Rien ne prédisposait Victor Schœlcher, issu d’un milieu bourgeois aisé, dandy collectionneur, fils d’artisan propriétaire d’une manufacture de porcelaines, à devenir l’un des plus ardents défenseurs de l’antiesclavagisme. Porteur du message humaniste du siècle des lumières, et auteur de la loi du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage, cet homme à la personnalité éclectique se battra durant sa vie pour l’égalité des droits de tous les êtres humains, bousculant les préjugés de son époque. 

L’Histoire a cela de cruel qu’elle laisse, parfois, dans l’ombre de la postérité, des hommes ou femmes qui ont marqué leur siècle et dont l’empreinte perdure sur ceux à venir. Il en est ainsi de Victor Schœlcher, l’un des pères de la République, qui se battit, sans concession, pour l’émancipation des hommes et la reconnaissance de leurs droits. En 1949, alors que ses restes sont transférés au Panthéon, hommage ultime et symbolique rendu à une personnalité hors du commun, Victor Schœlcher n’en demeure pas moins un illustre inconnu dans l’esprit de bon nombre de français. Et pourtant on lui doit beaucoup, à tel point qu’aujourd’hui, on parle encore de modèle « schoelcherien » pour caractériser les réformes politiques et socio-économiques introduites dans les actuels départements d’outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion). 

Intellectuel et artiste

Victor Schœlcher nait en 1804 à Paris, d’un père qui commercialisait des faïences, et d’une mère, marchande lingère. Deuxième d’une fratrie de trois garçons, il se voit associé à l’entreprise familiale dès 1829. Pendant une très courte période, jusqu’à la mort de son père survenue en 1834, les faïences porteront ainsi la marque « Schœlcher et fils ». Mais Victor Schœlcher n’a pas l’âme d’un commerçant. De nature plutôt raffinée, son attirance pour le monde des arts et la littérature le pousse à fréquenter les salons, dans lesquels il rencontre les musiciens Liszt, Berlioz, Chopin, mais aussi Victor Hugo ou George Sand. Et c’est en critique d’art qu’il acquiert une certaine notoriété. Il publie ainsi une série d’articles dans la revue « L’Artiste », associant ses critiques à des commentaires sur les conditions de vie des artistes. Initié très jeune à la franc-maçonnerie, inscrit à la loge les Amis de la vérité en 1831, puis à la Clémente amitié en 1844, il s’intéresse également aux affaires politiques. Au décès de son père, il liquide le magasin, ce qui lui garantit ainsi une confortable rente jusqu’à la fin de ses jours. 

Durant ce laps de temps de sa vie de négociant, Victor Schœlcher, entreprend pour le compte de l’entreprise familiale, un voyage décisif aux Amériques. Il en revient bouleversé. Ce qu’il y voit, scellera son destin.

Parti négociant, revenu abolitionniste

Au cours de ce périple qui démarre en 1829 et dont il reviendra en 1831, l’occasion sera donnée à Victor Schœlcher de découvrir les conditions atroces de vie des esclaves travaillant pour le compte de grands propriétaires terriens. Au Mexique, à Cuba, aux Etats-Unis, et dans les îles Caraïbes où il est normalement en quête de nouveaux clients, il s’indigne du traitement infligé aux noirs, et dénonce dans plusieurs articles envoyés en France « un trafic de nègres aussi singulier que rebutant ». Homme de justice et humaniste, empreint de l’esprit d’universalisme né de la Révolution française de 1789, sa voie est désormais tracée : dénoncer et faire supprimer la traite des noirs. De ce voyage il tire un premier ouvrage De l’esclavage des noirs et de la législation coloniale, paru en 1833, et dans lequel il présente en annexe une charte en trente points, ensemble de réformes, allant à l’encontre du droit des colons de légiférer en tout. Schœlcher est à cette époque partisan d’une émancipation progressive et non totale des populations noires, car disait-il en premier lieu il était nécessaire « d’aller contre le fait qu’aux colonies, les colons sont plus forts que la loi ». Son positionnement est très influencé par celui des abolitionnistes anglo-saxons, précurseurs sur ces réflexions par rapport aux français ; il est aussi orienté par les événements survenus en 1791 aux Antilles sur l’Ile de Saint-Domingue, alors possession française, dont la révolte des esclaves, entraina l’abolition pur et simple de l’esclavage dès 1793. S’ensuivra, une longue période d’instabilité, et l’acquisition dans le sang de l’indépendance du pays. Schœlcher ne sera donc pas le premier à réclamer l’abolition immédiate de l’esclavage. Tout comme il agit seul, à l’écart de mouvements reconnus, celui de la Société de la morale chrétienne, ne faisant pas partie non plus de la Société française pour l’abolition de l’esclavage, présidée par le duc Victor de Broglie. Au cours de son deuxième voyage, dans les colonies d’Outre Atlantique, en 1841, ses idées évoluent sensiblement.

Vers la suppression totale de l’esclavage

Alors qu’il s’embarque de nouveau pour les Antilles, dix années après son premier voyage, Schœlcher souhaite observer les effets de l’abolition progressive des esclaves dans les colonies britanniques. S’il notait des effets positifs, comme l’amélioration des rapports sociaux ou la possibilité de prendre des initiatives économiques, il note que « la première inspiration du législateur jamaïcain était toujours de ramener l’apprenti à l’état d’esclave ». Ces observations l’amènent à penser que seule la suppression immédiate de l’esclavage doit être envisagée. « la peur, le concubinage, l’infanticide sont une injure à la dignité humaine ». Homme pragmatique, Schœlcher élabore un ensemble de projets, qu’il publie dans Colonies françaises, en 1842, visant à reconstruire une société civile, intégrant les anciens esclaves, tout en prenant en compte un contexte économique difficile pour les colonies dont les exploitations restent très archaïques, peu industrialisées, et dont la production est mise en concurrence avec les producteurs de betteraves sucrières du Nord de la France. Ces réflexions formeront le socle d’un ensemble de propositions que Schœlcher élaborera, lorsqu’il accède à la vie publique.

L’homme politique

En 1848, on peut dire que Victor Schœlcher, au regard de son engagement et de ses écrits est devenu le représentant plébiscité dans les colonies par les mouvements antiesclavagistes. Sa notoriété est telle que le 5 mars 1848, François Arago, alors ministre de la Marine et du gouvernement provisoire décide de le nommer Sous-secrétaire d’Etat aux colonies et Président de la Commission d’abolition de l’esclavage. L’objectif de cette commission est double : « arrêter les termes du décret qui donnera la liberté aux esclaves », et « proposer les moyens les plus sages pour assurer le travail avec la liberté ». Elle se prononce favorable à ce que les esclaves libérés aient le droit de vote pour l’élection des représentants coloniaux à l’Assemblée et pour le dédommagement des propriétaires d’esclaves. Au terme des conclusions rendues par la Commission, le décret historique d’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises est signé par le gouvernement provisoire le 27 avril 1848. Signe tangible d’une évolution des pensées, ce décret n’en n’est pas moins l’aboutissement d’un combat tenace mené par un homme dont la volonté ne s’est jamais ébranlée. Mais Victor Schœlcher, en insatiable défenseur des droits et libertés ne s’arrête pas là. Il a d’autres projets.

Un républicain convaincu

A peine nommé Sous-secrétaire d’Etat aux colonies, Victor Schœlcher démissionne de ses fonctions, trois mois plus tard, le 17 mai 1848, souhaitant se confronter au choix des électeurs par les urnes.

Schœlcher le libre-penseur, l’anticlérical s’est depuis toujours proclamé républicain et radical. Les liens d’amitié qu’il tissa, avec notamment Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Quinet, confortèrent et orientèrent ses idées politiques. Aux élections du printemps 1848, il est candidat dans la circonscription de la Seine sur la même liste que Louis Blanc, Ledru-Rollin et Prud’hon. Mais il ne sera pas élu. En revanche, jouissant d’une réelle popularité en Guadeloupe et Martinique où il se présente quelques mois plus tard il est cette fois élu et devient ainsi le représentant de ces deux iles à l’Assemblée.

Figure de son temps, héritier du message humaniste du siècle des lumières, Victor Schœlcher, l’abolitionniste, s’engage dans le combat de la suppression de la peine de mort, en proposant une loi en février 1851, qui sera rejetée par l’Assemblée. Loin d’abandonner son projet, et avec la pugnacité qu’on lui connait, il prépare deux ouvrages destinés à convaincre l’opinion publique de la nécessité d’abolir la peine capitale. En parallèle il s’intéresse à la manière dont est rendue la justice dans les colonies, au sort des conditions de détention des prisonniers, notamment politiques, et milite en faveur du travail carcéral, le plus à même, selon lui, de redresser les détenus. 

L’œuvre 

Condamné à l’exil, lors de l’avènement du second Empire et l’arrivée au pouvoir de Napoléon III en 1851, Victor Schœlcher ne rentre en France que vingt ans plus tard. Il renoue d’emblée avec ses anciens réseaux politiques, en particulier aux Caraïbes où le mouvement « schoelcheriste » renait. Il est ainsi réélu parlementaire à la Martinique en 1871 et put suivre l’application du modèle socio-économique réformateur qu’il battit aux Caraïbes. 

Son prestige à Paris n’est cependant plus le même, surtout après son positionnement lors des événements de la Commune. Il est volontiers qualifié de républicain vieillissant.

Curieux de tout, insatiable chercheur, fin analyste de son époque, visionnaire, Victor Schœlcher laisse une œuvre colossale. Auteur de très nombreux ouvrages de référence, participant actif aux grandes idées émancipatrices, ses travaux et réflexions trouvent encore écho aujourd’hui.

Schoelcher l’anticlérical

L’analyse du clergé colonial, que réalisa Victor Schœlcher l’amena très rapidement à en critiquer les actions. Contrairement au clergé colonial britannique protestant, dont il souligne les missions positives concrètes, pour Schœlcher, le clergé catholique français ne se montre pas à la hauteur de la tâche d’éducation des « nouveaux libres » qu’on lui a confié. A son retour d’exil, ses attaques se feront plus virulentes encore, qualifiant « d’archaïque », « rétrograde » l’enseignement religieux, nuisible à l’équilibre mental des populations.

Repères chiffres

En 1848, selon les données de la Commission de l’indemnité nationale, la Guadeloupe comptait 87087 esclaves pour 9946 colons, et la Martinique 75339 esclaves pour 9490 colons.

Profession de foi de Victor Schœlcher, candidat aux élections législatives à Paris, avril 1848

Citoyens, j’aspire à l’honneur de vous représenter à l’Assemblée nationale. Je suis républicain depuis l’âge où l’on peut discerner le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal. La République a toujours été pour moi le seul mode de gouvernement qui comportât les réformes sociales. Jamais je n’ai transigé avec la royauté, jamais je n’ai voulu lui prêter serment ; j’ai combattu sans relâche son principe et ses œuvres fatalement mauvaises.

Article écrit par Jean-Marc Baumann pour https://www.fm-mag.fr

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