À la croisée de deux mondes, l’Occident et l’Orient, Venise est renommée, presque trop avec ses 28 millions de touristes par an pour ses canaux, ses gondoles, la place Saint-Marc, le palais des Doges ou ses Biennales. Ces dernières permettent de pénétrer dans les palais de la Sérénissime ou de rêver devant les 180 000 clés rassemblées par la Japonaise Chiharu Shiota. Pourquoi ne pas y trouver celles qui ouvriront les portes derrière lesquelles se tapissent mystères et secrets, car « ce n’est qu’ici qu’arrivent certaines choses… », nous dit Corto Maltese, héros créé par Hugo Pratt, dans Fable de Venise. 

Tout a commencé au pied de la statue de Goldoni. Tous les guides vous y donnent rendez-vous. Peut-être parce que c’est le plus sûr moyen de ne pas se perdre, car les adresses sont très déroutantes à Venise : un nom, un chiffre. D’Est en Ouest, Venise est partagée en six quartiers dont chaque maison est numérotée, sans spécialement de continuité, de 1 à… 6828 ! pour le plus ancien quartier du Castello. Mais Carlo Osvaldo Goldoni (né en 1707 à Venise et mort en 1793 à Paris) nous interpelle également. Il a écrit de nombreuses pièces de théâtre dont Le donne curiose (Les Femmes curieuses), en 1753. Cette pièce relate les interrogations de femmes qui se demandent où vont leurs fiancés et maris le soir… sans elles ! Goldoni expliquera que « sous un titre bien caché, bien déguisé, [cette pièce] ne représentait qu’une loge de francs­maçons ». 
Loge maçonnique encore et pas la moindre : la Loge Hermès de la Grande Loge d’Italie qui pratique exclusivement le Rite Écossais Ancien et Accepté. Depuis les années 1960, le libre choix est laissé à ses Loges de devenir mixtes, c’est aujourd’hui le cas pour la Loge Hermès qui a initié Hugo Pratt, le 19 novembre 1976. Sa façade, sa cour intérieure, la verrière par laquelle, dans Fable de Venise, Corto Maltese « tombe » au milieu d’une tenue maçonnique, son temple, même s’il a été agrandi depuis, offrent un tableau identique à celui de la Venise mystérieuse des années 1920. Au fil des pages, au fil des quartiers, Hugo Pratt nous révèle quelques « vues » de sa « cour secrète » ou « corte sconta », du nom de l’un de ses restaurants préférés. Ainsi, Corto Maltese cherche-t-il l’émeraude, surnommée « la clavicule de Salomon », dans le trône de saint Pierre, et nous conduit jusqu’au premier centre religieux de Venise, l’église San Pietro di Castello, la cathédrale officielle de la ville jusqu’en 1807, avant la basilique Saint-Marc. Cette stèle funéraire est décorée de caractères hébraïques, de motifs arabes et de versets du Coran, difficiles à décrypter d’après les étudiants qui s’y risquent. Mêlant souvenirs intimes de sa jeunesse et un imaginaire envoûtant, l’auteur nous dit que cette Fable « c’est le témoignage de mon amour pour Venise. » 
Cet amour, on a pu le partager d’autant plus grâce à notre cabalistique guide vénitien. Il nous a ouvert bien des portes jusqu’à celles du siège de l’Ordre Souverain Militaire Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem de Rhodes et de Malte où bientôt un jardin de plantes médicinales s’ouvrira aux visites. Son érudition et sa courtoisie ont fait merveille dans le labyrinthe des ruelles dont il nous a confié, qu’étant né ici, il ne les avait pas toutes parcourues. « C’est bizarre… comment une chose pareille peut-elle arriver ? Incroyable : ce ne peut être qu’un rêve » (Corto Maltese) ou une magie s’agissant de Venise ! 

Article écrit par Dominique Morillon pour https://www.fm-mag.fr/

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