À l’origine, les thèmes symboliques de la franc-maçonnerie sont tirés des outils et légendes du métier de tailleur de pierre et de différents épisodes bibliques, au premier rang desquels la construction du Temple de Salomon. Mais, dès les années 1730, la Maçonnerie va enrichir son corpus d’éléments empruntés au vieux fonds de l’ésotérisme occidental : kabbale chrétienne, néoplatonisme, hermétisme, alchimie, etc. Cet apport va faire toute la trame des hauts grades. Il y a pourtant un sujet que l’on y cherche en vain. Alors que « les secrets des druides » avaient beaucoup intéressé les néoplatoniciens de la Renaissance – notamment en France –, le celtisme est remarquablement absent de la symbolique maçonnique. À une exception près : le très peu connu ordre d’Eri.

La franc-maçonnerie moderne plonge une partie de ses racines profondes en Écosse et en Irlande. On peut donc naturellement s’interroger sur les éventuels liens que pourrait entretenir la symbolique maçonnique la plus ancienne avec la culture et l’imaginaire celtique. C’est par exemple cette hypothèse qui conduit le grand Georges Dumézil à devenir Maçon en 1930. De plus, c’est dans le voisinage de la Grande Loge de Londres, en 1717 aussi, que John Toland créa le Druid Order, le premier mouvement néodruidique. Mais force est de constater que l’on cherche sans succès des traces d’éléments symboliques empruntés au Graal, à la saga du roi Arthur ou aux légendes celtiques dans les pourtant très nombreux hauts grades. La franc-maçonnerie du XVIIIe siècle et son héritière contemporaine sont ainsi restées singulièrement étrangères à la symbolique celtique. L’historien connaît juste une exception.

L’ordre d’Eri affirme tirer ses origines d’un ancien ordre de chevalerie d’Irlande. Cet ordre se serait perpétué de père en fils dans la famille irlandaise des O’Donnell qui émigra aux États-Unis en 1757. C’est l’un des descendants de cette famille qui y aurait reçu Francis George Irwin en 1858. Ce Maçon anglais très actif et passionné par les hauts grades ésotériques décida alors de réveiller pleinement l’ordre d’Eri comme un ordre maçonnique chevaleresque. La première « Faslairt » (Loge, en gaélique le mot signifie rassemblement/banquet) de l’ordre d’Eri fut établie à Bristol en 1872. Les Frères sont les Ards na Eireann (Chevaliers de l’Irlande). Les Loges de l’ordre, ces Faslairts, sont censées représenter des campements armés dans la campagne. Au centre, l’autel doit ressembler à une pierre levée. La Faslairt est dirigée par un Commender assisté de Ard BrehonArd OllamArd CruimhearArd Bard… L’ordre d’Eri se consacre à maintenir et à étudier la littérature, la philosophie et les légendes de l’Irlande celtique. Le rituel et les cérémonies consistent d’ailleurs en partie en lecture de textes classiques comme ceux du cycle dit « de la Branche rouge » qui décrit les héros et rois d’une Irlande soumise à l’intervention continue des dieux. Les officiers de la Faslairt figurent d’ailleurs ces différents acteurs légendaires des grands mythes celtiques. L’ordre comprend trois grades : Homme d’arme, Écuyer, Chevalier. Sa couleur est le vert et la musique des cérémonies est à base de harpe.

En fait, l’historien sait aujourd’hui que l’ordre d’Eri est une des multiples créations du petit milieu maçonnique occultiste anglais animé par F. G. Irwin et John Yarker. Très actifs dans les années 1870-1890, ces Frères du Rite de Memphis-Misraïm « réveillèrent » aussi l’ordre oriental du Shat’Baï, une soi-disant Maçonnerie hindouiste, le Rite Swedenborgien, l’ordre d’Ishmael, une supposée Maçonnerie musulmane, etc. Après quelques années de sommeil au début du XXe siècle, l’ordre d’Eri a été rattaché en 1918 à la Societas Rosicruciana in Anglia (SRIA). Aux États-Unis, il a été intégré en 1933 aux Allied Masonic Degrees. Même si ses origines sont moins antiques et éminentes que ne le proclamaient ses fondateurs, l’ordre d’Eri s’est affirmé aujourd’hui un cadre particulièrement intéressant pour étudier la symbolique celtique.

Article écrit par Pierre Mollier pour https://www.fm-mag.fr/

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