses figures et ses coffres, il peut à l’évidence servir de support imaginaire à la mémoire selon les règles habituelles de cet art que devaient maîtriser les maçons écossais, ici appliquée non à de simples secrets de métier mais à une appréhension holistique du mystère cosmique.

Il n’y eut pas de « Confrérie de la Rose-Croix »! Inutile donc de rechercher un groupe secret d’hommes supérieurs et inspirés qui auraient influencé le cours des choses, colonisé les premières loges maçonniques, en Grande-Bretagne ou ailleurs, et élaboré les rituels de la franc-maçonnerie moderne. Il y eut par contre un « mouvement  » rose-croix, comme plus tard un « mouvement » romantique, symbolique ou surréaliste sans pour autant qu’il faille imaginer que Chateaubriand, Mallarmé ou André Breton aient appartenu à une société secrète ! Dès 1618, Michael Maier, médecin, astrologue et alchimiste, auteur de l’ »Atalante fugitive » (1618) publia les « lois » de l’Ordre dans son « Themis Aurea, hoc est de legibus Fraternitatis R.C. Tractatus« , qui fut traduit en anglais en 1656, avec une dédicace à Ashmole. En Angleterre, Robert Fludd (1574-1637) se fit le défenseur du mouvement, publiant une « Apologia Compendiaria Fraternitatem de Rosea Cruce suspicionis et infamiae maculis asspersam veritatis quasi Fluctibus abluens et abstergens » (1616) bientôt suivie du « Tractus Apologeticus Integritatem Societatis De Rosea Cruce defendens… » (1617), le tout en assurant ne pas être Rose-Croix lui-même. En Ecosse, un collectionneur de manuscrits alchimiques, Lord Balcarres possédait une traduction manuscrite, en écossais, des deux manifestes, datée de 1633. Son beau-fils, Sir Robert Moray (1607-1673), eut pour ami et secrétaire l’alchimiste Thomas Vaughan (1622-1666) qui, sous le pseudonyme Eugène Philalèthe, publia leur première traduction anglaise en 1652 (« The fame and confession of the fraternity of R:C: commonly of the Rosie Cross« ).

Bien rares sont les cas connus d’hommes liés, peu ou prou, au mouvement Rose-Croix qui aient appartenu à une loge maçonnique. Robert Moray est l’un d’eux. Cet Ecossais, soldat, politicien et homme de sciences, fut reçu le 20 mai 1641 par les membres de la loge « Mary’s Chapel » d’Edimbourg, lors d’une assemblée tenue à Newcastle, durant une de ces guerres qui opposèrent les « covenanters » écossais aux troupes de Charles I (in Lyon, op.cit., p. 96). Tous deux furent choisis sans doute pour leur statut social, mais cela n’empêche qu’ils étaient également pourvus de capacités techniques dans des domaines exigeant des connaissances sérieuses en géométrie : l’artillerie pour Hamilton, l’aménagement des camps et des fortifications pour Moray qui était quartier-maître général de l’armée insurgée. Ce dernier ne fut d’ailleurs pas un maçon occasionnel ! On sait qu’il assista à une loge en 1647 et surtout qu’il fit fréquemment mention de son appartenance dans sa correspondance privée, notamment par l’emploi de la « marque » qu’il avait choisie lors de son « initiation ».  Celle-ci était un pentacle entourée des lettres grecques du mot « Agapa », qu’il expliqua ainsi :

« Ce caractère, ou hiéroglyphe, que j’appelle une étoile est fameux chez les Egyptiens et les Grecs… Les Grecs y voyaient le symbole de la santé et de la tranquillité du corps et de l’esprit, car composé des lettres qui forment le mot hygieia, et j’y ai ajouté cinq autres lettres qui sont les initiales de cinq mots qui achèvent la somme de la religion chrétienne, comme de la philosophie stoïcienne, lesquels peuvent être trouvées sans distorsion ou contrainte, et constituent toutes ensemble le doux mot d’ »agapa », qui signifie, vous le savez, « aime » ou « il aime » qui dénote l’amour réciproque de Dieu et de l’homme, et ce mot est l’un des cinq signifiés par les cinq lettres. Les autres sont Gnothi, Pisteui, Anecho, Apecho. » (in Stevenson, op.cit., 1988, p.173).

Moray ne faisait que suivre l’exemple de Cornelius Agrippa qui, lui aussi, avait utilisé un pentacle embelli de la sorte dans son « De occulta Philosophia« .

Tout aussi fameux est cet Elias Ashmole, initié en 1646 et visiteur de l’acception londonienne 36 ans plus tard. En 1651, il rencontra l’alchimiste William Backhouse qui l’ »initia » à d’autres pratiques, si l’on en croit son journal : « Backhouse me dit que je devais par nécessité être son fils maintenant qu’il m’avait communiqué tant de secrets. »

Cette rencontre fit sur Ashmole une profonde impression et l’amena à dédier à son « initiateur » un poème, écrit de sa main, qui fait référence à l’hermétisme :

« Vois comme le pouvoir de ton adoption peut
transmuter en homme l’imparfaite nature…
Je sens que du noble sang jaillit en mon coeur
qui m’enrichit d’un peu de la santé d’Hermès. »
(cité par C.H.Josten, « Elias Ashmole (1617-1692) », 1966, vol.2, pp. 568-569.

Elle joua sans doute un rôle dans la publication, l’année suivante, de son œuvre majeure, intitulée « Theatrum Chemicum Britannicum » (1652). Passionné par les sciences secrètes, autant que par l’histoire de l’Ordre de la Jarretière, Ashmole possédait une copie, écrite de sa main, des manifestes rosicruciens et rédigea, en latin, une lettre adressée aux « très éclairés frères de la Rose-Croix » dans laquelle il demandait son admission dans la confrérie.

Ashmole et Moray se connaissaient. Ils participèrent avec Robert Boyle et Christopher Wren, futur architecte de la cathédrale Saint Paul, dont le nom est souvent quoique sans doute à tort associé à la franc-maçonnerie naissante, à la fondation, en 1660, de la « Royal Society for advancement of sciences« . Celle-ci se consacra aux études expérimentales et non aux « sciences secrètes », mais cela ne doit pas faire oublier que ses fondateurs avaient aussi des préoccupations d’un autre ordre et que l’alchimie, cultivée par le grand Newton en personne, était l’une d’elles. A leurs yeux les mathématiques servaient d’abord à étudier les correspondances magiques qui gouvernaient l’univers et ses différents niveaux de réalité. La gravitation, découverte par Newton, leur parut d’abord la confirmation expérimentale de ces réseaux subtils d’influences « sympathiques » qui unissaient les choses. Newton, lui-même, possédait une copie des manifestes et ne voyait dans la recherche expérimentale qu’une quête nouvelle du Dieu unique révélé dans la nature. On a pu à bon droit avancer que la fondation de la Société Royale fut la conséquence indirecte du mouvement Rose-Croix et de son rêve de groupes d’hommes éclairés.

Le mouvement Rose-Croix apparaît surtout comme un engouement pour une variante simplifiée de la quête hermétique, puisqu’il faisait miroiter la possibilité d’entrer en contact avec des hommes éclairés, évitant ainsi au cherchant de devoir lui-même déchiffrer péniblement les secrets de l’univers, l’énigme de la nature et les écrits mystiques attribués à Hermès. Peut-être certains des gentlemen qui s’affilièrent aux loges, en Angleterre ou en Ecosse, le firent-ils dans l’espoir d’y trouver la lumière des Rose-croix. L’association des deux mouvements, dans l’imaginaire du temps, est en tout cas attestée par plusieurs sources.

Dans un poème, écrit vers 1630 mais publié en 1638 (Stevenson, op.cit., 1988, p. 125), Henry Adamson relate un dialogue entre maître Gall et un de ses amis, qui traite entre autres de la reconstruction d’un pont sur la rivière Tway, emporté par une crue en 1621:

« Gall m’assura qu’il en serait ainsi.
Mon bon génie le sait avec certitude
ce que nous présageons ne l’est pas par forfanterie
car nous sommes frères de la Rose-Croix.
nous avons le mot de maçon et le don de seconde vue
et les choses à venir nous pouvons exactement les prédire »

En deux vers sont réunis les frères de la Rose-Croix (Rosie Cross), le mot de maçon et la seconde vue. Les trois expressions ont en commun la référence à l’invisibilité, donc aux sciences occultes : les mythiques frères de la Rose-Croix avaient la réputation d’être « invisibles », au propre et au figuré ; la « seconde vue » était cette faculté de lire l’avenir que les Ecossais attribuaient aux sorciers; la mention du « mot de maçon », en ce contexte, ne pouvait que lui donner une connotation mystérieuse, occulte même, inséparable d’ailleurs de la réputation qu’avaient les maçons de pouvoir se faire reconnaître par leurs confrères à l’insu d’un quelconque observateur.

« Poor Robin’s intelligence », texte parodique typiquement anglais par son humour, évoque la même association. Plus tardif, il est daté de 1676 (Knoop, Jones, Hamer, op.cit., 1945, p.30)

« Ces lignes pour annoncer que la cabale moderne « au ruban vert », de concert avec l’ancienne confrérie de la Rose-Croix, les adeptes « hermétiques » et la Compagnie des Maçons Acceptés ont l’intention de dîner ensemble le 31 novembre prochain, au Taureau Volant, rue de la couronne du moulin ; ayant déjà commandé une grande quantité de tourtes de cygne noir, d’œufs pochés de phénix, de gigots de licorne, etc…pour l’occasion. Tous les désœuvrés peuvent s’y rendre pour assister à cette solennité. Mais ils sont avisés de se munir de lunettes de verre malléable, car autrement on pense que lesdites sociétés se rendront invisibles » (in Knoop, Jones, Hamer, op.cit., 1945, pp. 30-31)

Tout s’y trouve, l’invisibilité, les Rose-Croix et la Compagnie des Maçons Acceptés (et non, il faut le noter, la Compagnie des Maçons, bien opérative celle-là!). La « cabale » désignait le « club du ruban vert », société anti-catholique, opposée à l’accession au trône de Jacques II.

Laisser un commentaire