Poursuivons le survol des interférences entre franc-maçonnerie et compagnonnage, c’est-à-dire des nombreux emprunts compagnonniques au riche patrimoine de la franc-maçonnerie. Le cas que j’évoquerai aujourd’hui est celui d’une croyance que partagent encore une large majorité de compagnons et de francs-maçons : l’origine compagnonnique de la franc-maçonnerie.

Du côté maçonnique, cette idée procède de la confusion entre Maçonnerie opérative et compagnonnage, confusion dont on soulignera tout de suite qu’elle est franco-française et qu’elle n’existe pas du côté britannique puisque les loges opératives écossaises et anglaises n’ont pas de ressemblances directes avec nos compagnonnages, organisations d’ailleurs inconnues chez nos voisins, du moins sous la forme qui nous est familière en France. Cette confusion est au demeurant tardive et si, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, quelques Maçons entrevoient un rapport entre le Devoir des compagnons et leurs rituels (on le constate chez les Fendeurs) ou entre les compagnons tailleurs de pierre germaniques et l’origine de la franc-maçonnerie (c’est la thèse de l’abbé Grandidier de Strasbourg en 1782), cela reste marginal et c’est peu à peu, durant tout le XIXe siècle, que cette idée va gagner du terrain, avant de devenir plus ou moins un crédo durant le XXe siècle. Cela résulte principalement de deux ouvrages qui ont eu un profond retentissement dans les milieux compagnonniques et maçonniques : Joli Cœur de Pouyastruc, d’Albert Bernet, publié en 1926, et Les Constructeurs de cathédrales, de Frédéric Brunet, publié en 1928. Les deux posent comme évidente l’idée que les bâtisseurs de cathédrales sont des compagnons et que ceux-ci sont par conséquent les pères des francs-maçons.

Une parenté savamment construite
Passionné de compagnonnage et reçu en 1923 compagnon « étranger » tailleur de pierre alors que ce Devoir était pour ainsi dire éteint depuis 1895, Bernet est également initié en Maçonnerie (GODF) dès 1910. Très actif dans ce contexte (il a été membre du Conseil de l’Ordre), il ne pouvait pas ignorer les articles d’Henri Gray publiés dans la revue L’Acacia de 1924 à 1926, formant une étude intitulée « les origines compagnonniques de la Franc-Maçonnerie » (rééditée sous ce titre avec une étude de Jean-Pierre Bayard aux éditions Guy Trédaniel en 1988). L’étude de Gray repose sur une documentation abondante et qualitative pour son époque. S’il a perçu tout l’intérêt (et la catholicité) des rituels dévoilés par les docteurs de la Sorbonne en 1655, son fort ancrage dans l’œuvre d’Agricol Perdiguier (Le Livre du Compagnonnage, 1841) ne lui permet pas de prendre de recul critique quant à la légende salomonienne que le compagnonnage d’alors partage avec les francs-maçons… car il leur a emprunté ! Comme l’emploi du symbole commun de l’équerre et du compas entrecroisés, la référence légendaire à une naissance remontant à la construction du Temple de Salomon signerait l’évidence historique d’une origine commune. D’où sa publication. 
Côté compagnonnique, ce sentiment de parenté a eu d’autant moins de mal à s’installer qu’il était extrêmement flatteur pour des artisans dont la plupart n’avaient pas, malgré un niveau intellectuel souvent supérieur à ce que l’on a tendance à croire, une connaissance historique leur permettant de faire la distinction entre le légendaire et le réel. Appartenir à la Maçonnerie et par conséquent croire en ses visions « historiques », portées par les meilleurs auteurs du temps, était naturellement l’apogée de leur évolution sociale et intellectuelle.

Partage de temples…
En préambule au rituel de l’Union Compagnonnique, pour ce qui concerne le local nécessaire à l’initiation, on trouve en 1895 la recommandation de s’adresser, dans toutes les villes où c’est possible, « d’une façon officielle aux vénérables des loges pour obtenir la mise à leur disposition de ces bâtiments [les temples] qui sont préférables à tous autres par leur disposition particulière qui est la copie de ce que doivent être nos ateliers symboliques. » Outre une très fraternelle proximité, ce que sous-entend cette phrase c’est que le temple maçonnique ne serait finalement que la copie du temple compagnonnique idéal. Les lignes suivantes confirment clairement cette idée quant à l’ordre chronologique de l’emprunt et résument la pensée de nombre de compagnons d’alors quant aux relations historiques entre compagnonnage et franc-maçonnerie :
« Quoique la Maçonnerie ait sa première origine en Angleterre, elle n’en est pas moins sortie du Compagnonnage après la révolution anglaise de 1648. Il existait alors dans ce pays comme dans toute l’Europe occidentale des corporations ouvrières dont la création remontait bien avant l’ère chrétienne. Sa cause fut l’introduction parmi ses membres, qui tous professaient le travail manuel, des adhérents riches qui détournèrent la société des maçons tailleurs de pierre de son but primitif en portant ses idées vers l’étude des questions philosophiques plus politiques que philanthropiques. De là, cette scission entre les ouvriers du travail manuel et les travailleurs de la pensée qui devint le point de départ de cette vaste association répandue à l’heure actuelle dans tout l’Univers. »

… Et reprise de rituels
Ces quelques lignes s’inscrivent dans la dynamique du congrès de 1894 de l’Union Compagnonnique (née en 1889), qui s’était tenu dans les locaux d’une loge maçonnique de Nantes et avec une assemblée commune. Pour mémoire, rappelons que nombre des principaux membres fondateurs de cette société compagnonnique étaient également francs-maçons et que soucieux d’unifier les rites pour éviter les querelles, ils avaient parachevé un phénomène en route dans les compagnonnages dès le début du XIXe siècle : leur rituel de réception était pratiquement le décalque de ceux d’apprenti et de compagnon alors employés par le Grand Orient de France. Mais prétendre avec autant d’aplomb que la Maçonnerie est née du compagnonnage, outre le fait que c’est totalement faux historiquement, témoigne d’un sacré complexe d’infériorité ! Toujours est-il que la persistance de cette croyance dans l’esprit de nombre de francs-maçons et de compagnons traduit le fait que les fausses légendes et les approximations pseudo-ésotériques exercent plus de fascination que l’histoire, pourtant extraordinaire et encore chargée de réels mystères.

Article écrit par Jean-Michel Mathonière pour https://www.fm-mag.fr/

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