Quelques mois après le couronnement de Louis XVI, le Grand Orient de France accorde, le 7 septembre 1775, des Constitutions pour la création d’une Loge, à Versailles, sous le nom des Trois Frères Unis. Le beau diplôme qui est gravé par l’Atelier lève toute ambigüité sur la manière dont il faut entendre, à l’ombre du château, ce titre distinctif. L’estampe affiche, en tête du parchemin, les portraits des trois frères sous la protection desquels se place la Loge : Louis Auguste de France, le tout nouveau Louis XVI, Louis Stanislas Xavier de France, comte de Provence et futur Louis XVIII et Charles Philippe de France, comte d’Artois, qui deviendra, un demi-siècle plus tard, Charles X. Une question se pose d’emblée, les trois frères… étaient-ils des Frères ?

Versailles compte des Loges depuis la fin des années 1740. Siège du pouvoir royal, la ville rassemble une importante population de militaires et de fonctionnaires, nobles ou bourgeois, qui travaillent au sein du château. Un public tout trouvé pour la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle et les Maçons sont donc nombreux à la Cour et dans son sillage. Les Frères versaillais ont d’ailleurs engagé avec le Grand Orient une discussion serrée pour qu’on ne les assigne pas « à l’Orient de Versailles », mais à un plus chic « Orient de la Cour ». Après des échanges vifs et procéduriers, un peu par lassitude, l’obédience cède et Les Trois Frères Unis sont donc fondés « à l’Orient de la Cour », formule que l’on retrouve sur le diplôme. 

Un repaire princier ?
Ce nom et cette association étroite au château ont, dès cette époque, fait jaser et entretenu diverses spéculations. Les Trois Frères Unis était-elle la Loge des princes ? Ceux-ci auraient, en effet, fort bien pu être Maçons. Leur grand-père Louis XV l’avait été et avait maçonné un temps avec son « premier valet » et ami Bontemps dans la Loge dite « des Petits Appartements » au cœur même du Palais. Leur père Louis, dauphin de France (1729-1765), avait aussi « reçu la Lumière » (voir Franc-maçonnerie Magazine n° 66). Pourtant des trois frères, il semble que seul Charles Philippe ait été initié. Si l’on ne trouve pas son nom en toutes lettres sur un « Tableau de Loge », il y a quant à sa qualité maçonnique plusieurs témoignages fiables. Artois aurait été reçu, bien sûr par le Grand Maître lui-même, dans les premiers jours de juillet 1777, au siège du Grand Orient dans l’ancien noviciat des jésuites près de Saint-Sulpice. Dans ses mémoires, Jean-Nicolas Bouilly, alors jeune provincial cherchant à faire son chemin dans les lettres à Paris, se rappelle avoir été « auprès du comte d’Artois dans la belle Loge des Trois Frères » dans les années 1780. Mais, rien de sérieux dans les archives maçonniques, ni sur Louis XVI, ni sur Provence. 

La haute noblesse écartée
La visite du comte d’Artois aux Trois Frères était d’ailleurs sans doute un peu exceptionnelle. En effet, en dépit de leurs aspirations, les Loges « à l’Orient de la Cour » ne touchent pas la haute noblesse. Les Trois Frères sont un Atelier qui rassemble des cadres de rangs honorables mais moyens de la Maison du roi, de Monsieur (Provence) et surtout de la Maison du comte d’Artois, d’où sa visite. L’auteur du diplôme, le chevalier Pierre Gautier de Vinfrais (1738-1794) est un officier des gardes de Monsieur. Son aïeul était un rustique « piqueux » de Versailles – Gautier, dit Vinfrais, tout un programme ! – que la passion pour la chasse des Bourbons éleva au seuil de la petite noblesse. Les Frères de la grande aristocratie ne fréquentent pas les Loges « à l’Orient de la Cour » et d’ailleurs Versailles résiste mal à l’attractivité de Paris qui est redevenu le centre culturel et mondain de la France. Les « ducs sous l’Acacia », les comtes et les marquis maçonnent donc à Paris à La Candeur, la Loge du Grand Maître, à La Fidélité, à l’Olympique de la Parfaite Estime, célèbre pour sa société de concert, ou encore à Saint-Jean de Montmorency-Luxembourg. C’est là que l’on trouve les grands noms de l’Histoire de France, les Montmorency – Luxembourg, Laval ou Boutteville –, les Rohan – Guéméné, Rochefort, Soubise ou Chabot –, les La Tour du Pin, Montesquiou, ou d’Harcourt, les ducs de Luynes ou de Richelieu… Quant aux Trois Frères Unis, ils survécurent à la Révolution en abandonnant opportunément leurs références royales et « l’Orient de la Cour ». Devenus Les Frères Unis à l’Orient de Paris… l’Atelier existe encore aujourd’hui sous le titre des Frères Unis Inséparables.

Article paru dans https://www.fm-mag.fr/ et écrit par Pierre Mollier

Laisser un commentaire