L’association des Stuarts à la franc-maçonnerie demeure une des grandes figures de l’imaginaire maçonnique du XVIIIe siècle. Nombre de rituels ou de correspondances expliquent que, de temps immémorial, les Stuarts ont été les protecteurs et les chefs secrets de l’Ordre, certains ajoutant même qu’un but caché des Loges était alors le rétablissement de la malheureuse dynastie écossaise sur son trône légitime. Qu’en est-il vraiment, histoire ou légende ?

Peut-être n’y a-t-il pas de fumée sans feu, mais aujourd’hui encore les historiens échouent à trouver des témoignages documentés sur l’implication réelle des derniers représentants de la grande dynastie écossaise dans la franc-maçonnerie. De rares éléments émergent comme l’existence attestée d’un Atelier « jacobite » dans l’entourage de Jacques III en exil à Rome, ou celle de quelques Loges manifestement stuartistes repérées à Paris dans les années 1730 par Pierre Chevallier. Mais, inversement, toutes les patentes ou chartes soi-disant octroyées, signées ou promulguées par les Stuarts se sont révélées être des faux.
Dès 1653, la Loge de Perth exhibe un parchemin affirmant que Jacques VI d’Écosse a été reçu Apprenti-Entré en son sein le 15 avril 1601. Les rumeurs autour de l’existence d’une Loge dans l’exil de Saint-Germain-en-Laye, en 1688, occupent les Maçons parisiens dès 1737. En 1749, le rituel de l’Ordre Sublime des Chevaliers Élus affirme que les Templiers pourchassés ont été accueillis et protégés par les rois Stuarts en Écosse où ils se sont cachés au sein des Loges de Maçons. La légende devint d’autant plus vivace que la personnalité, l’épopée et le destin tragique de Charles Édouard Stuart, surnommé Bonnie Prince Charlie – dit « le jeune prétendant » (1720-1788) – lui conférèrent une forte dimension romantique. Sa reconquête inouïe de l’Écosse pendant quelques mois en 1745, puis sa fuite dans les montagnes après la fatale défaite de Culloden ont alors passionné toute l’Europe. 
Que cela soit par calcul, comme la critique moderne l’en a accusé, ou plus ou moins de bonne foi comme nous le pensons, le baron de Hund conserva cette généalogie templière et stuartiste lorsqu’il commença à développer la « Stricte Observance » templière en Allemagne à partir de 1750. Il affirmait avoir été reçu à Paris, dans les années 1740, dans l’Ordre du Temple restauré au sein d’une Loge rassemblant des membres anglais et écossais de la suite de Charles Édouard Stuart. On lui laissa supposer que c’était Charles Édouard le Grand Maître secret des Maçons sous le nom d’« Eques a sole Aureo ». La franc-maçonnerie qui dissimulait la continuation secrète de l’Ordre du Temple était en réalité dirigée par des chefs que personne ne connaissait, les « Supérieurs Inconnus ».
Le grand succès de la Stricte Observance Templière popularisa encore plus le rôle supposé des Stuarts dans les Loges. Après la mort de Hund, le nouveau Grand Maître, le prince Ferdinand de Brunswick, veut savoir à quoi s’en tenir. En 1777, il envoie donc un Maçon très actif, le baron de Waechter auprès du « jeune prétendant », qui ne l’est d’ailleurs plus tellement, pour l’interroger « officiellement » – enfin ! – sur les liens réels des Stuarts avec la franc-maçonnerie. Celui-ci fait une réponse embrouillée, mais dont il ressort finalement que ni son père ni lui n’ont été francs-maçons. Mais le côté évasif de la réponse et la réputation de dissimulation attachée à Charles Édouard ne tranchent pas la question et les dignitaires maçonniques allemands puis suédois reviennent à la charge. Relancé à plusieurs reprises, il finit par dire à demi-mot que si les loges le souhaitent il est prêt à assumer les devoirs de sa charge ! Pressé de toute part – et à l’affut de reconnaissance et… d’argent ! – en 1783, il finira même par donner une « vraie-fausse » patente au roi Gustave III de Suède le reconnaissant comme son successeur légitime à la tête de l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean du Temple, c’est-à-dire l’Ordre maçonnique templier.
De temps immémorial, à la question : « Êtes-vous franc-maçon ? », les instructions maçonniques font répondre : « Mes Frères me reconnaissent pour tel ». S’il est quasiment sûr qu’il n’a jamais été reçu Maçon en bonne et due forme, Charles Édouard était de longue date reconnu « pour tel » par beaucoup de Maçons du XVIIIe siècle. Au crépuscule de sa vie, il finit par accepter cette couronne dont tous voulaient le revêtir. La seule qu’il eût jamais.

Article écrit par Pierre Mollier pour https://www.fm-mag.fr/

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