Histoire, mythe et politique

Les plus anciens rituels et les légendes de fondation de la franc-maçonnerie accordent une place centrale à l’Orient et à ses mystères. C’est la raison pour laquelle cette région du monde est intériorisée par les francs-maçons comme un lieu idéal à retrouver en soi, ou extériorisée sous la forme d’un véritable « voyage oriental ». 

Trois orients géographiques attirent les francs-maçons au cours de l’histoire. Le premier est l’Égypte où ils recherchent les traces d’Hermès/Toth. On connaît en effet l’enthousiasme des maçons français qui accompagnent la campagne d’Égypte à la découverte de ce pays et combien la mythologie égyptienne inspire les rites dits de Memphis (1838) et de Memphis-Misraïm (1881). Le second Orient est la Terre sainte où les maçons revivent, grâce à leur rituel, l’histoire biblique de la construction du Temple de Salomon (grades symboliques) et la cène chrétienne (grade de rose-croix). Cette quête des origines pousse le maçon américain Robert Morris à effectuer, au milieu du XIXe siècle, un « pèlerinage maçonnique » dans le Levant et à Jérusalem où il organise ensuite, avec quelques frères arabes et européens, une assemblée maçonnique dans les carrières situées sous les restes du Temple de Salomon. Il existe enfin un troisième Orient mythique, cher aux francs-maçons à partir du XIXe siècle, qui correspond au « Plateau de la Tartarie » (c’est-à-dire l’Asie centrale) auquel il faut même ajouter les Indes. De nombreux francs-maçons et ésotéristes russes considèrent en effet, dès le XVIIIe siècle, que la ville d’Astrakhan, peuplée de tatares, de chrétiens et de soufis est la porte de l’Orient.
L’installation des francs-maçons européens au Levant et aux Indes entraîne deux attitudes : la première, pérennialiste ou supraconfessionnelle, fait de l’Orient le topos où toutes les religions se découvrent un idéal spirituel universel et où l’ordre maçonnique apparaît comme l’instrument d’un ultra-œcuménisme qui encourage le dépassement des clivages confessionnels. S’ajoutant à l’esprit de tolérance interconfessionnelle de la maçonnerie britannique, ce supraconfessionnalisme autorise un vivre ensemble hors du commun. Il explique entre autres le rapprochement que des orientalistes maçons, depuis la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à ces récentes années, établissent entre la franc-maçonnerie et les confréries soufies (tarîqa) du monde musulman. La deuxième attitude, rare et diamétralement opposée à la vision pérennialiste, est le propre des franc-maçonneries dites de tradition chrétienne (allemande, scandinave ou française du rite écossais rectifié) dont le but ultime est une expérience symbolique, voire mystique du Christ, et qui considèrent que l’objectif de l’Ordre est de promouvoir le « véritable christianisme » et de préparer l’œuvre des missionnaires. Enfin, au XIXe siècle, nombre de francs-maçons soutiennent, après avoir découvert la décadence des Etats musulmans du Levant, que la « lumière maçonnique », autrefois acquise en Orient, a été ensuite préservée en Occident, et qu’elle est maintenant réintroduite par les Européens dans les contrées où elle a été perdue. Ce discours légitime entre autres l’installation des maçons français, britanniques, italiens au Levant ou en Afrique du Nord, et la colonisation de cette dernière région.

L’implantation de l’ordre maçonnique au Levant et aux Indes
La franc-maçonnerie se propage dans le monde musulman quelques années seulement après son apparition en Angleterre (1717), en premier lieu, dans les échelles du Levant qui abritent des comptoirs commerciaux européens et dans l’enceinte des fortins britanniques aux Indes. Les plus anciennes loges sont établies à Fort William (1728), aux Indes, et à Saint Jean d’Acre (1734), aujourd’hui Akko en Israël, puis à Alep, à Smyrne et même dans l’île de Djakarta. La loge pour laquelle nous possédons la plus ancienne liste de membres fonctionne à Constantinople, entre 1766 et 1768, sous le titre de Saint Jean d’Écosse de la Parfaite Union. Constituée par la Mère-Loge de Marseille, celle-ci rassemble une majorité de grands négociants de la cité phocéenne en affaires avec l’Empire ottoman. À cette époque, les obédiences maçonniques les plus représentées en Orient sont britanniques, françaises, suisses et hollandaises. Le recrutement de ces premières loges est cependant limité au milieu européen : négociants, diplomates, militaires et médecins. Quelques rares chrétiens orientaux, des parsis et des juifs y adhèrent, mais aucun musulman quoique quelques-uns parmi ces derniers sont, à titre exceptionnel, reçus maçons en Europe ou dans leur propre pays, principalement en France et en Angleterre. C’est le cas par exemple du prince Umdat al-Umara, aux Indes, en 1775, et de l’ambassadeur ottoman Ismail Ferruh Efendi et de son secrétaire, tous deux reçus maçons à Londres autour de 1796. 
La réaction des autorités catholiques implantées au Levant, en accord avec les églises grecque et arménienne, ne tarde pas puisque l’interdiction pontificale de l’ordre (1738) est rappelée à Smyrne, dès 1745. On possède un témoignage rare de cette époque, celui du maçon anglais Alexandre Drummond qui écrit, en 1745, que les prêtres locaux le décrivent « comme un magicien de haut niveau qui a le démon à ses ordres et qui peut ressusciter les morts à l’aide de ses incantations ». Trois ans plus tard, en 1748, les chrétiens parviennent à convaincre le sultan ottoman Mahmud II d’interdire l’Ordre : ce dernier le suspecte d’agir secrètement contre l’État, à l’aide de sa magie, mais il estime également qu’il sert la diffusion du christianisme. 
L’Ordre ne reste pas longtemps inactif et ouvre, à la fin du XVIIIe siècle, de nouvelles loges à Istanbul et à Alep. Puis, la campagne d’Égypte (1798) facilite la création de loges françaises puis italiennes, à Alexandrie et au Caire. Mais c’est surtout la guerre de Crimée (1853-1856) qui favorise le renouveau de l’Ordre à Smyrne et dans le reste de l’Empire ottoman. L’initiation en nombre important de musulmans commence dans les années 1860 et se multiplie au début du siècle suivant à Istanbul, à Salonique, au Liban, en Syrie et en Égypte. Leur accueil est plus limité en Inde et en Insulinde (Indonésie, Malaisie) et rare au Maghreb où la France coloniale estime que les Arabes, encore trop religieux, ne sont pas prêts. Tous les maçons européens relèvent toutefois, du monde arabe à l’Indonésie, la fascination que le caractère secret de l’Ordre et son cérémonial exercent sur les musulmans. Mais le secret en particulier n’est pas sans éveiller la suspicion et bientôt la colère des mollahs.

Passion du politique et des idées libérales 
La mythologie révolutionnaire de la franc-maçonnerie et son caractère libéral, plus que ses aspects ésotériques, attirent les élites musulmanes qui mettent très vite la maçonnerie au service des mouvements réformistes en lutte contre les pouvoirs autoritaires et les colonialismes, et favorables à des régimes constitutionnels. Les loges françaises d’Istanbul, au milieu du XIXe siècle, sont une pépinière d’esprits libéraux qui influencent l’élaboration de la première constitution du monde musulman adoptée en 1877 par le sultan. Les francs-maçons sont ensuite les acteurs majeurs de plusieurs événements de l’histoire de la modernisation de cet espace.  Les membres persans de la loge française Réveil de l’Iran, à Téhéran, contribuent à la réussite de la révolution persane de 1905, de même que les Ottomans musulmans, chrétiens et juifs, avec la révolution turque de 1908. Les frères arabes des loges britanniques et italiennes du Caire et d’Alexandrie participent aussi activement à la révolution égyptienne de 1919. Les maçons ne sont pas moins actifs dans les mouvements réformistes musulmans en Inde qui demandent à l’administration britannique, à la fin du XIXe siècle, d’accorder plus de droits à leurs sujets locaux. La fascination des francs-maçons musulmans pour l’action sociale et politique atteint un sommet dans la Syrie sous le mandat français (1920-1939) ; on voit même une loge se transformer en un parti politique. D’un autre côté, les francs-maçons français, italiens et espagnols, mus par une idée similaire de l’action maçonnique, établissent ou projettent d’établir, entre 1860 et le début du XXe siècle, des écoles laïques au Maroc, en Tunisie, en Égypte, au Liban, à Jérusalem et à Istanbul. Si les francs-maçons musulmans, en règle générale, estiment que la franc-maçonnerie doit s’impliquer dans la vie de la cité, à l’instar des obédiences maçonniques latines, en revanche, ils ne veulent pas rejeter la croyance en Dieu et maintiennent l’invocation au Grand Architecte de l’Univers. Des loges liées au Grand Orient de France ont ainsi obtenu, au Liban et en Turquie, de maintenir ces principes abolis en 1877 par l’obédience française. 

Un vivre ensemble hors du commun
Dans cet Orient où les cultures et les religions sont plus diverses qu’en Europe, la loge parvient à rassembler, du Maroc à la Turquie, les juifs, les chrétiens et les musulmans, et, dans le cas de la Turquie, les familles séparées du christianisme (catholiques, protestants, grecs et arméniens orthodoxes). Au Liban, en Iran, en Inde et à Singapour, elle permet aussi aux groupes séparés de l’islam, à savoir les sunnites, les chi’ites, les ismaéliens, et les druzes (dans le cas du Liban) ou les parsis (en Inde), de fraterniser. Cela est dû au principe maçonnique de « tolérance interconfessionnelle » que cultive l’ordre maçonnique en général, au moins jusqu’en 1877, date à laquelle le Grand Orient de France décide de lui substituer la « tolérance absolue » et de ne plus imposer la croyance en Dieu aux candidats. La tolérance interconfessionnelle est symbolisée par la présence, sur l’autel des serments de la loge, des livres sacrés correspondant aux confessions de ses membres. Réduits généralement à trois ou quatre (Torah, Évangile, psaumes de David, Coran), ils sont parfois cinq avec le Zend Avesta des parsis en Inde, et six ou sept, si certains frères sont bouddhistes ou hindouistes, comme c’est le cas aujourd’hui dans une loge de Singapour. 
En 1860, les francs-maçons de la planète font de l’émir algérien Abd el-Kader, chef de guerre et soufi, protecteur des chrétiens de Damas, qui est initié en 1864, à Alexandrie, par une loge égyptienne du Grand Orient de France, le parangon de la tolérance interconfessionnelle. De passage à Paris, en 1865, l’émir déclare qu’il « considère la franc-maçonnerie comme la première institution du monde » et qu’à son avis, « tout homme qui ne professe pas la foi maçonnique est un homme incomplet », phrase que les maçons reprennent jusqu’à nos jours. En dépit du fait qu’il ne fréquente plus les loges de Syrie, à Damas ou à Beyrouth, sans doute en raison de ses activités mystiques, Abd el-Kader cultive néanmoins, d’après une source en arabe, ses relations avec les frères de la loge beyroutine du Grand Orient de France, et ne démissionne pas de cette obédience, contrairement à ce qui a été écrit jusqu’à aujourd’hui. Abd el-Kader est encore, et aujourd’hui plus que jamais, la figure emblématique du franc-maçon musulman et tolérant face aux attaques de l’islam radical depuis la fin du XXe siècle. Une loge de la Grande Loge de France, qui porte son nom, a fêté le 150e anniversaire de son initiation en juin 2015. 

Hybridation des mythes et des rituels du soufisme et de la maçonnerie
L’appropriation des idées et des symboles maçonniques par les musulmans est facilitée par les points communs que ces derniers relèvent entre l’Ordre et leurs propres sociabilités secrètes, c’est-à-dire certaines confréries soufies (bektachi, melami) et les religions secrètes druzes, au Liban, ou ismaélienne, en Inde et à Singapour. Ainsi, d’Istanbul au Caire et jusqu’en Iran et en Indonésie, c’est le terme tariqa (confrérie soufie) qui est choisi comme équivalent à la franc-maçonnerie ; on trouve même en Inde le mot khanaqa (couvent soufi en persan) pour désigner la loge. D’autres mots soufis ou issus de la terminologie des corporations de métiers musulmanes sont accueillis dans les traductions arabe, turque, persane et ourdoue des rituels maçonniques. C’est le cas des termes chiraq (apprenti) et rafiq (compagnon) des guildes. De même, au Liban, l’expression « vénérable maître » est traduite par muqaddam (cheikh soufi) dans un vieux rituel en arabe des années 1860. 
On relève deux rapprochements exceptionnels entre des confréries soufies et des loges maçonniques dans l’Empire ottoman et en Iran au XIXe siècle. Le premier concerne un couvent de la confrérie bektachie, à Belgrade, qui développe, de 1847 à 1867, des relations avec une loge maçonnique allemande et accueille des maçons dans ses réunions secrètes. De même, à Téhéran, le cheikh soufi Safa Ali Chah constitue, à la fin du XIXe siècle, l’Anjuman-i Ukhuwwat (société de la fraternité) qui associe, dans un cadre confrérique, le néoplatonisme des Frères de la pureté (Ikhwân al-Safa), le soufisme persan et des éléments doctrinaux et symboliques maçonniques. À côté de ses pratiques spirituelles, cette société épouse la cause du libéralisme politique et du système constitutionnel. Elle se maintient dans ce pays jusqu’à la Révolution islamique de 1979. 
D’un autre côté, dès le milieu du XIXe siècle, des tentatives d’hybridations de la structure maçonnique et de l’organisation confrérique soufie sont menées dans le plus grand secret à Téhéran et à Istanbul. À Téhéran, en 1858, apparaît la Faramoushkhana (Maison de l’oubli), qui mêle des usages et des doctrines du soufisme et de la chevalerie spirituelle persane avec le rituel maçonnique du Grand Orient de France. Elle diffuse également des idées de réforme sociale et politique. Une société de la même espèce, constituée à Istanbul en 1920, la Tarikat-i salahiyye (confrérie de la vertu), croise ce même rituel maçonnique avec les pratiques de la confrérie bektachie. Une des spécificités de cette organisation est de posséder un lieu de réunion, copié sur le temple maçonnique, mais décoré par trois colonnes, conformément aux trois degrés de réalisation de l’âme dans le soufisme. 

La haine du maçon
Il n’empêche cependant qu’au milieu du XIXe siècle la franc-maçonnerie commence à être l’objet de vives critiques de la part des musulmans littéralistes et radicaux. Les deux premiers ouvrages antimaçonniques imprimés sont le Récit d’un rêve de Pertev Pacha, en turc ottoman (Istanbul, 1872) et la Révélation des secrets de la franc-maçonnerie de Zahir al-Din, en persan (Lucknow, Inde, 1874). L’homme de lettres ottoman Pertev Pacha donne une description du rituel d’initiation (conforme à celui utilisé dans les loges du Grand Orient de France) et accuse l’Ordre d’être un cheval de Troie du christianisme, avant de railler l’idéal de la fraternité universelle qu’il estime irréalisable et nocif aux musulmans. Quant à l’Indien Zahir al-Din, il reproche aux maçons la pratique de la magie et l’invocation des démons. Il se réfère, sur ce point, à la tradition islamique qui présente le roi Salomon comme un adepte de la magie plutôt que comme un souverain sage et juste, qui a bâti son temple à l’aide des djinns. Pour Zahir al-Din, ceux qui se disent héritiers des bâtisseurs de ce temple sont donc liés à ces esprits maléfiques.
Par ailleurs, les musulmans font aussi un bon accueil à l’antimaçonnisme européen qui fustige le satanisme et le caractère athée de l’Ordre ; ainsi Léo Taxil est-il traduit en ottoman en 1911. Les catholiques du Levant, de leur côté, ne cessent pas de combattre les francs-maçons ; les jésuites du Liban en particulier leur livrent une guerre impitoyable au XIXe et jusqu’au début du XXe siècle. Leurs livres antimaçonniques, imprimés en français et en arabe, ont un grand impact sur les populations.
Le judéomaçonnisme et la théorie du complot, importés d’Europe, s’imposent surtout au début du XXe siècle, dans l’Empire ottoman et en Égypte. Ils se nourrissent d’abord des craintes de voir se constituer un État juif en Palestine. Puis, après la création de l’État d’Israël, la détestation du juif et du franc-maçon sont associées d’une manière durable ; l’Ordre est décrit comme une création juive au service du sionisme. Les Protocoles des sages de Sion sont traduits en arabe en 1921, puis dans plusieurs autres langues de l’islam et diffusés jusqu’en Indonésie. Le nom de franc-maçon est également associé à tous les périls qui menacent l’islam : le communisme, l’internationalisme, le socialisme et jusqu’au capitalisme. D’un autre côté, la doctrine maçonnique est apparentée par les sunnites turcs et arabes à une hérésie d’origine ismaélienne, le batinisme (doctrine du secret ou du caché), doctrine très influente du reste sur certains courants gnostiques et soufis, qui veut, entre autres, que les versets du Coran recèlent un sens caché qui l’emporte sur le sens apparent (la charia). 
L’émergence de nouveaux États nations dans le monde arabe après la Deuxième Guerre mondiale, la décolonisation en Afrique du Nord et la Révolution iranienne de 1979 entraînent l’interdiction de la franc-maçonnerie et parfois la persécution de ses membres dans de nombreux pays. Elle disparaît du Maghreb, à l’exception du Maroc, et de l’ensemble du monde arabe, sauf au Liban, elle est interdite en Iran, au Pakistan et en Indonésie. Avec le Maroc et le Liban, elle se maintient toutefois en Turquie et en Malaisie, et vient récemment d’être introduite en Albanie et dans plusieurs pays musulmans issus de l’ex-Yougoslavie tels que la Bosnie, le Kosovo et la Macédoine. 

Pour aller plus loin
La plupart des points exposés dans cet article sont repris dans le détail dans l’ouvrage Le Croissant et le compas. Islam et franc-maçonnerie, de la fascination à la détestation, à paraître chez Dervy, en octobre 2015, dans la collection L’Univers maçonnique dirigée par René Le Moal)

Article écrit par Thierry Zarconne pour https://www.fm-mag.fr/

2 Replies to “L’Orient et les francs-maçons”

Laisser un commentaire