Un très ancien système de hauts grades venus d’Edimbourg

Un libraire parisien proposait récemment une pièce tout à fait étonnante. Il s’agissait d’un beau recueil d’une quinzaine de dessins à la plume aquarellés représentant les décors  du chapitre Sainte-Joséphine de l’Ordre d’Heredom de Kilwinning. Un généreux bienfaiteur l’a acquis et vient d’en faire don à la Bibliothèque du Grand Orient de France. C’est l’occasion de présenter ce rite peu connu qui est probablement l’un des plus anciens systèmes de hauts grades et qui entretient des liens étroits avec l’Écosse.

L’Ordre d’Heredom de Kilwinning est aussi appelé l’Ordre Royal d’Écosse car, d’après une antique tradition maçonnique, tous les rois d’Écosse en auraient été membres à la suite de Robert Bruce son fondateur. Passons de la légende à l’histoire… le premier document authentique est une patente délivrée le 22 juillet 1750 à un Écossais, William Mitchell, pour fonder des chapitres… aux Pays-Bas ! Le signataire de la charte, précise qu’il occupe sa charge depuis 9 ans. On peut donc considérer qu’il existait au moins un chapitre à Londres en 1741… En 1753, Mitchell retourne à Edimbourg, s’affilie à la loge Saint-André et semble recevoir quelques Frères dans le Royal Order. En 1766, le Chapitre d’Edimbourg s’érige en Grand Chapitre et on dispose alors d’une documentation plus conséquente sur une activité… qui semble d’ailleurs s’être limitée à l’unique Chapitre d’Edimbourg.

Des alexandrins dans un anglais archaïque !

Le système comprend deux grades : Frère de Heredom et Chevalier de Rose-Croix. Les cérémonies consistent essentiellement en dialogues sur les symboles de la Maçonnerie… dont certains en alexandrins et dans un anglais un peu archaïque. Le grade de Rose-Croix du Royal Order est assez différent du Rose-Croix « classique » même s’ils partagent des éléments communs comme une forte dimension christique. Les membres de l’Ordre choisissent une vertu qui devient leur « nom symbolique » (Discrétion, Courage, Rectitude…) que l’on écrit sans les voyelles internes (D.scr.t..n, C..r.ge, R.ct.t.de). L’idée sous-jacente étant probablement d’imiter l’hébreu synonyme de Kabbale pour les Maçons du XVIIIe siècle. A la droite du président, il y a toujours un siège vide symboliquement réservé au Roi d’Écosse, héritier de Robert Bruce et Grand Maître en titre.

Paradoxalement le développement de l’Ordre viendra de France. En 1786, des Frères de Rouen, en délicatesse avec le Grand Chapitre du Grand Orient de France, contacteront les Maçons écossais et solliciteront une patente pour légitimer leurs travaux de Rose-Croix. Peu importe si, à l’origine, cette relation est bien sûr fondée sur une série de malentendus. Les Français recevront une « vraie patente écossaise » et des rituels qui les étonneront un peu… mais qu’ils vont introduire en France et qu’ils pratiqueront scrupuleusement. Cette authentique origine écossaise suscita un grand intérêt chez les Frères français. Dès 1786, un deuxième chapitre est fondé à Paris, quatre chapitres en 1787 (Strasbourg, Laval, Aix, Château-Thierry) puis quatre autres en 1788. Mais c’est sous l’Empire que le Rite d’Heredom de Kilwinning suscita un grand engouement, il se crée… dix-huit nouveaux chapitres entre 1803 et 1811, dont celui de Sainte-Joséphine  à Paris. 

Au début du XIXe siècle l’Ordre compte donc un chapitre à Edimbourg… et vingt-cinq en France. Les derniers chapitres français disparurent pendant la Monarchie de Juillet mais le Grand Collège des Rites du Grand Orient de France garda longtemps une « section » du Rite d’Heredom de Kilwinning. L’usage d’appeler le président d’un chapitre Rose-Croix « Athirsata » ou ses surveillants « Grands Gardiens » est un héritage de la période française du Royal Order. En Grande-Bretagne, après des années d’une vie limitée à l’unique Chapitre d’Edimbourg, le système rencontra un certain succès à partir des années 1860. Il est aujourd’hui l’un des plus prestigieux systèmes de hauts grades anglo-saxons.

Article écrit par Pierre Molier pour https://www.fm-mag.fr

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