Une philosophie particulière ?

Par le développement continu des grades proposés du 1er au 30e degré, tout franc-maçon est mis en situation de découvrir la richesse de la polysémie des symboles maçonniques. Ils ouvrent sur un monde allégorique structuré, porteur de sens, offrant la possibilité de nombreux développements philosophiques, entendus au sens large, qui démontre que la maçonnerie propose un système complet et cohérent, permettant à tout initié de mener à bien son initiation de façon autre que virtuelle.

La franc-maçonnerie présente une démarche originale visant à éveiller ou réveiller l’intériorité de l’être pour favoriser l’ouverture de sa conscience dont la principale constante symbolique sera un cheminement dans l’obscurité vers la Lumière. Celle-ci se dévoilera progressivement degré après degré, pour transcender et unifier avec clarté toute forme de dualité. Les grades du 15e au 30e degré sont enrichis de l’influence de diverses traditions, notamment biblique, chevaleresque, hermétique, rosicrucienne et gnostique, ainsi que d’un fond légendaire qui suggère une pluralité de sens. Ces degrés peuvent être considérés comme des grades philosophiques autant par leur origine que par leur symbolisme. Cet éclectisme leur confère un caractère universel.
L’accent est mis sur l’acquisition des vertus et de la Vertu dès le grade d’apprenti. Lors de son admission tout récipiendaire est reconnu libre et de bonnes mœurs, condition sine qua non pour être admis à l’initiation.
La Vertu apparaît ici comme un art de vivre qui naît de la force en soi. Elle est un soutien constant de l’action et suppose une intention de réaliser le bien en soi d’une façon toujours plus efficace et réfléchie. Sa recherche correspond à une prise de conscience de la fragilité comme de la faiblesse de la condition humaine. C’est une conquête de lucidité qui passe par le dépouillement volontaire des vices et passions, désignés sous le nom de métaux, pour accéder à la force de la libération intérieure qui est la vraie liberté. La Vertu est synonyme de force et de grandeur d’âme.
L’initié cherche la Lumière, car elle est pour lui symbole du Principe et de l’Absolu. Le voyage de l’âme, du berceau au passage à l’Orient éternel, est la quête volontaire d’un chemin de vie, qui demande de se libérer de toutes ses zones d’ombre pour s’élever spirituellement vers cette ineffable Lumière.

Être reconnu libre et de bonnes mœurs 
La qualité de la liberté réclamée lors de l’admission en maçonnerie consiste en une disposition personnelle intérieure. Elle demande d’avoir la volonté de se libérer de tout ce qui n’est pas essentiel à sa réalisation spirituelle. Cela exige de prendre le temps nécessaire pour progresser vers cet objectif. Les bonnes mœurs demandent une volonté de s’affranchir des vices et des passions qui maintiennent l’être dans un état de dépendance.

L’esprit de fraternité
Une pratique qui devient un devoir est l’esprit de fraternité qui établit et favorise des rapports et des échanges entre individus de milieux sociaux-culturels, religieux et politiques différents. La fraternité est une éthique de vie où l’on ne rencontre ni esprit de concurrence, ni celui de compétition, ce qui va évidemment complètement à l’encontre de l’état d’esprit dominant dans la société actuelle. Traiter en Frère son prochain, demande de l’aimer comme soi-même ; ce qui demande de chaque maçon la pratique de la fraternité initiatique liée à un éveil de la conscience qui relève d’une Sagesse particulièrement éclairée.

Devoir et Liberté
Le devoir n’est pas défini comme une contrainte, mais comme une libre obligation morale qu’il est toujours possible d’ignorer. Le fait de pouvoir échapper à la contrainte, de désobéir et de transgresser les interdits relève de la bonne ou mauvaise gestion du libre arbitre de chacun et par là même de la liberté individuelle. En fait, si les contraintes sont une aliénation de la liberté, en revanche les devoirs permettent de jeter les fondations d’un édifice en donnant une règle à suivre. L’expression de la liberté du franc-maçon, bien comprise, est le Devoir lui-même.

Silence et secret
Le silence et le secret sont intimement liés tout au long du processus initiatique. Le silence révèle l’art de l’écoute et le respect de l’autre. Savoir retenir sa parole quand il est imprudent de s’exprimer, savoir garder le silence vis-à-vis d’une personne qui n’est pas en mesure de comprendre est le premier pas vers la maîtrise de soi. Garder le secret et rester fidèle à son engagement sont les deux axes majeurs à suivre. Vouloir imposer, sans discernement, une vérité ou un concept à une personne qui n’est pas prête à le recevoir est une erreur manifeste, car faute de compréhension celle-ci ne pourra qu’avoir une attitude hostile et des aprioris en raison du trouble ou de la perturbation ressentie.
Toute société initiatique, toute confrérie qui opère une sélection pour l’admission de ses membres, se pare ipso facto d’un aspect secret ou caché, fermé à tout public considéré comme profane. Les notions et concepts de secret font partie intégrante de la franc-maçonnerie et remontent au serment prononcé par l’initié, dès les débuts de celle-ci, et attesté par sa présence dans les plus anciens manuscrits maçonniques connus, depuis 1696. Toute organisation initiatique ne peut révéler son secret ou ses secrets, car ils sont incommunicables et liés au degré de compréhension, de réalisation et d’éveil de la conscience de chaque initié. Le secret de ce fait est personnel, individuel et finalement ineffable, il ne se révèle que dans le vécu intime du sujet.

Esprit de tolérance
La tolérance est un état d’esprit constructif dénué de préjugés qui demande de savoir écouter, observer et toujours mieux connaître son prochain, sans le juger. L’acceptation de la différence de l’autre est un pas sur le chemin de l’abstention de jugement. C’est une reconnaissance du droit à la différence. La tolérance est une attitude d’esprit par laquelle on s’interdit de porter un jugement de valeur définitif, lequel emprisonnerait la personne dont il est question dans une grille de lecture restrictive, et limitée à seulement quelques apparences ponctuelles. La tolérance ne doit cependant pas conduire à tout accepter. Il faut être conscient qu’il est des compromis impossibles et que l’on ne peut tout concilier. Ne plus juger, c’est être imprégné de cet esprit de tolérance qui permet d’accéder à une forme de sagesse, de compréhension, d’écoute et de mise en pratique effective des principes initiatiques, éclairé des plus hautes valeurs.

Recherche de la Connaissance et de la Vérité et de la Lumière
Il est nécessaire de distinguer le savoir de la Connaissance. Le savoir peut être défini comme étant de nature profane et extérieure à l’être. Il répond aux critères de la rationalité objective. On peut le considérer comme une accumulation de données, tandis que la Connaissance est de l’ordre de la métaphysique. Elle touche à l’intériorité et à l’essence subtile des choses, car elle propose une vision cohérente et globale de l’univers.
La recherche de la vérité est complexe, car il existe un ensemble de vérités relatives qui s’approchent de la Vérité absolue, sans toutefois atteindre la Vérité transcendante. Livres sacrés, contes, légendes et systèmes philosophiques expriment tous une parcelle de vérité. Mais personne, dans l’absolu, ne peut prétendre détenir la vérité tout entière. Par essence, cette Vérité est adogmatique. Vouloir l’emprisonner dans les cadres rigides d’un système, c’est détruire toutes conditions nécessaires de son appréhension.
Tout être, homme ou femme, ne peut être vrai et rechercher la Vérité, s’il n’est pas résolument un « être libre et de bonnes mœurs ». Toute recherche de vérité demande de lutter contre toutes les formes de préjugés, erreurs, et abus en tous genres, en restant fermement attaché à la volonté de ne pas s’écarter de celle-ci et de servir la noble cause de la justice.
La voie initiatique permet de monter vers la Lumière à condition d’avoir su descendre auparavant au plus profond de ses propres ténèbres. L’importance de la descente est proportionnelle à la capacité de la remontée.
Cette lumière, symbole essentiel de la quête initiatique, se dévoile progressivement degré après degré, permettant de se libérer progressivement de ses zones d’ombre et de trouver une unité en soi.

Philosophie du juste milieu et de l’équilibre
Une authentique maîtrise de soi conduit à une libération de la pensée par une élévation de l’esprit vers la Lumière et la Vérité, ce qui contribue au perfectionnement du comportement du maçon. C’est l’amour du Bien, du Beau, du Vrai et du Juste qui permet de progresser vers cette Lumière ineffable, celle de son maître intérieur, que chacun doit pouvoir trouver en soi. Ces grades proposent des développements de la légende d’Hiram. Ils rappellent l’importance de l’approfondissement du devoir et la nécessité de rassembler ce qui est épars dans cette quête ardue, mais essentielle de la Parole perdue.
Au degré de Maître, l’initié franchit un seuil et se trouve au cœur d’une dramaturgie à épisodes dont la suite n’est perceptible qu’en accédant au cycle des grades au-delà de celui de Maître dont les éléments philosophiques et symboliques s’imbriquent les uns dans les autres. Ce faisant, ils apportent une succession d’éclairages complémentaires sur le degré de Maître. Ces grades, dits « de perfection », sont ceux qui vont du 4e au 14e degré. Ils tracent la Voie d’une progression qui permet d’approfondir le sens de la Vertu dans son idéal le plus élevé. La conclusion donnée à la légende d’Hiram met en évidence les notions fondamentales que sont la vengeance et la justice.

Vengeance ou justice
Dès lors se pose la question d’exercer la vengeance ou d’exercer la justice sur les assassins de l’Architecte. Les grades d’Élus invitent à suivre, en toutes circonstances, impérativement la seule voie exigeante de sa conscience. 
Cette succession de rituels se propose de donner une conclusion morale à l’assassinat du Maître disparu et de clore le cycle de la légende hiramique.
La recherche de la Voie du milieu demande de savoir mettre en adéquation ses actes avec ses principes. Le Maître doit mener un subtil combat pour harmoniser les antagonismes. À ce propos, il convient d’observer que l’essentiel de l’enseignement initiatique est délivré dans les rituels des trois premiers grades. Néanmoins, leur étude nécessite, pour ne pas dire exige, un approfondissement proposé par le déroulement continu de l’ensemble des grades, du Maître Secret au Chevalier Kadosch, ce qui suggère une quête et un engagement permanents.
Trois grades, désignés sous le nom de grades d’Élus résument le parcours initiatique des trois premiers grades apprenti, compagnon et maître, mais vécus dans un nouveau cycle. Le 1er, ou Élu des Neuf, évoque la question de la transgression de la loi et met en lumière les dangers et les méfaits des pulsions vengeresses. Le 2e, ou Élu des Quinze, fait passer de la vengeance à la justice collective, afin que toutes les passions soient épuisées. Le 3e enfin est une forme de consécration de l’initié qui est reconnu Emerek ou Homme vrai en toutes circonstances, c’est-à-dire un authentique Maître Maçon. Il marque l’achèvement du cycle de l’assassinat de l’architecte du temple et la mort de ses meurtriers et invite ce qui invite à réfléchir aux problèmes de la justice et de la vengeance. On peut définir la vengeance comme une justice individuelle expéditive, sous l’impulsion de la passion et de l’aveuglement, alors que le sens de la justice correspond à une démarche qui relève d’un consensus de réparation, selon la loi de l’action et de la réaction avec la volonté de châtier les criminels par un acte équivalent en retour. Renoncer à la vengeance personnelle pour s’en remettre à la justice collective est le propre de la véritable maîtrise qui convertit l’ombre en lumière et contribue à étendre l’équité au plan social.
La vengeance est une forme de justice qui selon la loi du talion est nécessaire au justicier pour trouver une compensation et un apaisement. Dès lors la question se pose, un individu isolé peut-il s’arroger le droit de juger et de faire justice en fonction de ses sentiments et non du droit ? On peut considérer la justice comme l’établissant d’un rapport d’équilibre entre les hommes.

Alchimie et franc-maçonnerie
L’alchimie, tout comme la franc-maçonnerie, propose une méditation symbolique approfondie. L’alchimie repose sur un large système cosmogonique qui fait référence à l’Unité primordiale manifestée en trois règnes : minéral, végétal, animal. Le Rite Écossais Ancien et Accepté, dans l’ensemble de ses degrés fait assez souvent des emprunts à l’alchimie. Ceci est d’autant plus compréhensible que la franc-maçonnerie et l’alchimie ont en commun la régénération de l’être et sa réalisation spirituelle. Il est clairement établi une similitude entre les thèmes allégoriques utilisés dans la méthode symbolique et initiatique, tant en alchimie qu’en franc-maçonnerie. En alchimie, le vil plomb doit être transformé, au cours de purifications et de transmutations pour devenir de l’or. En franc-maçonnerie, la pierre brute sommairement équarrie à laquelle est identifié l’apprenti sera taillée, polie, pour devenir parfaite afin de prendre place dans l’édifice sacré.
En une démarche alchimique bien particulière, le franc-maçon est invité à visiter l’intérieur de la terre et à se rectifier, c’est-à-dire se purifier, pour trouver la pierre cachée des sages, ou pierre philosophale… Il lui est demandé d’accepter les méthodes d’apprentissage pour savoir profondément rectifier en soi ce qui doit l’être pour, dès lors, savoir changer son plomb en or. Cette transmutation implique un idéal de perfection qui tend à la sagesse. L’ensemble de ces mutations conduit le maître à trouver sa vraie place, sa fonction sur terre et à se réaliser pleinement selon ses capacités en donnant un sens à sa vie.

L’esprit de la chevalerie
Le terme de chevalier est le titre générique porté au Rite Écossais Ancien et Accepté par les détenteurs des grades du 15e au 30e inclus, c’est-à-dire du Chevalier d’Orient et de l’Épée au Chevalier Kadosch.
On peut considérer que l’ensemble de cette succession de titres de Chevaliers procure au Maître Maçon une forme d’anoblissement par laquelle est reconnue son aptitude à acquérir et mettre en pratique les vertus chevaleresques. L’accession à un certain degré de l’initiation, à partir des grades capitulaires, correspond à un ennoblissement naturel de l’être. Cela rappelle l’origine de l’institution de la noblesse qui, initialement, n’était pas héréditaire.

Article écrit par Irène Mainguy pour https://www.fm-mag.fr/
La fonction chevaleresque implique la lutte contre le mal, la maîtrise de soi, une éthique morale par la mise en pratique de sentiments nobles et élevés, dont la générosité et la grandeur d’âme, au service du malheureux et de l’opprimé. 
On retrouve cet état d’esprit dans la devise du grade Vaincre ou mourir. Bien que la Chevalerie ait disparu en tant qu’institution sociale, la franc-maçonnerie propose de la prolonger par l’enseignement des vertus qui la caractérisent, notamment dans ce grade qui récompense les Élus de leur vertu.
Le plus important devoir de la maçonnerie est de se consacrer à la pratique effective de la Vertu. Le Maître Maçon ne doit pas seulement s’opposer à toute forme d’oppression, de tyrannie et d’intolérance, mais il doit aussi s’engager à œuvrer positivement en se mettant au service des autres. L’ignorance, l’intolérance, le fanatisme, l’orgueil et l’ambition doivent être combattus sans relâche. Il s’agit là, et tel est un des sens du devoir des Élus, de réaliser la mise à mort inéluctable de son ego, afin d’éradiquer toute velléité de se comporter en mauvais compagnon. A partir du 15e degré, le Maître Maçon revêt l’habit de Chevalier qui est aussi celui de Prince, de Pèlerin et de Pasteur, ce qui correspond à la définition même du « noble voyageur » ayant entrepris une quête initiatique. Héritier de l’esprit chevaleresque, le maçon défend toute forme d’injustice dans une action maîtrisée, animée d’une éthique d’amour et d’équité.

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